Arnaud Bracchetti Président du Centre National du Jeu

Le jeu, c’est depuis toujours la passion d’Arnaud  Bracchetti.
 

Depuis les années 80 il connaît bien la Ludothèque de BB par le biais de son réputé  « Concours de créateurs de jeux de société  », dont le logo sur les boîtes primées guide ses achats. Lorsqu’un peu plus tard son parcours professionnel le rapproche de Boulogne, il peut enfin consacrer ses loisirs à sa passion et jouer sans complexe dans un cadre propice. Un grand nombre de parties plus tard, Arnaud Bracchetti devient Président de la Ludothèque puis du Centre National du Jeu dont la vocation est de donner ses lettres de noblesse au jeu de société,  par la reconnaissance de la culture dont il est porteur et par celle des valeurs qu’il véhicule grâce à sa pratique, toutes générations confondues.
Le Centre National du Jeu devait ouvrir ses nouvelles portes en 2011 dans le quartier Seguin-Rives de Seine, mais le projet
semble compromis par une récente décision municipale. 

Entretien avec un joueur qui continue la partie. 

 
 L’e-bb : Arnaud Bracchetti, vous êtes le président du Centre National du Jeu de Boulogne-Billancourt, un projet qui a pris corps et forme en 2007 après l’achat d’une importante collection américaine de 5000 jeux, portant à 12000 le nombre de jeux de société détenus par le  CNJ. Son patrimoine a désormais une envergure mondiale.
Or brusquement les boulonnais apprennent au cours du Conseil Municipal du 10 juin que ce projet est remis en question, cette décision doit vous êtes très désagréable ?
 
Arnaud Bracchetti : Effectivement, notre projet est remis en question dans sa globalité. En réduisant la surface prévue de 1400 à 600 m2,  la mairie souhaite conserver seulement  les activités ludothèque à l’échelle locale, alors que les objectifs du Centre National du Jeu vont bien au-delà : il s’agit de promouvoir le jeu dans ses dimensions culturelles et sociologiques, beaucoup moins connues en France, tout en accompagnant l’ aspect culturel par l’indispensable pratique ;  le jeu ça se pratique, ça se touche.
 
 
 L’e-bb : Comment le CNJ devait-il fonctionner ?
Il s’agissait de regrouper en un même lieu les activités de notre ludothèque et celles liées au Concours de créateurs, ainsi que le Conservatoire du Jeu (des archives exceptionnelles, pièces et documentation sur plus d’un siècle de jeu), et un espace d’exposition destiné à mettre en valeur notre collection.
Ainsi, pour la première saison, nous avions prévu deux expositions et la première édition d’un festival de création ludique.
La première exposition devait tourner autour du trio jeu, guerre et propagande. On sait depuis les travaux de l’historien George Mosse qu’après la première guerre mondiale, les sociétés européennes ont subi un phénomène de « brutalisation » : les perdants comme les vainqueurs ne digéraient pas cette guerre, d’une violence inouïe, et la paix venue, la violence est passée dans le champ symbolique. Mosse évoque notamment les jeux et les jouets qui, mine de rien, excitaient à la haine de l’autre tout en confortant sa propre identité. Le temps passant, le lien entre le jeu et les situations de tension ne s’est pas délité. Notre collection recèle de nombreux jeux porteurs de ce type de valeurs et de discours propres aux sociétés en état de conflit plus ou moins latent, comme Le jeu du chercheur d’uranium (1955), Ici radio-maquis (1945) ou La Cible (1915).

Le jeu du chercheur d'uranim photo AC

 La seconde exposition devait célébrer les 80 ans de Lego. Nous avions décidé d’en faire un événement participatif qui mettrait Boulogne Billancourt à l’honneur, les enfants étant invités à reconstruire la ville en Lego, à différents stades de son histoire. On liait ainsi vraiment jeu et patrimoine. 

Quant au festival de création ludique, outre les événements grand public, il devait être couronné par la remise des prix du Concours international des créateurs de Jeu, que nous avons institué en 1977, et par un label de création ludique, également accessible aux jeux vidéo.
  

