Avec un grand sourire, Abdel nous accueille dans l’épicerie qu’il tient depuis 6 ans, au 66 rue Fessart.

Auparavant, il était employé dans une épicerie parisienne, puis il a eu l’occasion d’acheter ce fonds. Un véritable investissement pour lui, qui habite à 100 kilomètres de Boulogne ! «  Quand je suis trop fatigué pour rentrer, je dors chez des amis » explique-t-il. On imagine alors quelle dure vie mène cet homme affable de 54 ans, dont le commerce est ouvert de 8h30 à 22h30, « parfois plus tard l’été » précise-t-il.

Abdel, 54 ans, tient l'épicerie de la rue Fessart depuis 6 ans. C'est de plus en plus dur.

Abdel, 54 ans, tient l’épicerie de la rue Fessart depuis 6 ans. C’est de plus en plus dur.

On fait un tour dans sa boutique, on repère un goût pour les condiments, avec pas moins de 5 vinaigres vraiment différents, et de l’huile de sésame. Des idées pour assaisonner les piments doux qui brillent dehors sur l’étalage ? Plus loin, on s’arrête à l’impressionnante sélection de vins. Il y a de tout, jusqu’à la Mondeuse de Savoie ! Mais peu de clients flânent : « Au début, ça allait, entre la clientèle du quartier et les spectateurs de Roland Garros. Mais depuis 2010, c’est devenu très dur. » L’épicerie apparaît de plus en plus comme un commerce d’appoint. Durant notre entretien, nous nous en rendrons compte : deux ados passent acheter des bonbons, une dame une canette, un jeune homme un briquet et un petit garçon un pot de crème liquide. Abdel le conseille et, devant son hésitation, lui remet deux pots différents : « Tu me rapporteras celui qui ne convient pas » lui dit-il.Les causes du déclin, il les connaît. La crise qui rend les clients attentifs au moindre écart de prix (« mais j’achète beaucoup plus cher qu’un grand distributeur »), le développement des commandes en ligne et surtout, son fléau, la multiplication des petites surfaces. « Elles ont une politique de développement très agressive, en ouvrant de préférence à proximité d’une épicerie, parce que c’est le signe qu’il y a un marché. Et beaucoup n’hésitent pas à enfreindre la loi sur les horaires d’ouverture. »
Abdel a essayé de s’adapter : constatant que tous les marchands de journaux avaient disparu du quartier, il s’est mis à en vendre, comme produits d’appel. Las ! «  Les gens ignorent que je ne gagne pratiquement rien sur la vente des journaux. Je leur rends service, mais nombre d’entre eux ne m’achètent rien d’autre. » Fataliste, il estime que son métier a fait son temps. Lui va continuer, faute de mieux, pour ses enfants, et pour sa dignité. « J’ai toujours travaillé » glisse-t-il, «  le chômage me fait peur ».On jette un dernier regard aux beaux fruits exposés en pleine rue – « Je peux m’absenter et les laisser dehors, personne n’y touche » assure-t-il, « «  C’est un quartier sympa ici, et très sûr. À Paris, on ne peut pas tenir un commerce seul la nuit. Ici, aucun problème, c’est très important pour moi. »