Du 19 au 21 mai, la Seine musicale a accueilli son premier « îlot » musical avec Insula Orchestra et Accentus. Une programmation dédiée à la musique russe, durablement marquée par le concert de musique sacrée du 20 mai au soir, L’Ange russe.

L’Ange russe, musique sacrée de Tchaïkovski à Chtchedrine

« La musique, c’est en vérité le plus beau des dons qu’ait fait le ciel à une humanité qui erre dans les ténèbres. Elle seule calme, éclaire et apaise nos âmes. […] Alors, consacrons-lui notre vie mortelle aussi longtemps qu’elle durera » écrivait Tchaïkovski à Madame von Meck en 1877. Le compositeur de Casse-Noisette, qui a parfois laissé exprimer ses doutes quant à sa foi dans l’Église, s’est pourtant essayé au difficile exercice de la musique sacrée l’année suivante, lorsqu’il a créé sa Liturgie de Saint Jean Chrysostome.
C’est cette œuvre méconnue du musicien, accompagnée de la pièce contemporaine L’Ange scellé de Rodion Chtchedrine, que de nombreux spectateurs ont pu découvrir lors du concert L’Ange russe, ce samedi 20 mai à La Seine Musicale de Boulogne-Billancourt.

On ne dira jamais assez à quel point l’espace, flambant neuf, se prête merveilleusement à la musique classique de par son acoustique exceptionnelle. Ce sont les fameux Solistes du chœur Accentus, accompagnés lors de certains passages par des membres du Chœur d’enfants de la Maîtrise des Hauts-de-Seine, sous la direction de Marc Korovitch, qui ont su donner toute la mesure de la musique religieuse russe aux auditeurs de la salle. 34 voix, a capella, étaient ainsi au service des deux génies.

Ange russe

La mise en espace de Saint Jean Chrysotome

Au commencement était le chant …

Tchaikovski (1840-1893) souhaitait avant tout, par l’intermédiaire de cette œuvre, faire renaître le chant liturgique russe qui, à l’époque, était principalement inspiré des compositeurs italiens et allemands. Le spectacle auquel nous avons assisté a offert aux auditeurs de la Seine Musicale les dix minutes les plus fortes sur les quarante de l’opus.
Dès les premières notes nous reconnaissons les harmonies romantiques du célèbre compositeur. Un soliste basse, dans le rôle du prêtre, a entonné, comme une incantation, les premières notes d’un prêche musical. Immédiatement, le chœur a répondu harmoniquement par un puissant « Amen » et la hauteur de la salle a soudain semblé transporter le public dans l’enceinte d’une majestueuse cathédrale. Les « Alléluia » s’enchaînent et se répondent en canon dans ces différents passages qui mêlent au sacré toute la technique et les audaces du compositeur russe. Le final, qui laisse s’éteindre le chœur après plusieurs notes rondes successives, a laissé le public sans voix avant des applaudissements unanimes. Chrysostome signifie en grec ancien « Bouche d’or ». Nul doute qu’on ne l’oubliera pas après cette pièce.

Un ange scellé céleste

Rodion Chtchedrine (né en 1932), compositeur russe de plusieurs opéras, ballets et symphonies, a créé L’Ange scellé en trois mois en 1988, à l’occasion de la célébration du millénaire du Baptême de la Russie. Cette œuvre contemporaine s’inspire d’une nouvelle de Nicolaï Leskov et lui emprunte notamment plusieurs de ses prières et textes liturgiques. À l’opposé du genre – qui réclame la seule utilisation de la voix humaine, l’instrument créé par Dieu – Chtchedrine a adjoint à sa composition le svirèl, instrument à vent traditionnel russe, remplacé ce soir-là à la Seine Musicale par une flûte jouée avec beaucoup de nuances par Mathilde Calderini.

Ange russe

Applaudissements à l’issue de L’Ange scellé, seconde pièce du diptyque l’Ange russe

L’arrivée du chœur s’est effectuée dans le noir et depuis les allées entre les rangs des spectateurs. Les premières notes se firent entendre alors que les chanteurs se trouvaient encore parmi nous et marchaient lentement vers la scène. La musique répondait aux codes harmoniques du genre, seul le leitmotiv léger et mélancolique de la flûte venait briser par instants ceux-ci en répondant au chœur, et ce jusqu’à l’entrée en scène de la danseuse Clarissa Gehring, fragile et puissante à la fois, courant, sautant, se tordant, se roulant par terre, ange russe libre et blessée de cette ode religieuse à la liberté artistique. Au milieu de la pièce, la danseuse a déployé une immense bande de tissu rouge qu’elle a posée en croix sur le sol avant de se coucher dessus tandis que le chœur abordait la trahison de Judas. La musique s’est alors faite atonale dans une montée chromatique stridente et sidérante. Puis deux jeunes Solistes de la Maîtrise des Hauts-de-Seine se sont mêlés à l’immense chorale et ont accompagné cette dernière durant un mouvement.

Le public était fasciné, sans voix face à ces tableaux multiples mélangeant avec une maîtrise incomparable le chant monastique et la musique savante du XXe siècle, à tel point que dans les derniers instants nous ne suivions plus le bandeau au dessus de la scène, où défilait la traduction française du texte russe chanté, trop happés par l’éblouissante alchimie sonore qui nous était offerte.
Le dernier mot du chœur, répété à l’unisson fut « Vérité ». Ce fut effectivement, ce soir, celle de la musique.

Tristan Leroy

Retrouvez toute la programmation de l’auditorium sur le site de la Seine musicale.

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