Le 9 septembre dernier, la ville de Boulogne-Billancourt faisait paraître un communiqué de presse annonçant qu’elle accueillerait des familles de réfugiés. On espérait en apprendre plus lors du conseil municipal du 24 septembre.

C’est quand même un peu bizarre, Boulogne-Billancourt va accueillir des réfugiés, mais il ne faut pas le dire.
La crise des réfugiés ne laisse pourtant personne indifférent aujourd’hui où les prises de position et les initiatives, pas toujours coordonnées, se multiplient dans toute l’Europe. Pour ou contre l’accueil, pour ou contre la sélection, la limitation, les dénominations en vigueur, les quotas… un très large débat public depuis que les voies de l’exil n’échouent plus seulement aux portes de l’Italie.

Dès 2013, le Haut Commissariat aux réfugiés avait lancé un appel international pour l’accueil, notamment, des réfugiés syriens, auquel la France, avec 20 autres pays, avait répondu.
Par l’horreur d’une photo, le sujet est redevenu d’actualité début septembre.
Et Boulogne s’en est fait l’écho. Un éminent intellectuel très impliqué dans la vie locale, publia dans Le Monde dès le 3 septembre, une tribune où il proclamait sa « honte de l’Europe » avec un emportement viscéral qui ne lui est pas coutumier.  Quelques jours plus tard, le 8 septembre, la Ville faisait paraître un communiqué annonçant que Boulogne-Billancourt accueillerait des familles de réfugiés, et qu’une association, « Boulognearo » (Boulogne Accueil Réfugiés d’Orient), était en cours de constitution.

La Croix Rouge accueillait des réfugiés à Champagne sur Seine, le 9 septembre dernier, avec le concours de la commune - CR Croix Rouge française

La Croix Rouge accueillait des réfugiés à Champagne sur Seine, le 9 septembre dernier, avec le concours de la commune – CR Croix Rouge française

On attendait le conseil municipal du 24 notamment pour en savoir plus sur cette question. Mais rien, pas une communication, pas une délibération, ne figurait à l’ordre du jour. A la fin du conseil, la question est entrée par la petite porte d’un vœu présenté par le groupe socialiste. Ce dernier, se référant au communiqué de presse marquant l’engagement de la Ville, voulait lui apporter le soutien du conseil municipal, et délivrer officiellement les détails fonctionnels et pratiques de cette initiative, pour la bonne information et l’éventuelle participation des habitants : quels moyens, quel budget, comment coordonner les actions des associations, comment associer les habitants à la démarche. Il préconisait également de solliciter avant la limite du 1er octobre le Conseil régional d’île de France pour une dotation exceptionnelle dans le cadre du « plan d’urgence régional réfugiés. »

Seulement, et alors même que le maire a décidé librement d’accueillir une demi-dizaine de familles de réfugiés, il ne tient pas du tout à ce que cela se sache… Jugeant le vœu inopportun, il a prôné « la proximité et la discrétion » : « Je ne crois pas qu’il soit subtil de prendre une délibération officielle quand tout a été mis en place et que tout fonctionne » a-t-il répondu, avant de demander à l’opposition de retirer son vœu. Pour le maire, inutile d’en dire ou d’en faire trop, dès lors qu’il a réuni tous les responsables religieux, puis les responsables associatifs, pour dégager « un consensus interreligieux et inter-associatif, » et organiser la mise en place avec eux d’une plateforme logistique. Des documents d’information sont distribués dans les lieux de culte, les élus concernés travaillent sur le dossier, circulez !
Pour justifier cette organisation quasiment clandestine, et surtout cette réticence à exposer les faits en conseil, il a fait allusion à l’arrivée subite de 117 réfugiés érythréens, logés dans un foyer de la Poste par décision de la préfecture de Région. Des réfugiés, exactement, car l’Érythrée et le Soudan aussi, sont en guerre. Le maire n’a pas été consulté par les autorités compétentes, et ne peut depuis que faire face aux réactions du quartier et aux rumeurs qui commencent à se diffuser (exemple à l’appui).

Des réfugiés syriens dans la province turque de Sanliurfa - CR Agence Anadolu / I. A. Ozturk

Des réfugiés syriens dans la province turque de Sanliurfa – CR Agence Anadolu / I. A. Ozturk

Mais est-ce vraiment en se cachant de l’opinion qu’on la fait changer ? Pierre-Christophe Baguet a pourtant l’habitude de communiquer sur ses prises de position, qu’elles engagent directement ou non la Ville. Ce fut le cas la semaine dernière, quand il fit poser sa majorité municipale sur le parvis de l’Hôtel de Ville dans le cadre de la manifestation nationale contre la baisse des dotations de l’État, mais aussi en juillet, quand tout le conseil municipal marqua son soutien à notre ville jumelle de Sousse, ou encore en mars 2013, où il réunit, sur le même parvis, les opposants au mariage pour tous. Des manifestations dont on pense ce que l’on veut, mais qui sont de fait très ostensibles, que le sujet soit ou non consensuel, et qu’il regarde ou non l’autorité municipale.
Entendons-nous bien, personne ne voulait voir le conseil prendre la pose sur le solennel parvis derrière une banderole « Refugees Welcome. » Mais dès lors que, dans la logique d’un mandat qui fit des solidarités internationales et des solidarités actives des missions à part entière, le maire a pris l’initiative volontaire d’accueillir cinq familles réfugiées à la suite du conflit au Proche Orient, comment peut-il refuser de communiquer à ce sujet devant son propre conseil municipal ? Pourquoi se priver des relais municipaux ?

Que redoute-t-il, qui redoute-t-il ? L’opinion boulonnaise, réputée ouverte et généreuse, est en droit d’être pleinement informée. Cette crise des réfugiés place chacun devant ses conceptions éthiques, et l’initiative – discrète – du maire de Boulogne-Billancourt le range parmi les tenants de l’hétéronomie lévinassienne, de cette idée selon laquelle c’est le visage de l’autre qui nous rappelle à notre responsabilité pleine et entière.

C’est une philosophie que l’on peut assumer et défendre, plus facilement à mes yeux que de confier dans un murmure à ses voisins : « Chut ! Boulogne accueille des réfugiés, mais il ne faut pas le dire. »

Si vous voulez contribuer à l’accueil des familles dans notre ville, rapprochez-vous donc de l’association Boulognearo : boulognearo@gmail.com