Pour la première fois une exposition de niveau international met en lumière les femmes sculpteurs du 18ème siècle à nos jours au MA30 de Boulogne-Billancourt, du 12 mai au 2 octobre. Rassemblés au sein d’une élégante scénographie, 93 artistes dont un tiers sont contemporains, nous proposent une traversée des siècles en abordant tous les genres de la discipline.

L'abandon, de Camille Claudel 1886-8

Quand on pense femmes sculpteurs on hésite. Bien sûr il y a Camille Claudel, popularisée par le film où Adjani l’incarnait, et puis Niki de Saint-Phalle et ses Nanas, Claude Lalanne et son bestiaire, et la grande Louise Bourgeois avec sa cauchemardesque araignée géante, mais c’est à peu près tout ce que j’avais en mémoire, et c’est donc avec curiosité que je me suis rendue au MA30 découvrir Sculpture’Elles, magnifique exposition, aboutissement de cinq années de travail.

Camille Claudel travaillant à Sakountala Photo William Elborne

Dès l’entrée une émouvante série d’anciennes photographies d’artistes dans leurs ateliers m’accueille. Petits fantômes féminins engoncés dans leurs blouses protégeant robes et jupons de l’époque, outil bien en main et dont certains regards brûlants témoignent : «  Je suis femme et sculpteur, non il n’y a pas de sculpture de femme ! »

Toutes ces artistes de nationalités différentes ont en commun d’avoir été reconnues de leur vivant en France. Certaines sont aujourd’hui oubliées du grand public, Anne Rivière, historienne de l’art et commissaire scientifique de l’exposition, a relevé le défi de remettre en lumière tout ce pan méconnu de la création en s’appuyant sur les prêts de collections privées et publiques prestigieuses, dont plusieurs pièces figurant au fonds permanent du Musée des Années30.
Visiter Sculpture’Elles en sa compagnie est un privilège.

Mary Cathcart par Marie-Anne Collot

La pièce la plus ancienne de l’exposition date de 1748. Quand Anne-Marie-Collot réalise ce portrait de Mary fille du Baron Cathcard, elle a vingt ans et a déjà travaillé à la Cour de Russie où elle exécuta le buste de Catherine II et la statue équestre de Pierre le Grand.

Spécialiste de l’œuvre de Camille Claudel, Anne Rivière attire mon attention sur l’Abandon (1888), très rarement montré, toujours aussi émouvant, et sur son étude de l’Implorante, dont le plâtre fut sauvé par ses amis lorsqu’on vida son atelier au moment de son internement.
La scénographie originale de l’exposition permet d’admirer la beauté des compositions sous tous leurs angles Je tourne autour du bronze Rugby (1936) de Marie-Lise Simard :  chaque muscle des joueurs est visible et participe à l’élan.

La femme du Fouta-Djalon d' Anne Quinquaud

Je suis fascinée par l’histoire d’Anne-Quinquaud pionnière et aventurière participant dans des conditions difficiles à des missions ethnologiques en Afrique pour rapporter croquis et fragiles ébauches en terre locale. Son buste en grès avec rehauts d’or et d’argent de la femme du Fouta-Djalon (1930) a fait la couverture de la revue de l’Illustration couvrant l’exposition coloniale de 1931.
Je reconnais les grands courants artistiques : une maternité cubiste de Chana Orloff (1924), un tableau-sculpture fait de matériaux récupérés, Festival pour oublier (1961), composé par Rolande Fièvre, amie des surréalistes. Une scupture en fer de Roberta Gonzalès, qui emprunte beaucoup à l’œuvre de son père Julio Gonzalès, l’homme qui apprit à souder à Picasso.
Que de noms oubliés ! Germaine Richier, Gloria Friedman, Jane Poupelet célèbre animalière et qui pourtant connurent la notoriété ! Lucienne Heuvelmans fut en 1911 la première femme lauréate du Grand Prix de Rome qui ne s’ouvrit à celles-ci qu’en 1903.

Les femmes sculpteurs ont eu du mal à se faire reconnaitre. A l’exception de quelques aristocrates qui pouvaient recevoir un enseignement chez elles, les autres artistes n’eurent accès que très tardivement aux cours et aux ateliers des maîtres. Elles n’avaient donc pas les clefs des filières menant aux commandes publiques qui permettent de vivre de son art.
De nos jours, Brigitte Terzieff, première femme scupteur admise en 2007 à l’Académie des Beaux-Arts, dit que « les choses ne sont toujours pas simples et que rien n’est acquis vraiment. » Et pourtant, ajoute Anne Rivière « les femmes sont représentées à toutes les époques dans tous les départements de la sculpture, dans ses matériaux les plus difficiles et ses contraintes les plus grandes.  »

Claude LALANNE (née en 1925) Caroline ou Caroline enceinte - 1969

Je poursuis ma découverte, Niki de Saint-Phalle et ses maquettes de Nanas pour un film non réalisé, Claude Lalanne, mère de Caroline enceinte (1969) à la tête de chou, Louise Bourgeois dont l’œuvre ambiguë mi-femme mi-animal pose question. L’art monumental est représenté par une réduction de l’œuvre de Yayol Kusama (2004) évoquant le TGV et érigée à Lille, alors capitale européenne de la Culture.
Un diaporama regroupe des décors monumentaux ornant différents endroits publics.

En suivant les bulles colorées de l’étonnante scénographie, le voyage s’achève devant quelques installations contemporaines pleines d’humour. On s’interroge alors sur l ’histoire de l’art, le sens de la pérennité et de l’éphémère.
Ma traversée du siècle s’achève auprès de Sainte-Orlan, au message mystique et érotique : l’œuvre en marbre fait référence au Bernin, drapé baroque d’où émerge malicieusement un sein dressé.
La même Orlan superpose son visage avec celui d’un guerrier de sculptures précolombiennes… Les femmes ont pris place aussi dans l’art de la provocation.

L’exposition regroupe quelques œuvres issues des collections permanentes du Musée des années 30, où la visite peut d’ailleurs se poursuivre ; les œuvres de femmes sculpteurs y sont signalées.

Cette exposition est une première mondiale qui s’inscrit dans la politique culturelle voulue par la municipalité de Boulogne-Billancourt, qui fut, au début du siècle, la ville aux 34 ateliers de sculpteurs.
Elle devrait permettre de donner une meilleure visibilité à  tout ce pan méconnu de la création.
Scuptures’Elle a reçu le soutien du groupe Yoplait, mécène du MA30 et dont le siège est à Boulogne-Billancourt .
Une série d’évènements est prévue autour de cette exposition à découvrir sur le site www.boulogne-billancourt.fr
A noter
Visites commentées par Anne Rivière commissaire de l’exposition

Samedi 28 mai et Dimanche 26 juin à 16 heures sur réservation le samedi au 01 55 18 50 50