Existe-t-il encore « le fortin-guérite construit par les Allemands à l’angle du jardin  » dont parle Malraux dans ses Antimémoire ? Au 19-bis de l’avenue Robert-Schuman, la clôture qui sépare le bâtiment et le trottoir bordé de marronniers empêche de le savoir. On se dit que, pour une fois, Malraux fut modeste en évoquant, dans la même page, «  la grande maison de style hollandais  » qu’il habita à Boulogne de 1945 à 1962. Un hôtel particulier plutôt, en briques roses et à toit pentu, dont un panneau du «  Parcours des Années 30  » rappelle qu’il est l’œuvre de l’architecte Jacques-Léon Courrèges (père du couturier).

La façade de la maison Malraux
Cr. Malraux.org

 

 Bien sûr, l’endroit donne envie d’explorer les bibliothèques municipales pour se renseigner sur les années boulonnaises de l’illustre résident. On y trouve, titres déjà anciens, le Malraux à Boulogne de Françoise Theillou, et aussi Les Marronniers de Boulogne  : Malraux «  père introuvable  » d’Alain Malraux, son neveu et quasi-fils adoptif, né du mariage de Madeleine Lioux avec Roland Malraux, frère de l’écrivain, mort en déportation – belle-sœur qu’André épousera ensuite.

«  Nous avons été très heureux à la maison de Boulogne  », confia Alain Malraux à Sabine Dusch, qui l’interrogeait à ce sujet pour Boulogne-Billancourt Information (numéro de septembre 2016). Son livre, tout en finesse et retenue, évoque néanmoins l’attentat qui, visant le ministre de De Gaulle en 1962, fit pour seule victime la petite fille des propriétaires de la maison, gravement blessée aux yeux. Simple locataire de deux étages, Malraux, ne voulant pas exposer cette famille à d’autres dangers, quitta les lieux pour la résidence La Lanterne, propriété de la République à Versailles.

Si vous allez emprunter ces ouvrages, sachez aussi que la médiathèque Landowski s’est récemment enrichie d’un titre qui constitue un vrai bonheur de lecture  : André Malraux et la reine de Saba, par Jean-Claude Perrier, journaliste à Livres Hebdo (la bible des éditeurs, libraires et bibliothécaires), romancier, écrivain-voyageur, auteur d’essais littéraires. Un livre qui complète bien les Antimémoires.

 

 

«  Comment me suis-je mis en tête, il y a trente ans, de retrouver la capitale de la reine de Saba  ?  ». Ainsi commencent, dans Antimémoires, les pages où Malraux revient sur une équipée inspiratrice d’un célèbre reportage publié en mai 1934 dans le quotidien L’Intransigeant. C’est pour le fabuleux fabulateur une façon de semer encore plus le doute sur la crédibilité de ce reportage. «  Ces terres légendaires appellent les farfelus  », avoue-t-il dans les Antimémoires à propos d’une contrée explorée au XIXe siècle par un Français, un certain Arnaud qui, devenu aveugle après une trop longue exposition au soleil, se révéla incapable de dessiner «  les temples ensablés de Saba  » quand le consul de France à Djeddah lui demanda de le faire. Alors, le consul l’aurait conduit sur une plage pour faire des châteaux de sable d’après le souvenir qu’il avait gardé de ses découvertes, châteaux de sable «  que bientôt emportera la mer, comme si tout ce qui touche Saba devait être repris par l’éternité  », écrit superbement, et prudemment  ! Malraux.

 

La Reine de Saba attendait Malraux depuis trois mille ans 

 

Pour préciser et commenter l’aventure de Malraux, Perrier se réfère non pas aux Antimémoires mais au récit de L’Intransigeant  : sept épisodes signés par l’écrivain et trois par Édouard Corniglion-Molinier, son pilote. Accompagnés d’un mécanicien, les deux hommes étaient partis de Djibouti le 7 mars 1934 au matin, avec dans leur Farman des costumes de bédouins, au cas où ils auraient dû se poser en catastrophe au-dessus du désert. Ils y étaient de retour le 8 mars à 19 heures, après une nuit passée à Obock, la ville rendue célèbre par Henry de Monfreid.

