Le 14 juin, les députés ont émis une proposition de loi sur l’obligation d’installer des équipements sanitaires pour les plus vulnérables. Le 13, Boulogne fermait ses bains-douches…

Si vous avez séjourné à Boulogne cet été, vous avez ressenti la canicule comme tout le monde. Parmi les recommandations des autorités : s’hydrater et se doucher fréquemment. Du bon sens a priori. Mais pas si facile à mettre en œuvre quand on n’a pas de douche chez soi et que l’on se heurte à cette triste réalité : depuis le 31 mai 2016, les bains-douches municipaux sont fermés !

Qui fréquente les bains-douches ?

On pense naturellement aux sans-domicile-fixe. Mais ils étaient loin d’être les seuls à utiliser les bains-douches. Pensons aux personnes habitant sous les toits, ces fameuses petites chambres de 9 m² (ils sont plus nombreux qu’on ne pense à Boulogne), ou simplement des logements vétustes… et bien sûr à ceux habitant la rue. Pour tous ceux-là, les bains-douches étaient un réconfort, un rafraîchissement, l’humanité, la dignité…

Des bains-douches à Boulogne depuis 1923

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L’ancien presbytère transformé en 1923 en bains douches. L’établissement comportait 4 cabines de bain et 20 cabines de douches. Façade 2 avenue de Lonchamp.

Sous André Morizet, nous avions deux établissements de bains publics. L’un à Billancourt, rue Danjou. La société qui l’exploitait ayant fait faillite, le conseil municipal décida sa reprise d’exploitation par la municipalité, mais, le siècle et le confort avançant, on finit par les fermer. L’autre, depuis 1923, au 2 avenue de Longchamp, dans un ancien presbytère, exactement à l’emplacement actuel même si le nom de l’avenue a changé… C’est en effet au 4 bis avenue Charles de Gaulle qu’étaient désormais sis les regrettés bains-douches. Ils avaient été entièrement refaits sous le mandat de Gorse-Graziani.

Comment ça marchait ?

Depuis des années, les bains-douches étaient devenus une délégation de service public attribuée régulièrement après appel d’offre. L’appel d’offre était renouvelé tous les 3 ans, sur un cahier des charges rédigé par les services municipaux. Le marché était attribué au délégataire qui offrait le meilleur service en échange de la subvention la plus faible de la part de la commune. Bref : du normal.

Quatre jours par semaine, on arrivait, on payait, on allait au vestiaire avec le gel nettoyant cheveux et corps ainsi que les serviettes prêtées et on accédait au bain ou à la douche.

Il y avait deux tarifs, plein et réduit :

  • Bain : 2.90 € ou 2.30 €
  • Douche : 1.65 € ou 1.25 €
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Le panneau d’accueil ne mentionne pas la fermeture. Photo prise la semaine dernière

Les chômeurs, les porteurs de cartes améthyste, d’un titre d’invalidité, les allocataires du RSA, les infirmes civils, ou, enfin, ceux qui pouvaient présenter un titre de gratuité délivré par les services sociaux de la ville, avaient accès gratuitement à cette hygiène salvatrice. D’après les gens du quartier, les personnes concernées s’y rendaient environ une fois par semaine. C’est beaucoup moins que vous et moi, mais c’est beaucoup mieux que rien.
Entre les locaux, leur entretien, et le personnel (17heures/semaine), l’eau, le chauffage etc… Certes, le coût était loin d’être couvert par les usagers payants.

Aucun appel d’offre n’a été lancé à la fin du marché précédent, donc, on va supprimer ce service à Boulogne Billancourt. Et la Ville n’a même pas pris la peine d’en aviser les usagers, sur le panneau d’entrée par exemple, ni sur le site de Boulogne, où ce service est toujours mentionné à la page Hygiène.

Quelle alternative ?

