En décembre dernier, l’association des galeries boulonnaises Carré sur Seine a reçu Céline Anaya Gautier, dans le cadre de son cycle de rencontres artistiques Écoutez Voir.

Un mardi par mois, les quatre galeries de Carré sur Seine organisent une rencontre avec un ou plusieurs artistes qui viennent parler de leur travail. En décembre 2015, la photographe Céline Anaya Gautier est venue présenter une série inoubliable, Esclaves au Paradis, issue de son séjour semi-clandestin en République Dominicaine, aux côtés des travailleurs de la canne.

Céline Anaya Gautier, photographe de nature

Céline Anaya Gautier

Céline Anaya Gautier dans la salle de projection de la Voz’Galerie

Le regard droit et la parole franche, telle se pose Céline Anaya Gautier dans la salle de projection de la Voz’Galerie. En quelques mots à son image, elle retrace son parcours atypique ; celui d’une franco-péruvienne issue d’une famille d’artistes, marquée par la Vallée sacrée de son enfance, qui passe son adolescence en banlieue parisienne. Un temps hôtesse de l’air, sa sympathie innée pour les autres la conduit vers l’humanitaire.
C’est alors qu’elle est perdue au fond du Brésil qu’une connaissance a l’œil attiré par un de ses clichés, publié par hasard dans un magazine confidentiel. Cet homme, qui travaille lui-même pour National Geographic, lui révèle sa vocation : « Tu as un œil » lui dit-il.
C’était il y a 14 ans.

De la commande à la mission

Prendre des photos, d’accord. Mais elles doivent avoir un sens, et une utilité. « Le fait de vivre avec les gens, ça me donne la rage ! » lâche-t-elle ce soir encore. Sa première série, consacrée aux femmes SDF, est le résultat d’un travail de deux ans au sein d’une équipe d’accueil. Cœur de femmes, ce premier livre, est une série de portraits intense, où tout se lit : l’épuisement, la peur, la détresse, la fragilité, la superbe aussi.

Céline Anaya Gautier

Lors de la combustion de la canne, les particules qui s’élèvent brûlent les yeux et infectent les lésions sur la peau. Plantation Vicini, batey Cayacoa – 2005

Elle est alors sollicitée pour une commande en République Dominicaine : il s’agit de prendre des photos d’un batey, un lotissement de coupeurs de cannes, pour le compte d’une association qui veut démontrer son caractère exemplaire. Mais une fois sur place, la réalité éclate dans tout son scandale. Déjà passablement retournée par ce qu’elle voit, elle entend un jour : « C’est rien ici, tu n’es pas allée à la Porte de l’enfer ! » Il ne faut pas le lui dire deux fois. Franchie la fameuse Porte, elle y découvre l’horreur. De retour en France, elle présente son travail au commanditaire et prononce le mot tabou : esclavage. On la renvoie, mais qu’importe ? Céline Anaya Gautier repart, pour son compte cette fois-ci.
Elle est en mission, au service de la vérité et de ses êtres niés dans leur humanité.
Sous couvert d’une mission catholique, accueillie par deux prêtres étrangers ayant charge d’âme dans ces bateyes, elle va passer six mois en immersion, à servir la messe, danser la salsa et, discrètement, fixer les images avec son appareil-photo de base.

Esclaves au Paradis

En République Dominicaine comme en d’autres endroits du monde, la misère toute proche fournit une main-d’œuvre désespérée à des exploitants indifférents. Ce qui s’y surajoute, c’est bien sûr le passé de cette île et de cette culture de la canne, un passé esclavagiste que l’on croyait aboli depuis des lustres.

Céline Anaya Gautier

Les coupeurs de canne à sucre en République Dominicaine
La case de l’oncle Tom n’a jamais disparu. À proximité des plages dominicaines, cachés derrière un paravent de cannes à sucre, des familles entières venues d’Haïti survivent dans des bateys, des regroupements de baraquements de bois, insalubres, sans eau, ni électricité. Une fois engagé sur le chemin des bateys, on n’échappe plus à cet enfer. Champs de canne à sucre près de Barahona.