L’e-bb : Comment et pourquoi la municipalité précédente vous avait-elle donné son accord et des terrains pour implanter le CNJ ?
AB :
L’idée du CNJ est née en 2005 de l’intérêt et du succès suscités par une grande exposition, « Le 20ème siècle autour d’un plateau de jeu », conçue et réalisée à  Boulogne pour fêter les 25 ans de la Ludothèque. C’est là que pour la première fois le maire de l’époque évoque la création d’un Conservatoire du jeu au sein de  la ludothèque, afin que celle-ci intègre dans ses fonctions la promotion de la culture autour du jeu. Il y voyait un intérêt pour la ville .
L’idée  fait son chemin et Jean-Pierre Fourcade, ayant initié le projet d’aménagement du Trapèze Renault, nous  propose de nous y installer. Entretemps l’occasion s’est présentée d’acheter une grande collection américaine qui doublait presque le nombre 

Quelques jeux américains Photo AC

 de jeux que nous possédions déjà ! 12000 jeux ! une fois et demie la hauteur de la Tour Eiffel si on les empilait ! 

L’e-bb : Vous avez déjà essayé de les mettre l’un sur l’autre ?
AB : Non bien sûr ! Ca reste un calcul très théorique, mais quand on les voit empilés sur des étagères, c’est très impressionnant !
C’est une collection très intéressante au niveau sociologique, elle présente une même couverture historique sur deux continents différents. Nous possédions jusque là une collection française et européenne et nous avons acheté la collection de Bruce Whitehill, célèbre collectionneur de jeux américains : même période de l’histoire, mais sur deux continents différents, donc deux façons parfois très différentes de voir les choses. 

L’e-bb : Beaux sujets de thèses en perspective ?
AB : Oui, d’ailleurs l’un des objectifs du CNJ est d’ouvrir cette collection aux chercheurs et aux étudiants en sciences du jeu et en sociologie contemporaine. 

L’e-bb : En 2008 vous allez donc présenter le dossier à la nouvelle équipe municipale. Comment est-il accueilli ?
AB
 : Après le changement de municipalité, nous rencontrons Pierre-Christophe Baguet qui montre son intérêt pour le projet du CNJ, l’historique de l’Association et de la collection dont il avait soutenu l’acquisition lorsqu’il était vice-président du Conseil Général.

L’e-bb : Quelles sont ses remarques ?
AB  : A l’origine nous avions fait une estimation du coût supplémentaire de fonctionnement en masse salariale, et précisé que nous n’avions pas encore fait toutes les estimations de recettes, mais que cette augmentation ne serait pas entièrement à la charge de la ville. C’etait un projet ambitieux, mais Pierre-Christophe Baguet nous a  fait savoir qu’il ne lui était pas possible d’augmenter la subvention.
Il nous  invite à travailler avec ses services dans le cadre de  l’intercommunalité alors en cours de création afin d’envisager un CNJ qui soit intercommunal et dont le  financement soit réparti sur l’ensemble des communes. Nous avons donc travaillé avec les services de la mairie et nous avons fourni en temps et heure les dossiers, plaquettes, simulations de saison, tout le nécessaire pour présenter le projet aux maires des communes de la future intercommunalité. Et puis sur ce plan, il ne se passe plus rien, nous n’avons aucun retour.
Mais forts du soutien du maire, nous avons continué notre travail de réflexion et nous sommes parvenus à trouver des sources  d’économies et à générer des financements extérieurs, afin de  présenter un budget en équilibre sans augmentation de subvention,  répondant à ses attentes.
« La ville de  Boulogne-Billancourt aujourd’hui, dit son maire, n’a pas les moyens de se payer autre chose qu’un projet local, bien que la beauté de celui-ci soit également reconnue dans ses dimensions nationales et internationales »

Boites de jeux vidéos

Entretemps le maire-adjoint à la Culture nous fait une excellente suggestion : intégrer à notre projet le jeu vidéo, celui-ci étant maintenant  reconnu comme un produit culturel.
Nous avons relevé  le défi, et décidé de traiter du jeu vidéo au niveau de sa création en travaillant avec  les game-designers. Nous avons même débuté un partenariat avec UbiSoft  en intervenant dans la formation de leurs game-designers venant du monde entier.

L’e-bb :  A l’origine d’un jeu vidéo,  il y a toujours un jeu de société ? 

AB : Oui, les mécanismes de création sont les mêmes et les game-designers ont besoin de les connaître : l’historique de la création du jeu, son fonctionnement, la richesse de tous ces  mécanismes. Le jeu vidéo intègre la règle, pousse la simulation et fait les calculs, mais au final les mécanismes ludiques ont la même origine. De plus, l’arrivée de nouvelles technologies comme iPad, ne vont que renforcer ce lien en permettant la création de nouveaux types de jeux qui prendront les avantages du jeu vidéo en alliant la convivialité du jeu de société. L’histoire d’amour entre le jeu vidéo et le jeu de société est loin d’être terminée. 

jeux de société sur l'IPad

Donc là aussi, nouveau défi lancé par la municipalité, défi relevé avec succès par le CNJ et toujours aucune  réponse de la mairie malgré nos nombreuses sollicitations. Par exemple, des courriers de soutien de la part de la municipalité devaient nous être fournis pour nos recherches de partenaires, nous ne les avons jamais eus. Ce silence nous a inquiétés ! 

