C’était un rendez-vous attendu depuis le mois de juillet. Jeudi soir, le conseil municipal de Boulogne Billancourt, assemblé en session extraordinaire, a pu échanger avec Jean Nouvel et Michel Desvigne à l’occasion du débat sur le Projet d’aménagement et de développement durable (PADD) de la ville, préalable à la révision du PLU.
Les élus de tous bords se sont surpassés au cours de cette séance, entamée à 20h40 et clôturée bien après 23h. Compte-tenu de la richesse des prises de parole, l’e-bb revient sur la soirée en trois temps et trois articles : les exposés de Jean Nouvel et de Michel Desvigne, les échanges entre les élus et les architectes, et enfin les échanges entre les élus et le maire.

Le projet de l’Île Seguin par ses concepteurs, Jean Nouvel et Michel Desvigne

pierre-christophe baguet

En ouverture de séance, devant les 80 personnes du public, le maire, Pierre-Christophe Baguet a situé ce débat sans vote dans le processus de concertation. Il a rappelé que celui-ci intervenait après deux réunions publiques (le 28 septembre et le 13 octobre derniers), et à la veille d’une rencontre avec tous les acteurs du secteur public concernés par une révision du PADD et du PLU. Il a également annoncé de nouveau qu’une enquête publique serait initiée en début d’année 2011, et que le commissaire-enquêteur rendrait son rapport au printemps prochain.
Puis, saluant avec beaucoup de déférence l’entrée de Jean Nouvel et de Michel Desvignes, il leur a laissé la parole.

Jean Nouvel, la Seine et les bateaux - CR Pavillon de l

Après avoir salué le conseil et notamment Jean-Pierre Fourcade, Jean Nouvel est entré en matière : « C’est une histoire qui m’est chère depuis longtemps, » une allusion à sa tribune éclatante parue dans Le Monde en mars 1999*. A l’époque, poursuit-il « j’avais annoncé la couleur, écrit ce qu’il fallait faire. » Depuis qu’il a obtenu de remplacer Jean-Louis Subileau au poste d’architecte coordonnateur pour l’Île Seguin, Jean Nouvel s’emploie donc à déployer ce programme, qu’il portait en germe depuis dix ans.
Afin de mieux faire comprendre son point de vue, il a précisé qu’il était également « partie-prenante » du projet, dans le sens où, son cabinet comptant parmi les dix équipes retenues pour travailler sur la préfiguration du Grand Paris, c’est à cette échelle qu’il compte envisager les choses. On comprend, au fur et à mesure, que pour lui, l’Île Seguin pourrait être l’une des nouvelles portes d’entrée, fluviale, de la capitale, et ses tours des espèces de colonnes d’Hercule sur la Seine. Cet enjeu détermine bien des choses et des perspectives dans le projet : incontestablement, Jean Nouvel prend les choses de haut.

Esquisse de la rue commerciale - CR Ateliers Jean Nouvel

« Il s’agit d’un projet d’anticipation. Nous allons montrer un mode de vie urbain qui sera peut-être, je l’espère, plus répandu dans les décennies à venir. » Avec l’île Seguin, Jean Nouvel entend réinventer le profil et la nature des quartiers urbains, profitant « d’une situation exceptionnelle pour promouvoir des méthodes exceptionnelles. » Son credo tient en deux mots : opposer les règles simplistes de l’architecture coutumière aux « règles sensibles » qui guident son travail.
Il fait ensuite défiler une série de slides qui décrivent les termes du raisonnement. Ce que l’on peut associer à l’île Seguin d’abord : une île séquanaise parmi d’autres, comme l’île de la Cité (« elle a vocation a être une petite ville dans la ville, sur un socle déjà construit« ), une île durable, « sensible au fleuve qui l’accueille » avec beaucoup de « contacts physiques et visuels avec l’eau. » Une île moderne, attractive par la mixité de ses activités, « le mélange des paysages, des matières et des attitudes« . Une île urbaine, alimentée par des énergies renouvelables (solaire et géothermique) et parcourue par des véhicules propres. Une île chargée d’histoire, enfin, dont il convient dans la mesure du possible de préserver la forme. Et de conclure que l’architecture est faite tout à la fois de nostalgie et d’anticipation.

