Exceptionnelle par son propos et sa volonté de remettre sur le devant de la scène la sculpture animalière, l’exposition du musée des Années Trente présente une centaine d’oeuvres des plus grands noms de l’histoire de l’art du xxème siècle : Bourdelle, Pompon, Arp, Picasso, Calder, Giacometti, Zadkine… Des réalisations d’artistes contemporains majeurs comme Jan Fabre, Alain Séchas, Wim Delvoye, Xavier Veilhan ou Jeff Koons apportent également un éclairage nouveau à ce thème qui reste étonnement moderne.

Une surprenante ménagerie occupe le MA-30

C’est une surprenante ménagerie qui a pris place au 4ème étage du MA30 où dans une scénographie originale de Cédric Guerlus ; bois aggloméré et couleurs vives se côtoient des animaux objets d’art sous leurs formes les plus diverses. Les différentes sections de l’exposition structurées en arbre généalogique déclinent une évolution des styles dans la sculpture, de l’entre deux guerres à nos jours.

Les animaux ont toujours fasciné les artistes mais les représentations qu’ils en ont livrées évoluent avec le temps. A partir de 1913 les artistes spécialisés en art animalier se réunissent dans une société du même nom, déterminant ainsi une nouvelle catégorie de sculpture. En confrontation aux maîtres du réalisme, certains artistes opposent la synthèse à la méthode analytique en saisissant silhouette, attitude et moment plutôt que l’exacte anatomie. En recherche d’absolu, ils stylisent l’animal et accordent la taille avec le caractère du sujet . Le premier salon des artistes animaliers a lieu en 1930  : c’est l’âge d’or de la sculpture animalière…

Quelques pas dans l’exposition en compagnie de l’hôte de ces lieux : Frédéric Chappey, directeur des musées de Boulogne-Billancourt

L’e-bb –Y a t-il des matériaux très difficiles à sculpter ?

Frédéric Chappey : Oui le granit, la diorite, le porphyre, l’ébène… Matéo Hernandes qui s’est intéressé très jeune au travail de la pierre maîtrise la taille directe et n’aime que les pierres qui lui résistent. C’est une volonté de sculpteur de se réapproprier le vrai métier de la sculpture qui est de se confronter soi-même au matériau à l’inverse de la tradition « rodiniène » où le travail est délégué à un praticien. On redevient artisan, comme les sculpteurs des cathédrales au Moyen-Age.
Il n’y a rien de plus difficile à faire que la sculpture par enlèvement de matière, il y a risque d’éclatement on n’a pas droit à l’erreur sinon c’est l’accident.

L’e-bb : L’artiste part tout de même d’un croquis ?

Guenon et son petit - M. Memar

FC : Peut-être pas, ce ne sont pas des modeleurs, ils n’esquissent pas, leur volonté est de se confronter au matériau.
Dans cette œuvre de Marcel Lémar : « Guenon et son petit » on n’est pas dans le fini, on voit le bloc de pierre, ce qui donne une force, une vie une puissance et malgré tout c’est affectueux, c’est tendre il y a de la psychologie et le matériau est là aussi..

L’e-bb : Combien de pièces dans cette exposition proviennent de la section animalière du MA-30 ?

FC. : Environ une demi-douzaine et parmi celles-ci en voici une traduite en bronze particulièrement intéressante : le Corbeau d’Edouard-Marcel Sandoz. C’est le début de la stylisation de la schématisation des formes, le début du cubisme, la taille évoquant celle du diamant correspond avec son aspect sévère et acéré au caractère incisif de l’animal et malgré tout il n’est pas trop hiératique, la surface lisse permet à la lumière de caresser la matière, il tourne la tête et d’un seul coup, c’est vivant, c’est gagné !

e-bb : Une section porte le nom d’Animal-prétexte que faut il entendre ou plutôt voir sous cette définition ?

Cheval Majeur, de Raymond Duchamp-Villon - animal-prétexte ?

FC. : L’expérimentation de techniques et de matériaux nouveaux autorise toutes les audaces : un vent de liberté souffle. Les sculpteurs à la recherche de sens travaillent sur l’animal devenu un prétexte.
La guerre est là avec le poisson-torpille (1915) d’Henri Gaudier-Brzeska montré souvent en verticale et dont l’anthropomorphisme est évident : c’est aussi un homme. La guerre est là aussi avec l’animal-machine ce Cheval Majeur de Raymond Duchamp-Villon et l’esquisse préparatoire de sa tête prêtés par Beaubourg. Le piston a remplacé le muscle, l’animal est devenu une machine où l’on retrouve un peu la silhouette de l’ équidé.

L’e-bb  : la dernière section concerne la période contemporaine, le sujet animalier est donc toujours présent de nos jours ?

