Dans les premières années du XXème siècle dernier, les Ballets Russes débarquèrent à Paris, et donnèrent au théâtre du Châtelet, une série de représentations qui révolutionnèrent l’univers de la danse. Ils étaient menés par Serge de Diaghilev et au nombre des étoiles, brillait Vaslav Nijinski, un artiste exceptionnel, devenu un mythe, au même titre que le sont Fedor Chaliapine et Maria Callas dans l’univers de l’opéra. Nijinski ne dansa que quelques années avant de sombrer dans la folie ; mais durant les quelques semaines précédant son enfermement, il écrivit un journal intime, objet de la nouvelle création du TOP.

Vaslav Nijinski   cr Albrecht Rue des Archives

Vaslav Nijinski cr Albrecht Rue des Archives

L’e-bb a interviewé Clément Hervieu-Léger, pensionnaire de la Comédie Française, interprète avec Jean-Christophe Guerri, de « la figure de ce danseur d’exception ».

e-bb.- Comment avez vous été amené à créer ce spectacle à partir des Cahiers de Nijinski ?

Clément Hervieu-Léger de la Comédie Française

Clément Hervieu-Léger de la Comédie Française

Clément Hervieu-Léger.- C’est un texte que j’avais « dans mes bagages », si j’ose dire, depuis longtemps. Avant de venir au théâtre, j’ai commencé, lorsque j’étais enfant, par la danse ; cette dernière m’a sans doute, fait aimer le personnage, qui me fascine. Il représente le danseur absolu, que personne n’a vu danser, puisqu’il n’y a aucun enregistrement, aucun film sur lui (NdlR Serge de Diaghilev avait interdit que soient filmées les représentations) et qui, à un certain moment, arrête de danser. Mais il transforme cette impossibilité à danser, en écriture et, quand, comme moi, on passe de la danse au théâtre, on s’interroge obligatoirement sur l’écriture et ce qu’elle est. Pour en revenir à cette création, elle s’est faite à la suite de conversations avec Daniel San Pedro (acteur et metteur en scène) et Brigitte Lefevre (directrice de la Danse à Opéra de Paris jusqu’à novembre dernier), auxquels j’avais parlé de mon désir de faire quelque chose autour de ces Cahiers. Il y a peu de rôles vers lesquels j’ai vraiment envie d’aller, je laisse les metteurs en scène décider pour moi en général… Mais dans le cas de Nijinski, c’était autre chose. Et un jour, nous nous sommes dits « Pourquoi pas maintenant ? ». Je crois assez à la force des hasards qui n’en sont pas ; ce devait être le moment, car cela s’est fait rapidement, en dépit de nos emplois du temps surchargés.

e-bb. Vous dites qu’il y a peu de rôles vers lesquels vous aimeriez aller. Pourtant, quand on voit votre carrière, vous avez un parcours riche de nombreux rôles…

C. H-L.- Un acteur rêve souvent de rôles qui ne sont pas ceux qu’on lui donne ; du coup il peut éprouver des déceptions, lourdes à porter. Je fais un métier que j’ai la chance d’ exercer dans des conditions magnifiques à la Comédie Française, mais dans lequel on est soumis au désir des metteurs en scène. Moi qui exerce aussi en tant que metteur en scène, je sais ce qu’il en est de la distribution des rôles… J’ai donc envie de me protéger de ce type de déception. Ceci dit, il y a des écritures qui me passionnent et j’ai eu la chance d’en jouer beaucoup… Mais avec les cahiers de Nijinski , il ne s’agit ni d’un rôle ni d’un personnage ; il s’agit de s’approcher au plus près d’une pensée. Le texte, dont nous donnons des extraits, d’après une adaptation de Christian Dumais-Lvowski, est difficile à lire, très dense. Il semble souvent sans queue ni tête, fou, parce que de toutes façons on considère que Nijinski est fou ; mais il a une logique qui lui est propre, qui est la sienne, et s’approcher au plus près de la logique de cet homme là, me passionne ; c’est un enjeu qui m’intéresse plus, que de penser à tel ou tel rôle… Les Carnets de Nijinski sont le journal intime d’un homme qui termine sa carrière de danseur, qui sombre dans la folie, mais qui pose une interrogation extraordinaire : « qu’est ce qu’être artiste ? » Alors qu’il ne peut plus danser, il met le mouvement ailleurs. Finalement, quand on consacre sa vie à un art comme il l’a fait, ça ne s’arrête jamais, on transforme, on fait autrement, et on est artiste jusqu’à son dernier souffle.

e-bb.- Comment expliquez vous ce passage de la danse à l’écriture ?

Vaslav Nijinski dans Gisèle   cr L.Rosen

Vaslav Nijinski dans Gisèle cr L.Rosen

C. H-L.- Par la recherche de l’équilibre, une recherche, à mon sens, qui a conduit toute sa vie, quitte à ce qu’il ne soit pas compris … Nijinski sautait plus haut que tout le monde,  restait en l’air plus longtemps que tout le monde, avait un don de l’équilibre extraordinaire. En même temps, il était déséquilibré, si l’on peut utiliser ce mot là ; et je trouve fascinant, que cet homme, maîtrisant l’équilibre aussi parfaitement, ait été considéré comme un déséquilibré. Alors qu’il était enfant, il a failli se noyer en apprenant à nager et il écrit « j’ai ressenti une force physique et j’ai bondi » ; j’ai l’impression que cette force physique là, l’a habité en permanence ; il lui a dû son salut et il s’est débattu continuellement avec ; quand il n’a plus pu la sortir de lui-même physiquement, il l’a jetée dans une écriture parfois débridée, parfois troublante parce qu’incompréhensible mais vitale et viscérale…

e-bb.- En quoi cette création autour des Cahiers de Nijinski va-t-elle influencer vos autres projets ?

C. H-L.- Je ne le sais pas encore mais il y a dans mon parcours, des rôles marquants… Plus d’ailleurs dans mon parcours d’homme, que dans mon parcours artistique, parce qu’ils m’ont fait toucher du doigt une interrogation sur la mort, donc sur la vie. Cela a été le cas avec le rôle de Cébès dans Tête d’Or de Claudel, avec celui d’Oreste dans l’Andromaque de Racine, des rôles dans lesquels mort et folie sont proches.

Et je peux dire maintenant, même si je suis encore en répétition, que ce sera le cas avec Nijinski.