Y a d’la joie : un titre qui donne envie de partir en vacances et une très belle exposition voulue par Ivane Thieullent, dans le cadre lumineux et serein de sa galerie… Corinne Jamet y présente l’œuvre de son père et l’e-bb est allé l’interviewer.

 e-bb.- Comment expliquez vous que votre père n’ait pas été connu comme photographe de son vivant ?

Corinne Jamet.- Ayant perdu son propre père, alors qu’il n’avait que quatorze ans, il a dû commencer à travailler très tôt et n’a pu poursuivre ses études, car à l’époque elles étaient payantes. Pourtant, dès l’enfance, il avait deux passions, le chant et la photo, qui l’ont poussé vers le haut et il aurait pu choisir la voie de cette dernière. Mais son destin a basculé en 1943, lorsqu’il a été pris dans un quatuor vocal, les Quatre Barbus, un groupe dans la veine des Frères Jacques, qui a duré pendant 25 ans. C’est donc le chant qui a été son métier rémunérateur ; il avait une voix de ténor, au timbre chaud et solaire. Mais il n’en a pas pour autant abandonné la photo. Au contraire… Mais cette passion est demeurée dans la sphère de l’intime.

Corinne Jamet

Pierre Jamet et sa fille Corinne

e-bb.-  C’est donc vous qui avez fait connaître l’œuvre de Pierre Jamet…

Corinne Jamet.-  Oui, mais j’ai mis huit ans avant de me lancer. En 2000, lorsque mon père est mort, j’ai récupéré ses photos mais je ne m’en suis pas occupée, car j’avais d’autres activités.

Un des facteurs déclenchant a été ma visite en 2006, à l’exposition de Willy Ronis à la Mairie de Paris ; je me suis dit, en comparant les deux photographes, qu’il faudrait  que je m’intéresse au fonds de mon père, car j’avais été frappée par la similitude entre eux.
N’ayant aucune compétence en la matière, j’ai commencé de façon empirique et pensé que débuter par la thématique « Belle-Île-en-mer » était une bonne idée. En effet mon père, à son adolescence, avait découvert et aimé tout de suite cet endroit où il est mort. Entre 1930 et 1939, par exemple, il y avait été moniteur, puis directeur d’une colonie de vacances, et il y avait beaucoup de photos de cette époque.

En 2009, j’ai donc organisé une exposition officielle dans la magnifique citadelle Vauban ; en même temps, j’ai eu la chance de pouvoir éditer un petit livre « Belle-Île-en-mer ». Voilà comment tout a commencé.

Y a d’la joie : un titre qui donne envie de partir en vacances

e-bb.- Comment avez vous fait pour choisir les photos de cette exposition ?

Corinne Jamet.- Étant maître à bord, par la force des choses, j’ai choisi des photos qui me plaisent ; mais je pense que, si mon père avait été à ma place, il aurait fait le même choix. Il me parlait en effet beaucoup de sa vie et nous étions très proches ; de plus je connais pratiquement toutes les personnes qu’il a photographiées.

Par exemple, plusieurs photos représentent Dina Vierny à l’âge de 17 ans. C’était une de ses grandes amies entre 1934 et 1939. À la même époque, elle était le modèle du sculpteur Maillol. Elle a fondé une galerie en 1947 (Galerie Dina Vierny, rue Jacob) puisqu’elle a hérité de l‘oeuvre de Maillol. C’était une personnalité d’une vitalité exceptionnelle, qui a créé le musée Maillol ; vitalité qui se dégage des photographies, grâce auxquelles on comprend l’attirance que Maillol et d’autres peintres ont eue pour elle.

Corinne Jamet

Dina en cheveux

Corinne Jamet

Dina à la guitare

J’ai choisi aussi une photo que j’aime particulièrement, celle d’un couple d’amoureux dont je trouve l’expression magnifique ; ce sont des danseurs professionnels que mon père a connus en 1933. La jeune femme émigrera aux États Unis et deviendra le premier et célébrissime top modèle sous le nom de Lisa Fonssagrives ; elle épousera en deuxièmes noces, Irving Penn, un très grand photographe de mode et sera aussi le mannequin attitré de Christian Dior.

Corinne Jamet

Fernand Fonsagrives et Lisa Bernstone séance de répétition

Cette autre photo me représente, enfant, en train de sauter ; elle a été faite à Belle Isle en mer. Il n’existe qu’une seule prise de vue de ce moment et il est remarquable de voir  la maîtrise avec laquelle mon père a su capter ce bond dans l’espace ;

L’envol

e-bb.- Y a d’la joie chez cette petite fille et chez tous ces jeunes qui sont exposés là…

Corinne Jamet.- Oui. Cette période est celle du Front Populaire, l’époque où ont été créées les Auberges de Jeunesse. Ces photos montrent la joie, la liberté ; les jeunes pouvaient aller dans des lieux de vacances pas chers, mixtes et avoir des loisirs écologiques, ils marchaient, ils chantaient. Le titre de l’exposition, choisi par Ivane Thieullent, est bien représentatif de l’atmosphère que mon père a connue alors.

e-bb. –Comment se fait votre travail d’inventaire de l’œuvre de votre père ?

Corinne Jamet.- Mon père était très attaché à ses photos, et, dans les dernières années de sa vie, il a passé beaucoup de temps à les regarder  et à les classer ; mais il ne m’a donné aucune consigne pour organiser son œuvre.

Le sommeil, la féminité, la mer : autant de prochaines expositions possibles

Je suis donc en train de faire un classement, selon des thématiques qui peuvent faire l’objet d’expositions sur un thème ou un autre. Par exemple, il aimait beaucoup les femmes et les a beaucoup photographiées. Il a également beaucoup photographié les enfants… J’ai trouvé aussi de nombreuses photos de dormeurs, de gens de dos. Beaucoup de photos de mer, car il avait été marin. Le sommeil, le dos, la féminité, la mer…voilà des expositions possibles…

e-bb.- De quand datent ses premières photos ?

Corinne Jamet.- C’était en 1924 ; il avait 14 ans et faisait partie du mouvement laïc des Éclaireurs de France. Comme il chantait déjà beaucoup, il avait été choisi par sa troupe pour représenter la chanson populaire de France, dans un Jamboree au Danemark ; là, un ami de son père lui a donné un peu d’argent, avec lequel il s’est acheté son premier appareil photo. J’ai retrouvé d’ailleurs un petit album qu’il avait constitué.

e-bb.- Quels sont vos projets ?

Corinne Jamet.- J’ai déjà organisé beaucoup d’expositions. En 2013 mon père a été exposé aux rencontres d’Arles et au Musée de la Photographie de Moscou, une institution de premier plan. J’étais un peu triste d’ailleurs qu’il ne puisse pas entendre tous les éloges concernant son travail.
J’ai envie maintenant d’arriver à organiser une exposition dans un lieu public à Paris. Je voudrais aussi que ses photos qui ont été à Moscou, à Dublin, aillent à New York.