C’était une soirée exceptionnelle. A l’invitation de la librairie Les mots et les choses, 11 libraires francophones du monde entier ont échangé avec les lecteurs  le 2 juin dernier. Ils étaient en France pour suivre un séminaire de formation organisé conjointement par le Centre national du livre et le Bureau international de l’édition française.

Du Brésil à Bangkok

Que la rencontre fut enrichissante ! Pour se confronter aux réalités de l’étranger, à commencer par les délais de livraison (parfois plusieurs mois), les devises inchangeables et les prix variables des livres, qu’on ne conçoit même plus en France. Selon les pays, la librairie même n’est pas exactement le même lieu, avec pignon sur rue ou au 3ème étage, aménagée confortablement pour la lecture sur place ou renaissant de ses cendres. Il y aurait parfois des idées à creuser…

Surtout, ce fut l’occasion d’écouter des passionnés, qui font vivre la littérature à tout prix, malgré les crises (Grèce, Côte d’Ivoire), les catastrophes (Haïti) ou la censure (Chine). Expatriés comme Laure à Leipzich, ou natifs comme Adikana de Bangkok, ils portent sur les lettres françaises un regard amoureux, creusé par la distance, aiguisé par leur propre situation. Ces libraires de l’étranger sont des acteurs culturels extrêmement investis : si, comme en France, ils organisent rencontres et salons, ils animent aussi le réseau des lecteurs et contribuent parfois à la traduction d’œuvres, voire à leur création.
Leur décentrement les rend également plus proches d’une littérature francophone encore traitée à part en France même, et que ce fut un plaisir de découvrir.

Les auteurs réunis par le BIEF à la librairie Les mots et les choses

La relation littéraire

Chacun était venu avec un ouvrage à recommander, que nous partageons ici :

  • Marilyne, de Santiago du Chili où elle tient une librairie depuis 20 ans, avait apporté trois références. La boucherie des amants, étonnant roman écrit directement en français par un Chilien au pseudonyme insaisissable, Gaetano Bolán. Il met en scène un petit garçon en pleine recomposition familiale. A noter aussi, Les rues de Santiago, de Boris Quercia, traduit en français, sur l’errance hivernale d’un policier chilien. Enfin, Là ou se termine la terre de la Française Désirée Frappier, retrace en bande dessinée l’histoire du Chili des années 40 à 70.
  • Yoan présente l’adaptation en BD du Cerf blanc, qu’il a contribué à faire écrire depuis la France

    Yoan, de Shangaî, où la librairie est plus ou moins camouflée en club de lecture pour ne pas avoir de comptes à rendre à la censure, avait apporté Au pays du cerf blanc. Un roman historique écrit en chinois par Zhongshi Chen, et couronné du prix Mao-Dun (équivalent du Goncourt) au prix de quelques coups de ciseaux. Cette fresque retrace l’histoire de la Chine moderne en suivant des clans rivaux.

  • Natacha, dont l’une des librairies a été détruite par le séisme en Haïti, a voulu partager l’espoir chevillé au corps de ses compatriotes. Il est porté par Je suis vivant, de Kettly Mars, qui revient sur cette tragédie.
  • Elena, qui tient la seule librairie francophone de Roumanie (pays pourtant membre de la Francophonie), a intrigué avec La malédiction du bandit moustachu, d’Irina Teodorescu. L’auteure a appris le français sur le tard, mais c’est dans cette langue qu’elle a choisi d’écrire. Le résultat est assez folklorique, et c’est revendiqué.
  • Anabelle, qui travaille à Taïwan, nous a ouverts sur un monde totalement inconnu ; celui des peuples indigènes des îles éparses autour de Taiwan. L’homme aux yeux à facettes, de Wu Ming-Yi, leur est dédié, fable onirique, écologique et fantastique.
  • Philippe est libraire à Athènes depuis 30 ans, et il est intarissable sur les littératures issues des brassages méditerranéens comme sur les vestiges de colonies hellénophones survivant dans le bassin. Il avait choisi La marche des neuf, de Thanassis Valtinos. Ce bref récit revient sur une blessure encore profonde, qui vit la guerre civile succéder à la guerre tout court, et les héros d’hier pourchassés jusqu’au dernier.
  • Tiffany avait apporté de Casablanca Le fou du roi, de Mahi Binebine, qui est également peintre. Un récit shakespearien à la cour du Maroc, et empreint de l’esprit populaire maghrébin.
  • Jean-Claude, de Côte d’Ivoire, avait décidé de mettre en avant un premier roman, en prise avec la réalité des adolescentes de son pays. Les larmes de Carène, de la jeune Elodie Yeboua (19 ans), raconte le parcours du combattant d’une petite fille à l’école.
  • Luis Carlo, dont la librairie existe depuis 1945, n’avait pas pu faire venir les livres à temps. Il a cependant recommandé avec chaleur de Jean-Paul Delfino, écrivain français épris du Brésil.

 

Profitons de notre chance : en France, la plupart de ces titres sont aisément disponibles !