L’été on se demande quels livres emporter en vacances. Le registre de suggestions des lecteurs de Landowski nous donne quelques idées…

Dans chaque département de la bibliothèque Landowski trône, à côté du bureau, un large registre de suggestions d’achat. En passant par les rayons « fiction adulte, » la curiosité a pris le dessus et c’est avec plaisir que j’ai consulté les suggestions émises de janvier à juillet. Que lisent les abonnés de Landowski ? C’est très varié, vous allez voir.

"Drôle" - L'argument se vaut et a d'ailleurs touché les bibliothécaires

Première découverte, qui vaudrait l’achat à elle seule : sachez que Les plumes du dinosaure, de Sissel-Jo Gazan, sont éditées au Serpent à plumes..
Ensuite, si tout un chacun peut suggérer ponctuellement l’achat d’un ouvrage, on reconnaît vite la plume des habitués du registre : Jessica B., Michèle D., Chantal T., Luc J. ou Danièle B. ont laissé plus d’une dizaine de messages, auxquels les bibliothécaires répondent invariablement sous dix jours. Parfois, dans le cadre très strict de ce pingpong, on s’aperçoit que lecteurs et chefs de départements se connaissent bien : « S’il n’a pas été demandé par un nombre déjà trop important de lecteurs, nous vous le réservons  » promet ainsi le registre, tandis qu’il oppose une fois de plus à cette passionnée de mangas « Nous ne pouvons acheter toute la série ! les livres coûtent de 15 à 25 euros ! »

Cette passionnée de mangas, pour tout dire, nous amuse bien, tant elle déploie de ruses pour persuader la bibliothèque de passer à l’achat. Argument pédagogique (« Thriller qui me semble parfaitement convenir à la section adultes manga » à propos de Dragon Head de Minetaro Mochizuki), passionnel (« Pour connaître la fin, vous avez les 3 premiers volumes !  » en faveur de Walkin’ Butterfly 4, de Chihiro Tamaki), statistique (« Vous en avez déjà dans ce genre, il ne déparerait pas la série, » à plusieurs reprises)… tout est bon pour faire passer la commande des 24 tomes !

Là, la bibliothèque risque d'avoir une mauvaise note !

Mais elle est loin d’être la seule. Au lecteur poli qui remercie d’avance succède le lecteur sûr de son choix, appuyé par de solides arguments d’autorité parfois renforcés de soulignages éloquents : « a bien failli avoir le Goncourt  » souligne l’un (où l’on s’aperçoit que le prix littéraire est gage de qualité : hier un lecteur ne voulait emprunter rien d’autre qu’un prix, n’importe lequel !) ; « livre salué par 18 critiques autorisés comme un grand livre  » insiste celle-ci (à propos de La femme fuyant l’annonce, de David Grossmann, recommandé plusieurs fois) ; « On ne parle que de ce livre !  » renchérit cet autre, parlant, vous l’aurez deviné, de Limonov, d’Emmanuel Carrère, tandis qu’une autre se fâche, « François Cheng est de l’académie Française et tous ses livres ne sont pas là ? ? » (nullement impressionné par ce CV académique, la bibliothécaire répondit d’une plume neutre, cette fois-ci, par la référence dudit ouvrage, répertorié à la bibliothèque du Point du Jour…). L’un avance un argument un peu ambivalent au sujet de Megamaus, d’Art Spiegelman, réédité en février : « Inévitable me semble-t-il » – inévitable, comme une fatalité ?

Mieux que tout, probablement, il y a ces auteurs se suffisant à eux-mêmes aux dires de leurs admirateurs : « Un Crumb ! » s’exclame ainsi pour tout commentaire le lecteur avide de Parle-moi d’amour, de de Robert Crumb…

Bel argument là encore que d'encourager les bons éditeurs !

D’autres lecteurs engagent déjà un début de critique, pour justifier que le livre de leurs rêves rejoigne les rayons de Landowski. Tout est dans le sous-entendu par « premier, » synonyme ici d’incontournable pour une bibliothèque digne de ce nom. Il en va ainsi de Les Marrons, de Louis-Timagène Houat, que le lecteur présente sobrement comme le « Premier roman réunionnais (1844), » ou bien de Le sel et le soufre, d’Anna Langfus, « un des premiers livres publiés au retour de déportation.  » Mieux encore, le livre nouveau-venu qui surclasse tous les autres dans sa catégorie. Ainsi de Frantz Fanon – une vie, de David Macey, paru à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort de cet intellectuel engagé : « Biographie récente de Frantz Fanon, présentée comme la première, en importance et qualité. »

D’une autre manière, certaines lectrices se plient au jeu de l’accroche pour convertir le bibliothécaire. Qui résistera au désir de découvrir ce « roman subtil où l’on découvre les pouvoirs et la cruauté » (Moi, j’attends de voir passer un pingouin, de Geneviève Brisac) ? Qui n’adhérerait à ce subtil problème sentimental : « Dans la confrontation amoureuse, peut-on trouver son équilibre quand l’attraction est basée sur de stricts opposés… etc.  » (pour Juste avant, juste après de Perrine Clément) ? On précise que le « etc. » est d’origine…

Les enfants ont aussi leur registre, dans un cahier orange spirales, au premier étage

On trouve enfin ceux qui font feu de tous bois pour retrouver leur chef-d’œuvre en rayon. Lisant le registre, on découvre que la paix d’un ménage dépend du bon vouloir des bibliothécaires : « Mon épouse n’aime pas du tout cet auteur. Moi si, alors Nuit peut-il donner raison à l’un ou l’autre ?  » interroge, (presque) désespéré ce lecteur en quête de Nuit, d’Edgar Hilsenrath. Et le summum, à notre humble avis, repose dans ce trait de ludisme, laissé tout dernièrement : « Il y avait une bonne raison de vous suggérer de commander ce livre mais je ne me souviens plus laquelle. » au sujet de La disparition de Deborah L., de Michael Freund. Là, on a bien envie de chercher la raison soi-même !

De page en page des profils de lecteurs se dessinent, attentifs à l’actualité, passionnés de nouveautés, férus d’un sujet bien précis… les péremptoires, les romantiques, les scrupuleux, les drôles… tous se croisent dans ces rayonnages et couchent sur ce registre un fragment de leur passion. Parfois, la suggestion tombe à côté (La couleur des souvenirs de Pastoureau, à commander au rayon Beaux Arts), parfois elle tombe si juste que le bibliothécaire se trahit en répondant qu’il a devancé la commande. A la lecture, et sauf coût exorbitant, toutes les suggestions des lecteurs sont prises en compte et rejoignent la bibliothèque dans le trimestre. Chapeau !