LUMIERES : slaves et d’ailleurs, point d’orgue de l’année France-Russie

L’une des dernières manifestations culturelles consacrées en 2010 à l’année France-Russie, s’est tenue en décembre, au centre Georges-Gorse, grâce au peintre Gabriel Erguine, qui présentait une quarantaine de ses œuvres, regroupées sous le titre « LUMIÈRES : slaves et d’ailleurs. »
Boulonnais depuis des années, l’artiste a reçu l’e-bb au milieu des tableaux de son exposition et s’est prêté de bonne grâce, au rituel de l’interview
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e-bb. Comment avez vous conçu cette exposition, qui se situait pendant l’année croisée France-Russie ?

Les Hôtes d'Abraham

Gabriel Erguine : Je voulais montrer comment ces deux grandes nations, en harmonie l’une avec l’autre, se fondaient dans une culture unique. Prenez par exemple la cathédrale d’Amiens ou la cathédrale de l’Assomption au Kremlin, dont les deux représentations picturales sont exposées côte à côte, il s’agit des mêmes vibrations ; j’ai voulu souligner que toutes deux dégagent la même puissance. Il en est de même pour les représentations religieuses ; ici par exemple, vous pouvez voir un tableau qui semble être une icône mais qui n’en est pas une ; car peindre une icône exige prière, méditation et abstinence, ce qui n’était pas le cadre de cette exposition. J’ai voulu peindre seulement une représentation religieuse universelle, que l’on retrouvera sous une autre forme ailleurs, mais il s’agira toujours de la même vibration.
Pour cette exposition intitulée « LUMIÈRES : slaves et d’ailleurs » j’ai simplement cherché à rendre compte de la beauté et de la lumière universelles, donc communes à la France et à la Russie.

e-bb. Au-delà de l’aspect universel que vous avez voulu souligner par vos tableaux, y a-t-il des liens particuliers entre ces deux pays ?
G.E : Oui, certainement ; ils sont liés depuis plus longtemps qu’on ne croit. Lorsque le député-maire, Christophe Baguet, a inauguré l’exposition, j’ai répondu à son discours d’accueil très chaleureux, en rappelant qu’en 1051, une princesse russe, Anne, belle, intelligente, très cultivée, fille du grand duc Iaroslav de Kiev, avait épousé le roi capétien Henri Ier ; ce mariage n’avait pas été seulement une union politique mais également un mariage d’amour, car dès qu’elle était apparue aux yeux du roi, au terme d’un voyage épuisant et long de plusieurs mois, Henri I avait eu le coup de foudre. Elle aurait de plus, apporté de Kiev, un évangéliaire, nommé le Texte du Sacre, sur lequel à partir de François II, certains rois de France auraient prêté serment, lors de leur couronnement à Reims.

La place du Tertre

e-bb. : Et vous-même, par votre histoire personnelle, témoignez de ces liens…
G.E : Oui, je suis russe par mon père, un ancien officier de l’armée impériale, devenu recteur de l’église de l’Assomption de Sainte Geneviève des Bois où il a officié pendant 23 ans. Vous savez que le cimetière communal abrite depuis 1927, un carré russe de plus de cinq mille tombes, dont celle du danseur Rudolf Noureev, qui fait la renommée de cette ville si proche de Paris, bien au-delà de l’hexagone.
Mes liens avec la Russie sont également actuels, puisque je suis membre émérite de l’Académie des Beaux-Arts de Russie (Note de l’e-bb : C’est l’architecte français Jean Baptiste Michel Vallin de la Mothe qui fut chargé en 1763, sous le règne de la Grande Catherine, de la conception du bâtiment de l’Académie).
Et les deux grandes expositions qui ont marqué mes débuts comme peintre, ont eu lieu, la première à Paris, dans le cadre prestigieux de l’Assemblée nationale, et seulement un an plus tard en 2000, à Moscou, à la Maison Centrale des Peintres, sous l’égide de Mikhaïl Gorbatchev.

