Patrick Devedjian Président du CG des Hauts-de-Seine et Anne Sigaud commissaire de l

« Cet évènement met en valeur un lieu magique, » dit Patrick Devedjian, Président du Conseil Général des Hauts-de-Seine inaugurant récemment l’exposition Clichés japonais, « un lieu à part qui pourrait changer l’appellation  Vallée de la Culture en Vallée des Cultures, le Musée Albert Kahn est un peu une loupe que les Hauts-de-Seine promènent sur le monde et son histoire. »
Albert Kahn aimait le Japon par-dessus tout, il appréciait la sensibilité des Japonais, le calme et la douceur de leur façon de vivre au point de vivre lui-même à Boulogne parmi les fleurs et les arbres du Japon.
Pressentant que cet art de vivre était menacé, il finança plusieurs expéditions de 1908 à 1930 dans l’Empire du Soleil Levant « afin, disait-il, de fixer une fois pour toutes des aspects, des pratiques et des modes de l’activité humaine dont la disparition fatale n’était plus qu’une question de temps. »
Aujourd’hui Kazuko Nakayama, jeune japonaise vivant et étudiant en France, vient au Musée-Jardin rendre à Albert-Kahn l’une des nombreuses visites qu’il fit à son pays. Elle  témoigne ici de la réflexion que lui inspirent ces images et nous parle de la force et de la présence des traditions dans le Japon d’aujourd’hui.

Jardins Albert Khan Erable en autonme

« C’est pendant les Journées du Patrimoine que j’ai visité pour la première fois les jardins Albert Kahn.
N’étant pas rentrée au Japon depuis deux ans, j’ai éprouvé une vive nostalgie en mettant les pieds dans le jardin japonais que le banquier a fait construire en respectant le plus possible la tradition. J’ai ensuite parcouru tous les jardins en suivant la visite guidée très détaillée et soigneusement préparée. Lors de l’arrivée à la fameuse forêt vosgienne où le riche banquier voulait reproduire l’exacte atmosphère de son pays natal, j’ai senti l’air humide et l’odeur de la forêt, ce qui m’a rappelé les souvenirs des promenades dans les montagnes japonaises.

Si la nature d’Albert Kahn avait « de grandes affinités avec la sensibilité des Japonais », s’il appréciait tant « le calme et la douceur de leur façon de vivre », comme il le dit dans l’interview de 1938, n’était-ce pas parce qu’il est né et a été élevé dans les Vosges ? Après un mois de séjour dans l’archipel, lorsqu’un voyageur arrive à l’aéroport parisien, il sentira souvent la différence d’atmosphère ; l’air est beaucoup plus sec à Paris qu’au Japon, car la plupart des territoires japonais sont montagneux et couverts par la forêt. L’affinité que cet homme vosgien a trouvée avec la nature et la façon de vivre des Japonais, n’est-elle pas en symétrie avec la nostalgie que j’ai ressentie dans la forêt vosgienne de ses jardins ?

Erables et pont à Makino-o en oct-nov 1926

Le projet des Archives de la Planète initié par Kahn a eu pour but d’enregistrer la diversité de mode de vie autour du monde, et ce faisant d’approfondir les compréhensions mutuelles entre les divers peuples. Les archives révèlent la justesse de la vue d’Albert Kahn d’autant plus qu’elles témoignent à la fois de la diversité et de l’homogénéité de l’humanité ; le mode de vie diverge, mais l’homme vit partout en s’associant à ses semblables ; on prend partout le deuil des morts, et on organise une fête. Les images montrent que ces gens des pays lointains travaillent comme nous, rient comme nous, et meurent comme nous, c’est-à-dire qu’ils sont des êtres humains comme nous. Or les propagandes des guerres tentent toujours de déshumaniser le peuple adverse et d’effacer la conscience du tabou de l’homicide chez les soldats.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, par exemple, les Japonais se sont entraînés pour tuer les Américains et les Anglais qu’ils ont cru être des monstruosités atroces et non pas leurs semblables. On ne peut tuer une personne pour qui l’on éprouve de la sympathie, ni détruire un paysage qui évoque la nostalgie. Si c’est la nature commune de l’être humain, pour arrêter le déchaînement des haines entre les peuples différents, y a-t-il un moyen plus efficace que de se faire connaître l’un de l’autre à travers les images ?
Il me semble donc fort intéressant que le voyage au Japon d’Albert Kahn en 1908 constituât une étape expérimentale dans la réalisation de son projet des Archives de la Planète. Je pourrais imaginer que le banquier, en réalisant son projet, a été de plus en plus attiré par ce pays si lointain mais qui partage l’atmosphère humide de la forêt, et qui — en tout cas, me semble-t-il — évoque les souvenirs de son enfance. Aussi personnelle qu’ait été cette expérience, cette affinité qu’il a trouvée avec la nature du peuple japonais prouve qu’un homme peut éprouver une sympathie envers un pays et un peuple aussi différents, qui se trouvent presque de l’autre côté du monde.

Ce voyage au Japon pourrait avoir encouragé l’entreprise pacifiste d’Albert Kahn par la découverte de cette affinité.

Acteur de nô dans la pièce Mochizuki

Acteur de No dans la pièce Mochizuki. L’autochrome montre l’acteur qui danse le shishimai (danse du lion). C’est une danse traditionnelle qui chasse l’épidémie, la famine et toutes les malchances par la force de la tête de lion. Son origine remonte en Inde, et nous trouvons une variété de la danse du lion, animal imaginaire et symbolique en Asie, où ce félin n’existe pas. Aujourd’hui, cette danse se trouve dans les fêtes du Nouvel An au Japon, et même à Paris, dans le défilé du Nouvel An chinois. La statue du lion est par ailleurs posée souvent à côté de l’entrée des sanctuaires ou des temples japonais.