FC : Mais bien sûr, les artistes contemporains se sont à leur tour emparés de l’animal qui peut par anthropomorphisme, soit devenir humain soit nous renvoyer à notre part d’animalité et devenir ainsi l’objet de questionnements infinis…

« The Blues » - Claire Morgan

Regardez cette très belle chose « The Blues » de Claire Morgan c’est une cage aux papillons faite de matériau très pauvre : des sacs plastiques de poubelles déchiquetés qui forment une construction géométrique bleutée, un encadrement, presque une cage qui renferme des papillons aux reflets cobalt taxidermisés par l’artiste .ce n’est rien et c’est tout, c’est beau, léger, poétique, on voit, on rêve, on imagine des choses on se laisse aller, l’esprit vogue, l’évasion est réussie.
A l’inverse avec « La tête de gorille » de Miquel Barcelo, sorte d’objet ritualisé en train de se liquéfier, de disparaître on s’évade aussi mais de façon moins optimiste on pense aux vanités du 16ème siècle : le crâne de l’homme mort évoquant la destinée humaine . Plus amusant plus provocateur aussi : « L’homme aux oreilles de porc » de Michel Blazy complètement réalisé avec des biscuits pour chien et des oreilles de porc séchées qui sont, tous les propriétaires de toutous le savent, de délicates friandises !.

L’e-bb : Vous n’avez pas exposé le requin dans le formol de Damian Hirst ?

FC : J’aurais adoré ! Mais l’œuvre est à l’étranger et c’était très compliqué. Mais un peu dans cet esprit voici une allégorie autour de la richesse et du luxe, « The Sturgeon » de Mark Dion un esturgeon présenté, sur un lit de bijoux, dans une chasse comme un saint à l’époque médiévale afin que nous l’adorions. Il était temps qu’on lui rende hommage à lui ce poisson si rare et si cher, nous qui ne connaissons que ses œufs, de temps en temps quand nous nous gâtons !

« The Sturgeon » de Mark Dion

L’e-bb : Cette exposition-évènement met en lumière le Musée des années 30 dont le rayonnement s’étend bien au-delà de Boulogne-Billancourt, êtes-vous satisfait à ce jour de la fréquentation du Musée ?

FC.  : Oh celle-ci n’est jamais assez suffisante ! Et je rêve de la fréquentation du Musée-Piscine de Roubaix : 250000 visiteurs/an ! Heureusement nous sommes très soutenus par la Municipalité dont la politique culturelle ambitieuse a permis entre autre une renaissance de ce musée, à l’origine musée de banlieue, devenu l’un des plus importants et des plus riches qui soit au monde sur la création artistique entre la fin des années10 et le début des années 50 . Beaucoup de musées ont des chefs-d’œuvre de cette époque mais aucun n’a les collections que nous avons. De quoi passer à la vitesse supérieure et devenir une institution importante. Je rêve de voir des cars de touristes par dizaines garés aux alentours du musée, on peut imaginer sans problèmes un circuit : le matin au musée d’Orsay et l’après midi au Musée des années30.

Frédéric Chappey salue le Sanglier de Pompon

Rien n’est plus à la mode, rien n’est plus cher que l’Art Déco. Nous avons dix musées dans les réserves : 35 à 40 000 pièces que nous faisons tourner. Nous en exposons 1200 à 1500, les 2/3 des pièces sont régulièrement renouvelées.
Cette exposition, reflet de ce que nous voulons faire mon équipe et moi-même dans ce musée de toutes les Années 30, est révélatrice de la politique culturelle de la Ville qui nous apporte un soutien considérable. Toutes les tendances artistiques d’une époque sont représentées ; des plus traditionnelles parfois même un peu académiques à l’affirmation la plus réaliste, la plus naturaliste jusqu’à l’abstraction, faire entrer Giacometti, Picasso c’est important. Pour l’instant ce musée est plutôt centré sur l’art de tradition classique mais doit s’ouvrir, comme cette exposition, sur l’avant-garde et la modernité. Il ne s’agit pas de gommer sa spécificité, c’est son originalité et l’on vient chercher ici des choses que l’on ne verrait pas ailleurs, mais cette exposition permet de montrer qu’à la même époque différents styles, différentes esthétiques, différentes tendances existent, il y a le choix et l’on peut-être à la fois d’avant-garde et de tradition, l’important c’est d’être bon artiste et bon sculpteur.
Je me permets grâce à cette exposition-évènement, de montrer cette richesse et cette diversité .

Pour cette exposition-événement, le M–A30 rassemble des œuvres provenant de ses collections mais aussi de grandes collections publiques et privées.
Cette manifestation est aussi l’occasion d’inaugurer dans les collections permanentes du musée une nouvelle section consacrée à l’art animalier, l’une des plus riches collections des Musées de France dans ce domaine.
Cette exposition est exceptionnelle aussi par sa durée ; présentée du 13 avril au 28 octobre 2012 elle permettra ainsi à un vaste public de la découvrir.

Le catalogue édité par Somogy Éditions d’Art conçu comme un ouvrage de référence sur la sculpture animalière de la première moitié du XXème siècle et ses prolongements dans l’art contemporain, est la réunion d’un ensemble exceptionnel de pièces et d’un corpus de textes signés par des spécialistes.

Cette exposition a reçu l’aide amicale et financière de la société Yoplait, mécène exclusif et soutien à l’art contemporain de l’Espace 2030 du musée des Années 30.