L’e-bb : Mais vous avez malgré tout trouvé des partenaires ?
AB : Oui, nous en avons trouvé un certain nombre, mais en sachant que ces partenaires privés qui supportent le projet sont aussi intéressés par l’originalité de ce lieu convivial. Ils souhaitent pouvoir y inviter leur clients, faire des présentations, des visites, des soirées privées dans ce nouveau quartier de Boulogne qui sera aussi un centre d’attraction. Sans l’atout de cet endroit, je ne pense pas que nous gardions nos partenaires et ceux que nous pensions prospecter, ce n’est même plus la peine d’y aller ! Boulogne est perdante dans cette opération !
L’e-bb : Et que va devenir la collection ?  Elle vous appartient ?
AB : La collection est la propriété de l’Association, elle est actuellement stockée dans différents locaux mais ce n’est pas sa vocation. Notre but c’est de la partager avec le public et non de la laisser dans des cartons !
 

La collection américaine ...actuellement photo AC

 L’e-bb  : Vous devez déjà avoir reçu des marques d’intérêt de la part d’autres communes ou communautés pour récupérer cette collection ?
AB :
Effectivement depuis l’annonce officielle de la municipalité de ne plus maintenir le projet en l’état, et notamment de ne plus exploiter cette collection, nous nous rendons compte qu’elle peut intéresser d’autres villes.
L’image et les emplois induits apportés par ce pôle d’attraction nouveau, dans l’air du temps, unique en Europe et probablement dans le monde entier ne peut  échapper à tout le monde.

L’e-bb : Ce serait dommage que ce projet disparaisse de Boulogne et de  la Vallée de la Culture
AB :
Oui mais pour l’instant la nouvelle est récente et nous n’avons pas encore de retour au niveau de la Région et du Département. Mais tout de même, depuis trente ans, Boulogne-Billancourt s’est vraiment imposée dans le domaine ludique, c’est dommage de porter un coup d’arrêt maintenant !

L’e-bb : Pensez-vous qu’il reste un espoir de voir ce projet éclore à Boulogne-Billancourt ?
AB :
Nous espérons toujours faire changer d’avis la municipalité. Il ne faut pas oublier que ce  lieu a été  construit pour le CNJ, nous avons travaillé pendant deux ans avec les architectes pour que l’endroit corresponde aux besoins du projet, aujourd’hui on change ses occupants, le lieu n’est plus adapté à ses nouvelles fonctions [une médiathèque de quartier NDLR].

L’e-bb : Vous recevez actuellement beaucoup de soutiens, entre autre par le biais  d’une pétition  actuellement en circulation  ?
AB :
C’est un éditeur de jeux boulonnais, très en colère, qui a lancé cette pétition qui tourne sur Boulogne mais aussi dans le monde entier. Elle a dépassé le millier de signatures dont beaucoup sont boulonnaises.
Je suis très touché  aussi par les contacts spontanés qui nous parviennent depuis l’annonce de la mairie. On reçoit beaucoup de mails de gens qui nous soutiennent, nous proposent leurs services ou des solutions, ce qui prouve que le projet intéresse, qu’il a un sens et qu’il répond aux attentes.

L’e-bb : Donc nous allons continuer à y croire encore ?
AB :
Complètement, mais ce sera à Boulogne ou ce sera ailleurs… nous préférerions bien sûr que le Centre National du Jeu soit à Boulogne-Billancourt où tout a été prévu pour l’accueillir, mais si ce n’est pas possible, l’essentiel c’est qu’il voie le jour !
  

Le futur Centre National du Jeu

Avec le Centre National du Jeu,  Boulogne-Billancourt,  les communes de l’intercommunalité, son département et sa région dispose d’un atout gagnant. Alors, les jeux sont-ils vraiment faits ? 

Pour signer la pétition : http://www.mesopinions.com/Petition-contre-l-abandon-du-Centre-National-du-Jeu-a-Boulogne-Billancourt-petition-petitions-a8cf553331a1c188e5af982a06e9bdb1.html