e-bb. :  En effet, quel symbole… mais vos premières grandes expositions, si je calcule bien, sont récentes…
G.E : J’ai travaillé d’abord dans le commerce international, dans un métier ouvert sur le monde, et j’ai eu la chance d’occuper des postes très intéressants, comme par exemple conseiller au commerce extérieur. J’ai donc été gâté, puisque je connaissais la réussite professionnelle.
Mais j’avais toujours été attiré par la peinture et le dessin, et j’avais suivi des cours aux Arts Décoratifs de Paris, dès l’âge de 10 ans. Arrivé à la cinquantaine, je me suis rendu compte que ce que j’avais fait jusqu’à présent, n’avait pas de sens et que, du point de vue de l’art, je n’avais rien accompli.
Or j’appartiens, par ma mère, à une famille d’artistes connus ; mon grand-père, Paul Juon, était un musicien compositeur, d’origine suisse, qui naquit en Russie et y vécut jusqu’à son départ pour Berlin, à l’âge de 22 ans. Condisciple de Serge Rachmaninoff, il fut surnommé par ce dernier, « le Brahms russe » ; il correspondait avec Rimski-Korsakov, et rencontrait souvent Igor Stravinsky, Serge Prokofiev et Richard Strauss.

Quai de Honfleur

Son frère cadet, mon grand-oncle Constantin Juon, s’illustra comme peintre et a traversé les périodes pré et post révolutionnaire. Célèbre en Russie, il débuta brillamment sa carrière avant la révolution de 1917, mais connut également la consécration ensuite (Note de l’e-bb : Au moment où Gabriel Juon Erguine expose « côté France » à Boulogne, deux toiles de Constantin Juon, décédé en 1958, sont exposées, « côté Russie », à la Cité de la Musique, dans le cadre de l’exposition « Lénine, Staline et la musique »).
Il me fallait être à la hauteur de ces artistes et rattraper le temps perdu…

e-bb.  : Comment avez vous donc fait ?
G.E. : Débutant à l’âge de 52 ans et ayant déjà réussi ma vie, j’ai pu peindre avec une liberté totale. J’avais de plus, la chance de n’appartenir à aucune école, et de ne pas me sentir enfermé dans l’obéissance à des règles strictes. Lorsque je peins, je me laisse guider par ce que je ressens au plus profond de moi-même ; personne ne me dicte de mettre la lumière dans mes tableaux de telle façon, parce que cela se fait ainsi. La lumière est partout, c’est ce que j’ai voulu signifier par le titre que j’ai choisi pour cette exposition.
Pour peindre, j’ai besoin de m’enfermer dans la solitude, dans une espèce d’ascèse. Pour cette exposition par exemple, j’ai travaillé 14 à 15 heures par jour, jusqu’à 3 ou 4 heures du matin ; loin du bruit de la région parisienne, dans le calme de la Normandie…

e-bb. Comment expliquez vous ce besoin ?
G.E : Peut-être est-ce dû au fait que ma famille paternelle est par tradition, cléricale, de père en fils ; vous savez que dans la religion orthodoxe, le clergé peut être marié. Je n’ai pas suivi l’exemple de mon père, mais j’ai vécu dans une authentique atmosphère religieuse et ma recherche picturale est assurément une recherche spirituelle.
Il se peut également que cela soit dû à l’âge… Certains m’ont par exemple reproché l’absence de vie humaine dans mes tableaux… Je pourrais répondre : « croyez vous que l’homme soit digne d’être représenté ? », parce que j’ai déjà pas mal vécu… Mais ce serait une boutade.
Plus sérieusement, ma peinture, créée dans une solitude qui m’est nécessaire, est une peinture « silencieuse » dans laquelle je me retrouve.

e-bb. Silencieuse ? pourtant en regardant vos tableaux, j’y ai entendu de la musique…Par exemple, dans celui-ci, « Quai d’Honfleur », je distingue un clavier et des touches de piano…et dans d’autres encore…
G.E  : Ce que vous me faites remarquer, me ravit ; car si ma peinture que je qualifie de « silencieuse », l’était également pour ceux qui la regardent, je n’aurais plus qu’à ranger mes pinceaux. Je ne peux concevoir d’être un peintre qui n’a rien à donner et à recevoir…

Monastère russe

J’ai remercié Gabriel Erguine de m’avoir accordé du temps, d’avoir pris la peine de m’expliquer son travail d’artiste, d’avoir trouvé les mots justes pour décrire la lumière et les couleurs de ses tableaux. Au moment où j’ai quitté le centre Georges Gorse, des musiciens en herbe traversaient le hall pour se rendre à leur cours et un orchestre répétait dans le grand amphithéâtre, une symphonie de Beethoven.
Nos lecteurs, qui n’ont pas pu voir les tableaux de l’exposition « LUMIÈRES : slaves et d’ailleurs, » peuvent les voir sur le site du peintre : g.erguine.free.fr

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