Mais ce que Céline Anaya Gautier découvre, c’est que les travailleurs d’aujourd’hui n’ont rien de différent avec les esclaves des plantations d’antan, ni avec les victimes de Trujillo, et que leur traitement est pratiquement le même. Le batey clos au lieu de la rue case-nègre, la privation d’identité des « enfants-fantômes » qui n’existent pour aucun État, les conditions de travail, l’absence de salaire, et les châtiments semblables aux pratiques des siècles passés, comme en témoigne le pauvre moignon d’un fugitif repenti.
Sont-ils tous volontaires, ces hommes prisonniers à vie, à qui on a retiré leurs papiers, et dont on récupère d’une main ce que l’on n’a pas volontiers donné de l’autre ? Comble de l’horreur, non : tout un trafic s’est mis en place pour attirer ou détourner de jeunes Haïtiens, et Haïtiennes – ces dernières devenues les compagnes douloureuses et lasses de toute la plantation.

Céline Anaya Gautier voit tout, et parle avec tout le monde. Surtout, elle capture ce qu’elle peut, avec la même pudeur et la même franchise que pour son précédent travail, des qualités qui lui permettent de tout fixer, jusqu’à la mort.
La plupart du temps la prise de vue est furtive, pour ne pas être repérée par les gardiens, et parce que le sujet lui-même est fugitif : un mouvement en arrière, l’effondrement d’une vie sur le pommeau d’une canne, le spectre d’un wagon d’humains… chaque cliché est comme volé à la précarité de l’instant. Cadrées à l’instinct, les photos recherchent le sens plutôt que l’impression, et il faut bien y prendre garde. Quelle beauté, ces mains de travailleurs empoignant la canne ! Jusqu’à ce que la légende nous dessille, et attire l’attention sur les lésions infectées. Mais la beauté demeure, c’est le cadeau qu’elle leur fait, et l’hommage qu’elle rend, en épigraphe de son livre, « A tous ceux qui sont morts, et à tous ceux qui restent à sauver. »

Une photo peut-elle changer le monde ?

De retour en France, après avoir essuyé le refus d’un magazine, la photographe se lance dans un projet en son nom propre, pour provoquer une réaction. Elle ne se doutait pas de ce qu’elle allait déclencher, ni des puissants intérêts qu’elle allait déranger. Trois barons du sucre américains se formalisent de son projet d’exposition, et surtout des financements publics qu’elle a obtenus. C’est le début d’une guerre sans merci, qui n’épargnera pas les prêtres qui l’avaient accueillie. L’un a été tabassé, tous deux ont été sérieusement menacés et ont dû quitter le pays et les ouailles qu’ils défendaient si chèrement.

Céline Anaya Gautier

Céline Anaya Gautier dédicace son livre après la rencontre

Des années plus tard, Céline Anaya Gautier salue encore l’engagement du maire de Paris, Bertand Delanoë, qui choisit d’augmenter sa subvention en réaction aux pressions qui lui intimaient de la supprimer totalement.
La couverture médiatique est alors énorme, et les retombées politiques, réelles. L’Union européenne stoppe net un projet de financement des biocarburants dans l’île. Sur place, les enfants-fantômes ont désormais des papiers, et sont scolarisés, même s’il est probable qu’on les utilise toujours au temps des semailles.
Ses photographies constituent une exposition itinérante en Haïti, pour alerter les premières cibles. Un livre, publié aux éditions Vents d’ailleurs, spécialisées dans la littérature haïtienne, est également paru. On peut le lire en écoutant les chants entonnés par les coupeurs de canne, et captés sur le vif par Esteban Colomar. La spiritualité est régulièrement tranchée par le sifflement du coupe-coupe, en un duo bouleversant.
Alors, une photo peut-elle changer le monde ? Assaillie par ses souvenirs, si vivants sur les images, Céline Anaya Gautier estime « faire son devoir d’être humain. » Après avoir consacré 5 ans au projet, et en avoir mené d’autres, elle est assez forte pour dresser ce constat : le plus dur, c’est justement de faire le deuil du travail accompli, et de reconnaître ses limites.
Après la canne, d’autres sujets se sont présentés, conjuguant toujours les deux dimensions qui animent la photographe, la terre et les hommes. Ainsi de la double série japonaise, sur les Hibakushas et le mont Fuji. Ainsi encore de son projet en cours, consacré à la chasse à courre.

Les légendes des photos, tout comme ces dernières, sont issues du site de la photographe.

Céline Anaya Gautier, Esclaves en Paradis, éd. Vents d’ailleurs 2007, 35 euros.
Prochain Écoutez Voir : mardi 12 janvier à partir de 19h.