Les bains-douches fermés, comment avoir accès à une bonne hygiène quand on n’est pas équipé chez soi ? J’ai joint le service Hygiène.
Rapport succinct de ma conversation : « C’est fermé. » « Il y a des travaux. » « Non, ça ne rouvrira pas après. » « Allez dans le XVème arrondissement de Paris. » Mon interlocuteur s’est ensuite montré un peu plus imaginatif : « Vous n’avez qu’à aller à la piscine. Vous payez, vous entrez et il y a des douches. »
L’entrée à la piscine est simplement plus chère (4,05€ pour les résidents, et 5,30€ pour les non-résidents), si tant est qu’on laisse y accéder un usager classique des bains-douches.

Et c’est là que je me dis dommage ! Une fusion est prévue avec Issy-les-Moulineaux, mais il n’y a pas de bains-douches pour les Isséens non plus !

Une fâcheuse coïncidence

Si les bains-douches ont été fermés le 31 mai, c’est le 13 juin que la décision a été prise de ne pas les rouvrir. Coïncidence : le 14 juin 2016, les députés adoptaient à l’unanimité la Proposition de loi visant à la mise en œuvre effective du droit humain à l’eau potable et à l’assainissement. En 2016, oui.

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L’entrée des ex-bains-douches

Cette loi, si elle est votée, dicte la mise en œuvre par les collectivités territoriales d’équipements sanitaires pour les personnes les plus vulnérables non raccordées au réseau.
L’article 2 prévoit l’obligation, pour toutes les communes, d’installer et d’entretenir des points d’eau potable d’accès public gratuit et non discriminatoire.
Pour les communes de plus de 3500 habitants, cet article prévoit des toilettes publiques gratuites. Pour celles de plus de 15000 habitants, il faut ajouter des douches publiques gratuites pour les personnes vulnérables. En ce cas, il est possible de leur donner accès à des douches existantes utilisées par le public.

Les dispositions de mise en œuvre de l’article 2 doivent être prises dans un délai de cinq ans à compter de la promulgation de ladite loi. Le texte prévoit même des dispositifs d’aide pour les communes qui n’auraient pas d’équipements préexistants satisfaisants.

Ça veut dire qu’à la veille de l’adoption d’une proposition de loi qui fait obligation à la commune d’ouvrir des douches publiques, en 2016, Boulogne, qui avait des douches publiques depuis 1923, s’exonère de ce devoir de salubrité et de santé publique pour au moins 5 ans !

Hors d’ici, Cicéron…

Il y a la loi dont l’esprit est que l’eau c’est la vie, et donc un droit humain. Et il y a la lettre de la loi qui, imposera ce « devoir de vie » avec le temps administratif de 5 ans, pour les communes qui partent de zéro. Dans notre ville on sait lire. En fermant les bains-douches juste avant la proposition de loi du 14 juin, la municipalité respecte donc la lettre.
Quant à l’esprit… Boulogne est l’une des villes les plus riches de France, ne devrait-elle pas prendre sa part de la vulnérabilité humaine, comme le colibri de Pierre Haski ?

Cicéron fut en son temps privé de l'eau et du feu.

Cicéron fut en son temps privé de l’eau et du feu.

Je me souviens d’une vieille pratique romaine, la loi pedia. Elle s’autorisait du grand fondateur Romulus. Le principe en était simple : lorsque quelqu’un était indésirable à la cité, on lui interdisait, tout simplement, l’eau et le feu. C’est-à-dire qu’on le privait des conditions nécessaires à la vie. Parmi les célèbres victimes de cette loi figure Cicéron, qui n’eut d’autre choix que l’exil.

Qui voulons-nous exiler de notre territoire aujourd’hui ?

Notre CCAS (Centre Communal d’Action Social) refuse couramment de domicilier les familles sans-abri. Les enfants logés à Boulogne avec leurs familles par le Samu social ne peuvent plus être inscrits dans les écoles de la ville.

Quel mur allons-nous ériger autour de Boulogne ou d’Issy lès Boulogne, pour rester loin de la réalité, loin des gens qui en ont besoin, et près de nos sous dans cette discrimination sociétale ?

Agnès Bauche

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