Mardi 1er mars 2011, la Compagnie des Hauts de Scène présentait en avant-première au Carré Belle-Feuille son septième spectacle, Auschwitz et après, composé à partir de l’œuvre de Charlotte Delbo. En un peu plus d’une heure, les comédiennes nous plongent dans l’univers inconcevable des camps, où Charlotte Delbo et ses compagnes se sont soutenues, trois ans durant, par la solidarité du groupe et par le théâtre.

Laure Compain a monté son spectacle à partir d’extraits du deuxième tome d’Auschwitz et après, Une connaissance inutile. En cinq tableaux, elle retrace le calvaire de Charlotte Delbo et de ses compagnes, résistantes communistes arrêtées en 1942, déportées à Auschwitz puis déplacées dans d’autres camps, pour les survivantes, jusqu’à leur retour au monde en 1945. Le montage est subtil et respecte fidèlement l’ambiguïté cruelle de l’entreprise d’écriture et de témoignage.
Quel sens en effet a cet acte, témoigner, dans cette circonstance ? Témoigner, c’est relater une expérience individuelle qui doit valoir pour toute une communauté, et porter au-delà d’elle. Charlotte Delbo témoigne pour elle, pour tous les morts qu’elle porte en elle, mais aussi pour les vivants qui « croient savoir » : Charlotte Delbo se porte à la limite du pouvoir d’évocation des mots et en affiche une claire conscience, elle est habitée d’une rage énorme, d’un sentiment indescriptible qui la place pour le restant de ses jours, au sortir des camps, dans une situation impossible, tenue de « désapprendre » ce qui excède la connaissance humaine pour revenir à la vie, mais risquant ce faisant de mourir une seconde fois. Le choix est impossible, elle ne le fait pas, et c’est dans cette irrésolution tragique que la représentation théâtrale trouve sa place.

Trois comédiennes "rapportent les paroles" de Charlotte Delbo

La scène s’ouvre dans la semi-obscurité d’une geôle de la Santé. Sur de frustes bancs, la tête basse, trois femmes. Elles seront tour à tour Charlotte et ses compagnes, jouant de la complémentarité de leurs corps et de leurs voix. Trois tessitures pour porter une polyphonie de toutes les voix : les prisonnières, les SS, le libérateur, et Louis Jouvet. Tous les tons y passent : juvénilité d’une petite juive aussitôt disparue, dureté douloureuse lorsque la mort n’est plus événement, froideur, panique, sadisme du SS, enthousiasme aussi lorsque, par une espèce de miracle, les captives montent une pièce.

Car le théâtre est essentiel, littéralement, dans cette œuvre. De ce métier qui était le sien avant la guerre, Charlotte Delbo fait le symbole d’un retour fragile à la vie : déportées dans un camp de travail moins dur à Raisko, soudain suffisamment nourries pour oublier l’élémentaire du corps, elles ne songent plus qu’à faire revivre leur esprit. Cet esprit qui, contrairement aux idées reçues, s’éteint en premier : « L’imaginaire est le premier luxe du corps qui reçoit assez de nourriture » a appris Charlotte.
C’est l’aventure extraordinaire d’un Malade imaginaire réinventé de mémoire sur fond de four crématoire. Jouer pour croire, pour « sortir de la mort, » pousser dans l’absolu l’illusion du théâtre. Et nous ne le croirions pas si elles ne le racontaient pas. Pas plus que nous ne saurions croire autrement que c’est le théâtre, le souvenir de Jouvet et de l’exactitude du jeu, qui la sauve d’une mort certaine un jour d’imprudence.

Laure Compain

Il y a près de dix ans que Laure Compain songe à mettre cette œuvre en scène. C’est à ce théâtre nécessaire des camps qu’elle a consacré son mémoire de fin d’études. Le projet s’est précisé à l’été 2010, avec dans l’idée à présent de faire du théâtre le porte-voix d’une mémoire qui s’amenuise avec la disparition des témoins. Il y a deux ans, en collaboration avec l’association Théâtre et vie, la Compagnie des Hauts de Scène avait monté Le journal d’Anne Franck.
Cette fois-ci, c’est Charlotte Delbo et « sa force de vie, » « son écriture efficace, » que la metteuse en scène a choisie. Cette écriture efficace dont certaines images surpassent en trois mots les représentations les plus hallucinées de Jérôme Bosch, cette écriture efficace qui déjoue sa propre magie à coups de décrochages sévères en forme d’interpellations acerbes : ne pas laisser le lecteur ou le spectateur se prendre à l’illusion du récit et à la force des images, surtout, ne pas laisser le lecteur ou le spectateur prendre goût à un texte trop parfait, ne pas se laisser aller soi-même au charme de la littérature, semblent être les impératifs que l’auteure s’est fixés, pour ne pas trahir son but et ne pas se trahir elle-même.
La mise en scène respecte ô combien cet esprit. Ce n’est pas un théâtre de gestes. La mise en scène joue sur la pose des corps, à l’image de ces bras gourds à la fin, face au premier homme, elle travaille les instantanés des faciès, s’appuie sur la lumière, et scande le temps oublié de la narratrice à coups de sobres projections. Surtout, la représentation joue sur les voix. Laure a choisi ses comédiennes en partie pour cela, pour ces variations de voix qui occupent l’espace d’une mise en scène dépouillée, pour ces variations d’âge, de 23 à 46 ans, pour porter l’ampleur du témoignage, et les comédiennes, conscientes, explique Nathalie Trégouët, de leur responsabilité, ont choisi leurs textes. De l’ensemble, on en retient particulièrement trois : boire, dire adieu à une mourante, tenter le tout pour le tout. On ne dévoilera pas ici les dernières paroles, à méditer longuement.

La compagnie des Hauts de Scène a été fondée à Boulogne Billancourt en 2005. Partout dans la ville, du théâtre des Abondances à l’espace Landowski, en passant par le Carré Belle-Feuille où « ils sont chez eux » (le régisseur dixit), on a pu applaudir au fil des années ces comédiens au répertoire très varié, du vaudeville au tragique. Aujourd’hui, la compagnie compte 12 comédiens intermittents, un costumier, deux musiciens et un régisseur.
Avec Sarah Gaumont, Chloé Mahy et Nathalie Trégouët, au théâtre de Nesle (8 rue de Nesle dans le 6ème) à partir du 5 avril, Auschwitz et après devrait tourner jusqu’au Luxembourg et probablement faire une nouvelle étape à Boulogne Billancourt en mai.