Beaucoup de monde et de vieux Boulonnais ont tenu à assister au dévoilement de cette plaque en souvenir de Pierre et Raymonde Créange, mais aussi en souvenir de l’inhumain dont l’homme s’était révélé capable pendant la dernière guerre.

Madame Broder

Dans ce quartier, de vieux témoins de l’insoutenable demeurent encore et Robert Créange, le fils rescapé, ainsi que Madame Yvonne Broder, accompagnent encore chaque année les enfants de nos lycées sur ces lieux de l’horrible.

Mais surtout, on voulait témoigner à Françoise et Robert Créange notre amitié et notre estime indéfectible… Robert, ancien conseiller municipal, perpétue les idéaux de respect de l’homme incarnés par son père et sa mère.

Peut-être que Robert est l’homme le plus aimé de Boulogne Billancourt… Mais ne le lui dites pas, sa modestie ne le supporterait pas.

La maire a lu un discours plein de citations et Robert et Françoise nous ont fait connaître leurs parents et nous ont lu des poèmes de Pierre.

Lecture de Françoise Créange devant la maison

Pierre était militant de la SFIO. Il luttait sans relâche contre le racisme et l’antisémitisme, il avait des responsabilités dans l’association ancêtre de la LICRA. Il était membre de la Ligue des Droits de l’Homme. Il était aussi franc-maçon.
A Boulogne Billancourt, il avait créé la première université populaire qui avait nom Henri Barbusse.
Pierre Créange était un poète. Avant la guerre, il avait publié 4 recueils de poésies et un livre, Épître aux juifs, qui reprenait les textes d’articles et de conférences.

Ne les oublions pas

En 1942, Pierre était recherché par la police. Des perquisitions avaient eu lieu à son domicile 4 bis rue de Buzenval (ancien nom de la rue Anna Jacquin), et après la rafle du Vel d’Hiv, les parents de Robert et Françoise décidèrent de passer la ligne de démarcation. Mais ils furent trahis par le passeur, arrétés et déportés par le convoi N°34 du 7 septembre 1942. Les enfants furent sauvés par le sacrifice d’amour extraordinaire de leurs parents, qui devant les soldats allemands prétendirent ne pas les connaître.

Pierre et Raymonde sont morts assassinés à Auschwitz parce qu’ils étaient juifs.
Une pensée en passant devant le 4 bis rue Anna Jacquin.

C’était la guerre et c’était la nuit

C’était la guerre et c’était la nuit…
Les obus sifflaient aux oreilles des hommes ;
A son livre, la mort ajoutait des tomes,
des soldats tombaient, il était minuit.

Les hommes, faits pour s’unir
Se lançaient contre leurs frères :
L’ordre était de haïr
L’autre moitié de la terre.

Les chairs étaient cependant
Faites de la même matière ;
Les hommes disaient les mêmes prières
Et la mort, indistinctement
Faisait verser des larmes aux mères
Et le courage, ou son semblant
Dressait les visages austères.

Un soldat blessé mortellement,
Sentait ses dernières minutes présentes
Il appelait un prêtre, vainement,
De sa voix vacillante…
Alors, sentant sa vie qui s’en allait
Il se dressa, au bord de la tranchée
Et, suppliant, il tendait les bras
Comme pour saisir une croix.

Un aumônier juif
Ne sut pas, devant cette scène
Rester un spectateur pensif ;
Il alla sans reprendre haleine,
Il alla, devant lui, il alla, dans la nuit…

Enfin, il revint, tenant dans ses mains
Une croix d’airin
Qu’il tendit au mourant.
L’homme, délirant ; la tenait déjà quand tout se brisa, le corps des deux soldats
Et la croix.
Ainsi mourut un soldat sans nom
Et le Grand-Rabbin Bloch de Lyon.

C’était la guerre et c’était la nuit…
Les obus sifflaient aux oreilles des hommes ;
A son livre, la mort ajoutait des tomes,
Des soldats tombaient, il était minuit.

Pierre Créange,
1901-1942

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