Robert Créange, la force de la mémoire

Deux enfants, garçon et fille, jouent dans un jardin d’été. Ils suspendent à peine leurs gestes pour sourire au photographe, dans toute la félicité du moment. Nous sommes en 1940. Leur père, Pierre, écrivain de renom et fondateur de la première université populaire de Boulogne, est au front. Dans la maison de vacances familiale de Pierrefailles (Loire Atlantique), acquise par leurs parents à la promulgation des premiers congés payés, Robert et Françoise Créange donnent une représentation au profit des prisonniers de guerre.

Robert Créange ou le souvenir d’enfance

13 août 1942 : alors qu’ils s’apprêtaient à franchir la ligne de démarcation, Pierre, sa femme Raymonde et son beau-père, sont arrêtés. Vraisemblablement vendus par leur passeur qui, inexplicablement, a épargné les deux enfants. Cette date, ce moment, hantent Robert Créange depuis lors.

Robert Créange

La mémoire et la vie de Robert Créange marqués à tout jamais par le 13 août 1942

« Je me souviens de tout ce qui s’est passé en 1942, dans ses moindres détails. Je peux encore vous réciter la liste d’appel de ma classe de 6ème, alors que j’en serais bien incapable pour toute autre année. Quelque chose s’est arrêté à ce moment-là. Ce qui est arrivé à mes parents a complètement modifié le cours de ma vie.  »

Contrairement à Georges Perec, Robert Créange conserve des souvenirs d’enfance, déchirés par le drame. L’accueil de ses camarades et de ses enseignants, la première fois qu’il s’est présenté au lycée avec l’étoile jaune – « une solidarité extraordinaire » -, ce curé, qui lui cède son siège dans le dernier wagon du métro, celui qui était réservé aux juifs, cette amertume terrible lorsqu’un soir, au sortir de l’école, il découvre la pancarte à l’entrée de son parc favori (devenu aujourd’hui le square Léon Blum) : « Interdit aux chiens et aux juifs. » Et sa tentation de passer outre, rapidement dissipée par la crainte de faire du tort à ses parents. Ces souvenirs mêmes nous disent quelque chose de Robert Créange et de sa généreuse humanité qui, en toute circonstance, recherche ce que l’homme peut avoir de bon.

Un engagement précoce et pérenne

Engagement politique et anticolonialisme

Dépositaire de la mémoire d’un père militant, assassiné avec sa mère à Auschwitz, Robert Créange embrasse ses causes. Tout jeune, il adhère à son tour à la SFIO, dont il vend le journal local, Le Phare, sur le marché de Boulogne, tout comme aujourd’hui il vend L’Humanité. Il rejoint dès que possible des associations d’anciens déportés visant à entretenir la mémoire.

Robert Créange

C’est par anticolonialisme que Robert Créange adhère au PC en 1954. Un parti qu’il n’a jamais quitté.

Mais l’histoire suit son cours, et Robert n’y est pas indifférent. En 1954, indigné par les guerres coloniales, il adhère au parti communiste. Un engagement qu’il poursuit en 1964, en demandant son affectation d’enseignant au Niger. C’est la troisième date la plus importante pour lui, ces deux années à Niamey où pas une fois il ne se baignera dans la piscine réservée aux Européens. « J’aurais aimé y passer deux ans de plus. Mais le jour de la remise des prix, sachant que j’étais retransmis en direct sur toutes les radios du pays, j’ai évoqué dans mon discours tout ce que j’avais sur le cœur. Le lendemain, j’étais dans l’avion... » Il n’a pas de regret.
Des tourments de la décolonisation, son honnêteté scrupuleuse conserve un cas de conscience : ayant échappé de justesse à la conscription pour la guerre d’Algérie, il se demande, aujourd’hui encore, ce qu’il aurait fait s’il avait été mobilisé.

Les années à Renault-Billancourt

Un autre monde l’attendait en métropole : militant CGT de toujours, il est bientôt chargé par son syndicat de s’occuper des œuvres sociales du comité d’entreprise de Renault. C’est la fin du professeur Créange, et le début d’une nouvelle histoire, qui lui fait renouer avec Boulogne – et Billancourt. Colonies de vacances pour les enfants des ouvriers – « les plus beaux moments de ma vie » -, échanges avec des usines d’Algérie, organisation des bibliobus permettant aux travailleurs des différentes unités d’accéder aux quelques 100 000 références du fonds… les actions du comité d’entreprise sont multiples.

La vie de la ville

Areski Amazouz et Robert Créange devant la plaque

Areski Amazouz et Robert Créange devant la plaque en mémoire aux travailleurs déportés de Renault-Billancourt, place Jules Guesde

Assez logiquement, il est élu au conseil municipal, sous l’étiquette du parti communiste. C’est le maire Georges Gorse, gaulliste historique et ancien résistant, qui lui remet la médaille du mérite. Après deux mandats, il quitte le conseil municipal tout en suivant de près la vie politique boulonnaise. Il continue aujourd’hui à défendre les causes qui lui tiennent à cœur, du nom du futur lycée de la place Jules Guesde (« Avec l’ATRIS, nous voudrions que ce soit Renault-Billancourt ») au sort des habitants du foyer Coalia récemment incendié, pour qui il a manifesté. Ses intercessions auprès des maires successifs sont discrètes et bien souvent efficaces.
Actuellement, il essaie de préserver le château de Benais, lieu de colonie et de classes de découvertes de générations de Boulonnais, que le maire entend vendre.