 

  « La Reine attendait Malraux depuis trois mille ans  », écrit Perrier dans un style très malrucien. La rencontre fut brève puisque, d’après ses calculs, le survol de Mareb, le site supposé avoir été l’antique Saba, dura quinze minutes en tout et pour tout, le temps pour les trois hommes de prendre quelques photos aériennes passablement floues. Cela, note Perrier, «  comme pour s’assurer qu’ils n’ont pas rêvé, que Saba n’était pas un mirage  ». Malraux, constate Perrier, en fait une présentation «  à la fois péremptoire et totalement conjecturale  ». Les trois hommes auraient aperçu «  deux murs d’enceinte  », une acropole, le tout construit «  comme Ninive et Babylone  ». Pouvaient-ils se poser  ? «  On imagine, note Perrier, que n’importe qui à leur place en rêverait. Mais la question est évacuée prestement. Comment atterrir entre ces ‘’dunes molles’’, ce sol volcanique, ces éboulements…  ?  »

 

Invités du Négus

 

 Dès leur retour, le consul général d’Éthiopie à Djibouti transmet à Malraux et Corniglion-Molinier une invitation d’Haïlé Sélassié. «  N’oublions pas, écrit Perrier, que, depuis leur lointain ancêtre Ménélik Ier, tous les souverains d’Éthiopie se revendiquent comme les descendants de la reine de Saba et du roi Salomon.  » La rencontre avec le Négus, à Addis-Abeba, aurait pu inspirer un morceau de bravoure à Malraux. Il laissa pourtant Corniglion la raconter dans L’Intransigeant, de façon factuelle, sans envolées. Peut-être dépité de n’avoir pas eu droit à des égards particuliers, il expédiera aussi l’audience en quelques lignes dans les Antimémoires, notant perfidement que l’interprète, mal préparé, appelait Corniglion-Molinier «  M. de La Molinière  ».

L’important pour Malraux, c’était la suite, dans L’intransigeant  : le lyrique épisode intitulé «  Au-dessus du désert d’Arabie. De la capitale mystérieuse de la reine de Saba à la Vallée des Tombeaux  ».  Lyrique et passablement imprécis.  Mais, commente Perrier, «  peu importe si le lecteur, comme ivre, n’a pas identifié tous les personnages convoqués, n’a pas suivi l’écrivain dans le formidable télescopage d’époques et de civilisations auquel il s’est livré, méditant dans son avion sur la vanité des entreprises humaines  », peu importe si la Littérature est gagnante.

 

Perrier admiratif mais pas dupe

 

Parfois c’en est trop pour Perrier  : « Malraux a trop vu de péplums décadents, ou alors, réellement, goûté au qat  !  », cette herbe hallucinogène que mâchouillent les indigènes. «  Chapeau l’artiste  !  » semble-t-il murmurer à la lecture d’un récit dont il relativise la crédibilité avec beaucoup d’ironie et d’érudition.  C’est que, outre sa connaissance livresque du sujet, il est allé sur le terrain. En 1997, il a fait un long voyage en jeep au Yémen, et n’a finalement trouvé que «  du sable à l’infini  » et «  quelques colonnes rectangulaires ocre  » là où Malraux avait voulu se persuader que se trouvaient les vestiges de «  la capitale mystérieuse de la reine de Saba  ». Faisant allusion à l’actuelle guerre civile au Yémen, il conclut  : «  Tout cela, déjà, n’était plus que poudre. Aujourd’hui, celle des bombes s’y est sans doute ajoutée. Et les avions qui fracassent le ciel ne sont sûrement pas pilotés par des écrivains farfelus en quête d’absolu.  » 

Qu’aurait dit Malraux des horreurs entre rebelles chiites soutenus par l’Iran et sunnites gouvernementaux aidés par les Saoudiens  ?  On se prend à l’imaginer, doctoral, la mèche en bataille, au prochain Salon du livre dans le hall de Landowski.

                                                                                 

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Jean de La Guérivière

Jean de La Guérivière

Il a choisi Boulogne pour sa retraite, en 2000, après une carrière de journaliste au service International du quotidien Le Monde. Ses séjours à la rédaction parisienne avaient alterné, en famille, avec des postes de correspondant à New-Delhi, Alger et Bruxelles. Il a publié deux romans et neuf essais, principalement aux éditions du Seuil.