Samedi 15 octobre a débuté la saison d’opéra 2011-2012, retransmise en direct du Metropolitan Opera de New York. Une lancement marqué par une réelle amélioration : chaque spectateur bénéficie désormais d’une place numérotée réservée.

Finies les longues files de plus d’une heure et l’énervement de ceux qui, voyant une rangée vide, s’entendaient dire « Désolé, c’est réservé » (ndlr : pour les amis qui s’amenaient à la dernière minute sans avoir connu la corvée de la queue…). Il faut féliciter la direction d’avoir ainsi reconnu la place particulière de ces retransmissions exceptionnelles.

Froideur macabre du décor du Met pour l'occasion

Venons en maintenant à cette première séance. Le livret reprend l’histoire tragique de la mère d’Elisabeth I, Anna Boleyn, deuxième femme d’Henry VIII, roi d’Angleterre, un sinistre personnage, qui se maria six fois et fit décapiter deux épouses sur six. L’opéra met en scène le moment où le roi cherche à se débarrasser d’elle, parce qu’il est amoureux de Jane Seymour, suivante et amie de la reine. Et quel meilleur moyen que de tramer un complot pour faire accuser Anna d’adultère, crime punissable de mort ?

Autour de ce trio, la femme, le mari et la maîtresse, gravitent trois autres personnages, dont les interventions maladroites vont précipiter la chute de la reine.

Il y a d’abord lord Percy, le premier amour d’Anna, qu’elle a abandonné pour épouser Henry ; désespéré, il était parti en exil, mais le roi, ayant quelques soupçons, vient de le rappeler ; et le pauvre Percy, toujours fou amoureux, se précipite tête baissée dans le piège car, incapable de dissimuler ses sentiments, il va essayer de reconquérir la reine.

Il y a ensuite lord Rochefort, le frère d’Anna. Cette dernière, sentant le danger, essaye de tenir Percy à distance et l’évite. Son frère, inconscient, insiste lourdement « Tu dois le voir, pour lui dire que c’est terminé entre vous…. » La malheureuse finit par accepter une entrevue qui va s’avérer fatale, parce qu’Henry VIII va, bien sûr, s’y inviter sans s’annoncer.

Tamara Mumford - la mezzo-soprano est le désespéré Smeaton

Il y a enfin Smeaton, le page. Il y a d’autres personnages de page dans les opéras ; le joyeux Chérubin, des Noces de Figaro de Mozart, amoureux de la comtesse ; le charmant Oscar du Bal Masqué de Verdi, qui divertit les invités de son maître. Smeaton ne leur ressemble pas ; torturé par un amour impossible pour la reine, c’est un être douloureux, instrument de la fatalité et jouet d’Henry VIII. S’étant trouvé au beau milieu de l’entrevue fatale, il est arrêté en même temps qu’Anna et Percy. Le roi lui fait croire qu’en s’accusant d’aimer la reine, il va la sauver. Il faut dire que le bourreau l’aide quelque peu à battre sa coulpe, au moyen de la torture ; ce qui vaut au spectateur l’apparition fort réaliste d’un Smeaton ensanglanté de la tête aux pieds, en haillons, se traînant comme une loque.

Bref les deux actes de cet opéra, très sombre de tonalité, dans lequel la seule note de douceur réside dans l’évocation des amours de jeunesse d’Anna Boleyn et lord Percy, nous conduisent inéluctablement vers la scène finale de la décapitation de la reine.

Le fort prolifique Donizetti a écrit soixante et onze opéras et je ne considère pas Anna Boleyn comme son chef d’œuvre ; je le trouve trop alambiqué quelquefois, trop long, tout en reconnaissant qu’il comporte de splendides passages comme l’ouverture, le duo d’Anna Boleyn et de Jane Seymour et bien sûr la scène finale où avant de monter à l’échafaud, la reine nous gratifie d’une sublime scène de la folie. Bref je craignais de m’ennuyer un peu samedi soir.

Anna Bolena confondue par son machiavélique époux

Eh bien, je dois faire amende honorable ; non que mon jugement sur la musique elle-même ait changé ; mais les interprètes, l’orchestre, les choristes, les décors, les costumes ont été tellement grandioses que ce fut un spectacle magistral.

Les trois premiers rôles étaient tenus par des chanteurs russes d’un expressivité et d’une voix exceptionnelles : Anna Netrebko-Anna Boleyn, Ekaterina Gubanova-Jane Seymour et Ildar Abdrazakov-Henry VIII étaient impressionnants. Arriver à ce point là à exprimer des sentiments violents comme la douleur, la rage, la haine, tout en maîtrisant parfaitement la technique du bel canto, c’est la marque des plus grands. J’ai eu aussi un coup de cœur pour le page, interprété par la mezzo-soprano américaine, Tamara Mumford, qui a su rendre la souffrance d’un adolescent un peu benêt, un pauvre innocent mêlé à une histoire entre adultes qui le dépasse. Je garde particulièrement en mémoire une scène où Smeaton réalise l’utopie de son amour et exprime par la voix mais aussi par le corps une douleur qu’il ressent dans tout son être.

Un mot des chœurs et de l’orchestre : des choristes ne se contentant pas de chanter mais excellents acteurs, un orchestre brillant conduit par un très sympathique italien, Marco Armiliato.

Et enfin de somptueux costumes reproduisant fidèlement ceux de l’époque, conçus par Jenny Tiramani, qui a travaillé au Shakespeare’s Globe à Londres.

Une magnifique soirée en vérité…