Du travail de mémoire

Une nouvelle forme d’engagement se présente bientôt à lui : fils d’un père qui haïssait la guerre, Robert Créange est impliqué depuis longtemps dans les associations nationales et internationales d’anciens combattants, en souvenir de son oncle et de son grand-père militaires. C’est à ce titre qu’il adhère à l’association Ceux de Verdun, très active aujourd’hui dans la commémoration du Centenaire de 14-18. Il est également membre de l’Union des Juifs pour la résistance et l’entraide, un mouvement progressiste fondé en 1943. Par ailleurs, pendant 19 ans, il a été secrétaire général de la Fédération nationale des déportés, internés, résistants et patriotes, avant de prendre part à la Fondation pour la mémoire de la déportation.

Témoigner

C’est dans les années 1980 que Robert Créange s’engage dans la transmission de ces mémoires aux plus jeunes. Inlassablement, depuis lors, il se rend dans les établissements scolaires pour témoigner et sensibiliser les adolescents à l’histoire. Il programme ses interventions dans toute la France. « Quand je m’adresse à un public scolaire, avant de commencer j’ai toujours la même appréhension : comment vont-ils réagir ? Vont-ils comprendre ? Mais tout se passe toujours bien. J’adapte mon discours à l’âge de mes interlocuteurs bien sûr, et il y a des choses que je tais : il faut laisser aux enfants le temps de jouer aux billes ! »

Robert Créange

Quelques-uns des documents qu’il partage avec les jeunes lors de ses interventions

Avec bienveillance, sincérité et conviction, Robert Créange se présente à eux. Il leur apporte des documents authentiques, sa propre étoile et le souvenir de petites victimes. Ainsi de cette pièce d’identité d’un enfant de 8 ans, « étranger à surveiller » et déporté. De la tombe de cet autre, 14 ans, fusillé. Ou de cet ineffable bulletin scolaire émis par l’école clandestine du camp de Drancy : le jeune élève « un peu bavard » s’y voit reprocher ses « nombreuses absences. » Document sidérant, qui révèle le courage d’adultes résolus à maintenir le plus longtemps possible un cadre normal pour ces enfants, dont pas un ne reviendra des camps. « Il a pourtant bien fait de bavarder tant qu’il le pouvait, » murmure Robert Créange. Sa voix tremble lorsqu’il évoque le procès Papon, qu’il a suivi de près : « Je ne pardonnerai jamais ce qu’ils ont fait aux enfants. »

Des lieux de mémoire

Non content de témoigner et d’être présent à toutes les cérémonies du souvenir de la Déportation, du 11 novembre et du 8 mai, Robert Créange croit dans les lieux de mémoire. À Boulogne, en 30 ans, il a emmené plus de 3 000 jeunes dans trois camps de concentration et d’extermination. « Il est essentiel pour moi de parler du génocide, mais aussi de la déportation de répression, qui visait les opposants et les résistants » insiste-t-il.

Robert Créange

Pierre Créange était un poète reconnu. Un poète lyrique, marqué par l’antisémitisme dès ses jeunes années. Ses enfants ont conservé toutes ses œuvres, dont un roman autobiographique, L’enfant et la haine, et deux poèmes composés en déportation, « Exil » et « Fait divers au Lager. »

Il conclut souvent ses interventions devant les classes par le message d’espoir de Raymond Aubrac, qui justifie sa propre action dans la résistance par sa foi en l’avenir. Il partage aussi avec les élèves les derniers mots de La résistible ascension d’Arturo Ui, de Bertold Brecht (1941) : « Vous, apprenez à voir, au lieu de regarder bêtement. Agissez au lieu de bavarder. Voilà ce qui a failli dominer une fois le monde. Les peuples ont fini par en avoir raison. Mais nul ne doit chanter victoire hors de saison : Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde. »

Ce que l’engagement doit à la poésie, et le contraire

La littérature et la poésie restent le jardin secret de Robert Créange. « C’est héréditaire » sourit-il, en évoquant de nouveau son père. Celui-ci lui a laissé ses livres. Une fois par mois, il s’échappe de ses obligations pour rejoindre Le club des poètes, rue de Bourgogne. L’occasion de porter un regard distancié, transcendant, léger ou un peu décalé, sur le monde.

Passeur de mémoire, Robert Créange est aussi un modèle d’engagement. Un engagement qu’il définit en termes sobres, à son image : « S’engager, c’est être fidèle à des idées et militer pour que ces idées progressent. Le mot ‘militer’ a gardé pour moi toute sa noblesse. S’engager, c’est apporter quelque chose à ses concitoyens. »

Gilbert et Anne-Sophie

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