C’est un sujet qui nous tenait à cœur depuis longtemps : qui sont ces épiciers, ouverts de jour comme de nuit (record à battre  : 3h du matin pour Alamtout, rue d’Aguesseau !), dont la marchandise monte jusqu’au plafond, dont l’enseigne précise toujours « livraison à domicile » et qui se tiennent, immuables, derrière leur minuscule comptoir ? Qui sont ces hommes en général, que l’on croise et recroise depuis des décennies, que l’on voit vieillir au même rythme que nous grandissons, et chez qui nous sommes sûrs de trouver, toujours, le produit qui nous manque ? Qui sont-ils, eux qui éclairent la nuit d’une lueur rassurante alors que tout est désert ?

Salah s'en va !

Salah s’en va !

Cette fois-ci, c’est décidé, nous allons à leur rencontre. Nous avons commencé par Salah Samlali, l’historique épicier du 87 avenue Jean-Baptiste Clément, le chaleureux Salah qui, l’été, attend ses clients sur le banc devant chez lui, qui vous proposera toujours quelque chose en plus – une boisson, une douceur – selon l’état dans lequel il vous trouve. Salah, épicier du quartier depuis plus de 40 ans, toujours vêtu de sa blouse bleue soigneusement boutonnée, nous semblait être un bon premier interlocuteur.
Mais ce soir d’hiver où nous nous rendîmes enfin chez lui, une surprise nous attendait : avec ses amis, il était en train de vider sa boutique ! Et la nouvelle nous terrassa : Salah prenait sa retraite, ce jour même. Il laissait la place à un successeur que nous ne connaissons pas encore, et qui devrait ouvrir prochainement. Il partait, comme ça, un vendredi soir, sous la neige, portant pour la dernière fois sa vieille blouse bleue. Un article de Balzac nous revint en mémoire : « Quelques-uns de ces gens qui ont la manie de tout creuser signalent un grand inconvénient à l’épicier : il se retire, disent-ils. Une fois retiré, personne ne lui voit aucune utilité. Que fait-il ? Que devient-il ? Il est sans intérêt, sans physionomie. (…) » (Balzac, Les Français peints par eux-mêmes).

Qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, les épiceries de la ville restent ouvertes.

Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, les épiceries de la ville restent ouvertes.

Constance de l’épicier à travers le temps. Les questions que pose Balzac, nous voulons y répondre, et nous nous apercevons qu’il y a urgence puisqu’avec Salah, c’est toute une génération qui s’apprête à partir. Ainsi de Monsieur Idelkabi, rond-point Rhin et Danube. C’est son fils qui nous a reçus, son père étant en vacances. Et le fils, qui tient la boutique avec son frère mais dont ce n’est pas le métier, de nous détailler ces années de travail ininterrompu, l’âge d’or des livraisons, les horaires qui s’étirent au fur et à mesure que les clients se raréfient, et que les Daily Monop et autres Carrefour Market envahissent la place. Extrêmement chaleureux, comme toujours, il rend hommage à son père dont il ne prendra pas la suite. A l’entendre, on le comprend bien : les épiciers sont en train de disparaître, cédant le pas à de nouvelles formes de commerces.

La Chambre de commerce en recense encore une trentaine sur la ville. Au cours de ce dossier que nous lançons, nous comptons vous les présenter tous, raconter leur histoire, leur rythme de travail, leur relation au quartier – en un mot leur rendre leur physionomie, avant qu’ils ne se retirent en effet, et que les caisses automatiques ne les remplacent.

Kazuko, François et Anne-Sophie

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