C’est dans son atelier estival, à Marcoussis (91), que l’e-bb a rencontré COSKUN alors en plein travail sur une de ses sculptures en bois. Peintre et sculpteur, cet artiste complet se dit « humainement engagé »…

Un artiste humainement engagé

Parlez-nous un peu de vous…

COSKUN

COSKUN, Avrasya, bois polychrome, 385 x 160 x110 cm, 2016

COSKUN : Né en Turquie, je me suis installé en France il y a 36 ans. Je peins l’hiver dans mon atelier à Boulogne et je sculpte l’été en plein air.

Étant contre toute forme de régime totalitaire, j’essaie de mettre mon art au profit de mes convictions. C’est le cas avec mon œuvre « Mediterranean Body I » réalisée en Corée du Sud. En 2015, plus de 5 000 personnes ont perdu la vie en mer en tentant de fuir la Syrie. En souhaitant se sauver de la guerre et vivre dans un pays libre, ils ont trouvé la mort. Nous, les Européens, fermons les yeux et les oreilles face à ce désastre, comme si nous pensions que cela ne puisse pas nous arriver un jour !

Mon art est là : apporter du bonheur et de l’espoir, bien plus qu’un simple plaisir devant une œuvre que l’on qualifierait de « jolie ». En revanche, mon art n’est pas engagé politiquement : il l’est humainement.

Mediterranean Body, I et II

Que pouvez-vous nous dire de plus au sujet de « Mediterranean Body I » ? 

COSKUN : « Mediterranean Body I » a un pied dans l’eau, comme un cadavre échoué sur les côtes. Au départ, j’avais pensé ma sculpture sur les berges de la Seine, mais dans le même temps, la Corée du Sud m’a invité à participer à une exposition là-bas, et je suis venu avec la maquette de cette œuvre pour la réaliser sur place, dans le grand parc de la ville d’Ulsan où elle est toujours visible.

COSKUN, Mediterranean Body I, bois polychrome, 14 x 6 x 2 mètres, Grand Parc d'Ulsan, Corée du Sud, 2016

COSKUN, Mediterranean Body I, bois polychrome, 14 x 6 x 2 mètres, Grand Parc d’Ulsan, Corée du Sud, 2016

Elle mesure 14 mètres de long et nous l’avons construite en 11 jours à l’aide d’un charpentier et de jeunes étudiants de l’école des Beaux-Arts qui connaissaient l’art, mais beaucoup moins le maniement de la tronçonneuse, par exemple ! Nous avions besoin d’un traducteur, mais au bout de 4 jours, ils avaient tout compris !
Ma sculpture a ainsi été présentée dans le cadre du festival international TEAF qui accueillait 25 artistes de différents pays.

Fort de cette expérience, à mon retour, j’ai fait part de cette réalisation à la ville de Paris qui m’a alors proposé de participer à la Nuit Blanche le 1er octobre 2016, sur le quai du Pont de Sèvres, côté ville de Sèvres, en face de la nouvelle Cité de la musique. Nous créons cette fois-ci « Mediterranean Body II », sur 12 mètres de long, 6 mètres de large et 2 mètres de haut. Dans mon atelier, je réalise la sculpture en plusieurs parties pour un montage sur place, avec une jambe dans la Seine. Je donne une nouvelle version de l’œuvre, comme elle ne sera certainement pas interprétée de la même manière qu’en Corée. Les Coréens ont également des problèmes d’immigration, mais d’une manière différente. Nous ne sommes simplement pas au courant de ce qu’il se passe là-bas !

Sa compagne, Laurence d’Ist, historienne de l’art et commissaire d’expositions : Je me souviens que lors d’une interview, nous avons dit à une journaliste coréenne que tous ces problèmes devaient lui paraître très loin. Elle a répondu : « Vous savez, c’est un phénomène local qui devient global ». Elle a tout à fait raison ! C’était si vrai qu’une artiste canadienne arrivée plus tard que nous à Ulsan nous informa que des réfugiés syriens venaient d’arriver pour la première fois en Corée. Le problème touche bel et bien tout le monde : c’est juste une question de temps.

La pérennité d’une œuvre éphémère

Qu’en est-il de votre sculpture « La Main Verte » ?

