C’est à une exposition-manifeste que nous conviaient SHAG et Artchipel ce jeudi 16 mai. Guidés par les pochoirs au sol, nous voici à l’entrée du 26 rue Mahias pour découvrir 5 artistes sélectionnés sur Tumblr.

L’intitulé, on le comprend vite, est double : les cinq photographes développent chacun une approche personnelle de la photographie, de la chambre photo au numérique pour la technique, avec des interventions pendant la prise de vue ou au moment du développement.

Nathie Nakarat, d'Artchipel, et Guillaume Gamain, de SHAG, lors du vernissage.

Nathie Nakarat, d’Artchipel, et Guillaume Gamain, de SHAG, lors du vernissage.

« Visions transformées, » c’est le titre de la série de Phedia Mazuc, mais c’est aussi le phénomène qui se produit lorsque l’on passe de la vision de l’œuvre sur Tumblr à son appréhension physique sur les patères de SHAG. C’est notre propre vision qui se transforme, une vision mouvante sur cet art « connecté » de fait, puisque tous les artistes sont membres du réseau Tumblr.
« En France, Tumblr est encore souvent considéré comme un support de blogs, » explique Nathie Nakarat, d’Artchipel. « Alors qu’aux Etats-Unis, c’est un véritable réseau social. » Un réseau social sur lequel Artchipel, une communauté qui met en avant les artistes émergents, a pris forme et influence, avec 190 000 abonnés en deux ans. En d’autres mots, un espace vivant. « Beaucoup prennent encore le digital pour quelque chose de désincarné, poursuit Nathie, pour nous, c’est le contraire : le digital est quelque chose qui s’incarne, comme nous le prouvons ce soir à la galerie SHAG. » Car si le réseau connecte les artistes entre eux, il s’étend de fait à tous les acteurs du monde de l’art, jusqu’à devenir lui-même un nouvel acteur à part entière. SHAG est la première galerie sur Tumblr, c’est par ce biais que Pierre-Arnaud Gillet et Guillaume Gamain, ses fondateurs, ont rencontré Artchipel. « Il est apparu que nous partagions la même démarche, explique Guillaume Gamain. Nous nous sommes rendus à leur première exposition, nous nous sommes plus, et c’est ainsi que la présente exposition a vu le jour, avec une participation financière de Tumblr. »
Sous la direction artistique de SHAG, Artchipel a choisi de mettre en avant trois artistes, et SHAG, deux, sur 25 pré-sélectionnés.

"Natation synchronisée" - CR Jean-Baptiste Courtier

« Natation synchronisée » – CR Jean-Baptiste Courtier

C’est d’abord le ballet de jambes de Jean-Baptiste Courtier.
De loin, on croirait des cygnes, de plus près, on salue la performance des nageuses synchronisées, immergées à faible profondeur devant un château sadien ou un rivage neutre. De plus près encore, on comprend que ces jambes nues à la chair pâle ne sont pas humaines. Les photos, prises à la chambre, fixent une complexe installation sous-marine d’où émergent ces troublantes figures, proposant une première déclinaison de la vision transformée.

Face à elles, un nouveau monde, dans lequel un arbre effeuillé et noir se détache sur un fond rouge sang.

Une "vision transformée" de Phedia Mazuc - CR

Une « vision transformée » de Phedia Mazuc – CR

C’est l’une des « visions transformées » de Phedia Mazuc, l’artiste à casquette de velours. Elle leur donne ce nom car c’est à l’instant alchimique du développement qu’elle transforme le produit de sa pellicule.
Dans cette curieuse superposition du noir et des couleurs, parfois cantonnées à une variation en carrés, c’est la transparence qui joue, rendant étrangement fragiles les arbres majestueux comme les grues de chantier.

Autre paroi, autre artiste, voici les bleus de la série « Shine » de Sean Hart.

"Hear(t)" - CR Sean Hart

« Hear(t) » – CR Sean Hart

Ses photographies ne sont que la trace d’une installation éphémère beaucoup plus lourde : investir un ancien bunker ou tout autre lieu désaffecté, le nettoyer, le repeindre, se l’approprier, le photographier et… tout effacer. Consciencieusement éclairé, le bleu irradie comme une couleur chaude. Street Artiste qui se présente au long d’un poème en prose sur son site, Sean Hart présente ici quelques pièces seulement de sa série, où l’on décèle de l’auto-citation (l’œuvre polysémique Hear(t) rappelle une autre série éponyme), tout en inscrivant une signature par homophonie.

Au détour du couloir, c’est une réalité en mille morceaux qui nous saute aux yeux.
Olivier Ratsi travaille au numérique du début (prise de vue du paysage) à la fin (fragmentation de l’image).

Une œuvre de la série "Huang Shan" - Olivier Ratsi

Une œuvre de la série « Huang Shan » – Olivier Ratsi

Au premier abord on hésite à faire le départ entre la réalité et sa transformation, selon la finesse des éclats. Le but est bien là, de nous mettre en présence d’une image dispersée, d’un espace qui vole en éclats. Ratsi exerce sur ses images des séries d’algorithmes avant qu’un essai ne le saisisse et l’emporte sur les autres, rejoignant la série « Huang Shan, » du nom du massif chinois dont il démultiplie les -déjà- mille facettes. Ratsi a déjà eu l’occasion d’exposer chez SHAG tout un travail sur le bâti, dont il déconstruit la profondeur.  On a cru comprendre qu’un travail sur le temps serait rendu visible en juin…

Fin de parcours avec la série « BBK, » hommage à un certain Bangkok par Grégory Kaoua.

"BBK" - CR Gregory Kaoua

« BBK » – CR Gregory Kaoua

Photos de nuit en prise de vue directe, dont les contrastes et le flouté localisés sont accentués par différents filtres. Il se dégage des devantures fermées un halo fantomatique, et même les paniers de pêche, pourtant bien cernés sur un seul plan, y acquièrent quelque chose d’irréel.
C’est la pluie qui luira ici, là les caractères d’une enseigne quand ailleurs, le simple écran d’une bâche suffira à laisser croire à un montage, tant la lumière et les teintes se heurtent d’une partie de la photo à l’autre. On pense au Bangkok des nouveaux thrillers, conforté par la totale absence de vie.

Au-delà de cette diversité de visions et de traitements, qu’est-ce qui a guidé la sélection ? « Nous avons fait ces choix parce qu’ils nous parlent. S’il y a une résonance chez les visiteurs, tant mieux, mais c’est le cœur qui parle. » insiste Guillaume Gamain. « Nous croyons à l’art émergent et aux partis-pris des artistes que nous mettons en avant, complète Nathie Nakarat. Les œuvres que nous présentons ont été deux fois validées, par le marché mais également par la communauté. C’est pourquoi l’art connecté est une véritable innovation, qui repose sur l’apparition de ce nouvel acteur. »
Alors à vous d’entrer dans la danse, un pied dans le réseau, un pied chez SHAG !