Les toits-terrasses seront en grande partie accessibles au public - CR Ateliers Jean Nouvel

Le slide suivant représente les différents degrés de vision présentés par le projet, selon la hauteur à laquelle on est. En parallèle, on s’éloigne en vue d’avion de l’île tandis qu’un schéma en coupe rappelle, ligne à ligne, à quelle hauteur se situe le point de vue représenté. Quatre degrés ont été retenus : le socle de l’île, les terrasses (niveau du jardin), les étages et le sommet des tours, avec un horizon de plus en plus dégagé. Jean Nouvel insiste sur le fait que les différents niveaux doivent être accessibles à tous.
Revenant à l’environnement plus immédiat de l’île, il explique qu’il a prévu des effets traversants, afin que les deux berges ne se perdent pas de vue. Jouant avec le cycle du soleil et la circulation de la lumière, ses différents niveaux de tours déboîtés devraient offrir une grande diversité de perspectives d’une rive à l’autre, d’une heure à l’autre, en préservant, assure-t-il, les meilleures heures d’ensoleillement des habitants du Trapèze.
Les slides défilent, on en arrive au contenu du programme, avec les différents pôles retenus, musique, art numérique et cinéma. Il développe la dimension novatrice du rapport au contenu : « On ne part pas, comme d’habitude, de programmes totalement figés, avec une largeur, une hauteur, une densité arrêtées : c’est l’équilibre général de l’opération qui dictera la silhouette de l’île » décrète-t-il. A l’appui de ces propos, il détaille la flexibilité de l’espace musical, ouvert ou couvert, à la capacité modulable. Il précise aussi qu’aucun des éléments prévus ne saurait être réduit aux vulgaires acceptions habituelles : ainsi, ce que l’on nommerait hâtivement un multiplexe sera bien plus, un espace complet dédié au cinéma, avec des lieux d’enregistrement, et non pas des salles d’art et d’essai, mais des salles à la programmation « plus artistique que commerciale« .
A l’issue de son exposé, Jean Nouvel est applaudi par les élus de la majorité municipale.

Michel Desvigne

C’est au tour de Michel Desvigne de présenter sa partie du projet : les jardins. Ce sera sans conteste une des caractéristiques de l’île, ce grand jardin central, mais son travail va au-delà. Exprimant avec beaucoup de modestie et de sincérité toute l’estime qu’il a pour Jean Nouvel, Michel Desvigne s’enthousiasme pour « la démultiplication des surfaces, et la diversité des lieux créés par Jean. »
Il les décrit : au bord de l’eau, on aura tout d’abord affaire aux berges plantées, le long d’une promenade autour de l’île. Vient ensuite le niveau du socle, sur lequel s’élèveront les bâtiments. C’est aussi le niveau de l’esplanade du grand jardin central (4,5 hectares), annoncé et relayé par des « places-jardins » à l’arrivée de chaque pont. Monsieur Desvigne s’attarde sur la haute sphère amovible qui surplombera le grand jardin, à l’endroit même qui abritait autrefois les presses de l’usine Renault. Cette serre, explique-t-il, rendra possible la maîtrise du climat sur cette petite zone, et la croissance « d’une végétation un peu particulière« , promet-il.

La serre sera amovible - CR Ateliers Jean Nouvel

Le niveau suivant sera celui des « terrasses plantées », qui côtoieront en hauteur la terrasse de Meudon.
Le niveau supérieur, enfin, qui culminera à la cime des coteaux de la Seine, sera composé de terrasses hautes, également plantées. En tout, il s’agit de 7 hectares plantés, sur différents niveaux, pour une île dont la superficie est de 11,5 hectares au sol.
A cela viendra s’ajouter environ 1,5 hectare autour de la rue principale et des passages et cours desservant les différents équipements, et sur les places que l’on rencontrera elles aussi à différents niveaux.

A ces éléments, Jean Nouvel ajoute un dernier commentaire sur les plafonds qu’il a voulus réfléchissants, afin de capter la lumière du jour et de refléter le miroitement de l’eau, un exemple du « contact visuel » qu’il souhaite entretenir avec le fleuve. On voit bien d’ailleurs, à la présentation des slides et de la maquette, que le projet met l’accent sur la lumière, les parois translucides, voire éclatantes, si l’on en croit l’aquarelle cristalline qui préfigure la rue commerciale.
Les deux exposés achevés, le maire a marqué un nouveau temps du conseil municipal, celui de l’échange entre les architectes et les élus. A suivre…

* Le 6 mars 1999, en réaction à la décision du Conseil municipal de Boulogne Billancourt d’abattre les bâtiments de l’ancienne usine Renault sur l’Île Seguin, l’architecte-urbaniste Jean Nouvel publie une cinglante tribune dans le quotidien Le Monde : « Boulogne assassine Billancourt. »
Plaidoyer pour la sauvegarde du « krak des ouvriers, » réquisitoire contre la politique « verte et petite bourgeoise » de la ville, du PDG de Renault, et de la ministre de la Culture tout ensemble, interpellation des architectes qui « se soumettent à des programmes médiocres » et des syndicats qui se détournent de ce lieu de vie et de mémoire, cette tribune est aussi l’occasion pour le futur prix Pritzker d’esquisser sa vision d’une nouvelle île Seguin
. A l’époque, s’il réclame au nom de l’intérêt général « l’inscription de l’île Seguin sur les registres de notre patrimoine, » Jean Nouvel se propose surtout de transformer l’édifice industriel en « une petite cité au cœur du Grand Paris. »
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