COSKUN : Concernant La Main Verte, ça a été une aventure originale en Suisse. Je voulais symboliser la paix entre les cinq continents que j’ai représentés par les cinq doigts de la main. La main, c’est ce qu’a utilisé le premier homme qui a peint dans sa grotte ! C’est le premier signe que l’on connaisse ! Pour la construire, j’ai eu besoin de

COSKUN

Pleine page consacrée à COSKUN !

quatre professionnels et d’une dizaine de jeunes en apprentissage. Cela a duré deux semaines. J’avais l’impression d’être le metteur en scène d’une troupe de théâtre. Ça a été une vraie aventure humaine.

On souhaitait brûler la sculpture de dix mètres de haut « La Main » construite de bois et de ceps de vignes pour faire une grande fête, mais, une semaine avant son achèvement, des journalistes m’ont accordé une peine page dans leur journal. Le lendemain, on a commencé à recevoir des messages scandalisés à l’idée que je puisse brûler une œuvre d’art. J’ai accepté de la leur laisser même si elle devait être éphémère.

COSKUN, l’art comme dialogue entre les cultures

Pour qualifier votre art, Kwonjungho, artiste coréen, a parlé d’ « éclatement de la ligne » et de « chaos », qu’est-ce que cela signifie ?

Laurence d’Ist : Pour revenir sur ce que nous disions un peu plus tôt, il ne s’agit pas seulement de savoir comment les Coréens ressentent le sujet abordé, mais aussi de savoir comment ils ressentent la ligne artistique que COSKUN leur propose. Les cultures françaises et coréennes sont complètement différentes.

Nous avons saisi leur approche de l’esthétique grâce à Kwonjungho. En Corée, les artistes recherchent la pureté et la maîtrise. Ce peintre et plasticien de plus de 70 ans, respecté par tous les Coréens, s’est approché de la sculpture de COSKUN ? Il lui a demandé : « Comment de ce

COSKUN

COSKUN, Mediterranean Body II, bois polychrome, 12 x 6 x 2 mètres, 2016, travail en court

chaos, quelque chose de très pur peut-il se lire à travers ? » Par « chaos », il entendait l’éclatement qui caractérise l’œuvre de COSKUN :  il n’y a pas vraiment d’ordre. Ainsi, selon Kwonjungho, c’est comme si de ce désordre sortait une ligne pure, tandis que ce dernier choisit plutôt de mettre tout le chaos dans une ligne pure.
Cette conversation fut très intéressante : elle a été rendue possible par l’art et nous a permis de prendre conscience du fait que deux artistes aux langages diamétralement opposés arrivent au même résultat. Ce qu’il y a à l’intérieur d’eux se ressemble, mais ils l’expriment chacun d’une manière différente.

Vous parlez de l’art comme vous parleriez d’une aventure humaine… Votre art évolue grâce à des échanges, et on sent que vous voulez raconter des histoires…

COSKUN : Je ne raconte pas de manière narrative. C’est un vécu que je raconte. C’est pour cela que mon art peut être qualifié de « brut » et de « premier » et qu’il peut parler à d’autres cultures. L’art, c’est le fait de s’exprimer et de mettre sa sensibilité sur un objet. On y met nos sentiments, nos pensées et on essaie de les transmettre. Avant d’être intellectuel, l’art est un besoin vital.

Je n’ai pas fait d’études d’art, je suis autodidacte. Je ne pense pas qu’on ait besoin d’études pour être artiste – on est artiste ou on ne l’est pas, c’est inné – mais il faut tout de même apprendre l’histoire de l’art pour savoir où l’on met les pieds. J’ai beaucoup travaillé pour en arriver là. Quand on est passionné, il faut savoir faire le maximum pour réussir. Les artistes vivent leur art comme une nécessité, comme par exemple Monet qui continua à peindre malgré sa maladie des yeux…

Plus d’informations sur le site de l’artiste !

Un aperçu des œuvres « La Main Verte » et « Mediterranean Body I »

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Passionnée par l'actualité, la lecture et le théâtre, j'espère devenir journaliste culture. Merci à l'e-BB de me laisser l'opportunité d'écrire mes premiers articles !