Les plus vieilles images que nous trouvons dans l’exposition Clichés japonais, 1908-1930, le temps suspendu proviennent de ce voyage du banquier en 1908. Une salle est consacrée aux photographies noir et blanc en relief, prises par son chauffeur, Albert Dutertre, pendant ce passage au Japon. La qualité des images est incroyable. Nous pouvons nous trouver ainsi sur l’archipel de la fin de l’ère Meiji, en accompagnant les deux voyageurs français dont nous apprenons le parcours par le journal de Dutertre.
Le Japon avait fermé la porte aux pays étrangers, à l’exception des Pays-Bas, de la Corée et de la Chine pendant presque deux siècles, avant la réouverture du pays en 1854. Sous la pression des pouvoirs étrangers (la défaite des Chinois contre les Anglais en 1842 fut un grand choc pour les dirigeants japonais), le shogunat Tokugawa a été obligé de conclure des conventions internationales humiliantes, désavantageuses pour les Japonais. Cette situation a révélé la vulnérabilité et l’incapacité politique du gouvernement Tokugawa, ce qui a abouti à la restauration du pouvoir impérial en 1868. L’avènement du jeune empereur Mutsuhito au début 1868 marque ainsi la modernité du Japon, la fin du système féodal et le début d’occidentalisation de la société japonaise.

La « restauration » fut, dans la mentalité des Japonais, presque un choc équivalent à la Révolution de 1789 pour le peuple français. La modernisation était synonyme d’industrialisation et  d’occidentalisation. Le Japon a alors entamé une longue recherche de l’identité nationale tout en acceptant les systèmes occidentaux dans les domaines différents : politique, économie, calendrier, écriture, codes vestimentaires, …etc.

Les Japonais de l’époque de Meiji (le règne de l’empereur Mutsuhito, 1868-1912) étaient souvent déchirés entre modernité et valeur traditionnelle, Occident et Orient, et cela continue plus ou moins jusqu’aujourd’hui.

Cette complexité du Japon moderne sautera aux yeux des visiteurs de l’exposition, surtout dans les images des funérailles de l’empereur Yoshihito, fils et successeur de l’empereur Mutsuhito. Dans le défilé, on trouve des militaires habillés en uniforme occidentalisé suivant des groupes des personnes vêtues en costume traditionnel dont l’origine remonte à l’époque de Heian (794-1192), où les Japonais ont commencé à développer le système politique et la culture proprement japonais, quittant l’influence de la Chine. Quant à ce costume traditionnel, on le retrouve également dans le film des « deux fêtes au pays de kamis » dont le défilé montre plus d’homogénéité que celui des funérailles de l’empereur, car le rituel shintoïste est un domaine écarté de la modernisation-occidentalisation.
Le regard d’Albert Kahn et celui des opérateurs qu’il a envoyés au Japon semblent fixés sur le côté proprement japonais, la partie réservée de l’influence occidentale.

Les images de l’acteur de nô, le théâtre traditionnel  nous donnent une impression atemporelle et pour autant, actuelle. De même pour les clichés représentant les paysages célèbres, dont certains ont été les sources d’inspiration des poèmes traditionnels (waka et haiku). Par exemple, pour le superbe

Le Tori marin du sanctuaire Itshukutshima Miyajima oct-nov 1926

autochrome du sanctuaire Itsukushima à Miyajima, les touristes peuvent retrouver toujours la même sérénité de ce sanctuaire près de la ville de Hiroshima, inscrit sur la liste du patrimoine mondial. Cependant, ceux qui passent à Miyajima aujourd’hui manquent rarement de visiter un autre site historique à Hiroshima, également reconnu comme patrimoine mondial : c’est le mémorial pour la paix d’Hiroshima. Ce dôme de style européen, construit en 1915, n’a pas dû attirer le regard de l’opérateur français, car il était à l’époque, le Palais d’exposition industrielle du département d’Hiroshima, symbole de l’industrialisation. Or l’ironie du sort regroupe, au moins pour les touristes, ces deux sites comme deux lieux fortement marqués dans la mémoire des Japonais.
Les images exposées, entre autres, celles de la vie quotidienne du peuple japonais réalisées en 1926-27 par Roger Dumas, m’ont inspiré une certaine mélancolie, plutôt que de la nostalgie. Les gens sur ces clichés ne savent pas encore ce qu’il adviendra du Japon dans le futur immédiat, et l’opérateur non plus.

La cueillette des feuilles de mûrier Matsumoto 1926

Quel fut le sort de ces filles qui cueillent les feuilles de mûrier à Matsumoto ? La production de soie était un emblème de l’industrialisation moderne du Japon, notamment très réussie sous le règne de l’empereur Yoshihito (1912-1927). L’exportation de la soie occupait une telle importance dans l’économie japonaise que, lorsque la crise de 1929 est arrivée à l’archipel, de nombreuses familles de paysans pratiquant la sériciculture ont subi des coups sévères, et leurs filles ont été souvent sacrifiées à la famille, vendues à des maisons closes en ville.
La Grande Dépression a vivement frappé l’industrie japonaise, et les politiques japonais n’ont trouvé une solution que dans l’accroissement de la dépense en armement et de l’emprunt d’État. L’armée renforçant ainsi l’influence sur la politique, ceci prépare l’invasion du continent chinois et les guerres successives des années 1930-40.
Une autre conséquence de la crise : la faillite de la banque d’Albert Kahn. Il perd peu à peu ses biens, et vit finalement de l’usufruit de sa maison jusqu’au 14 novembre 1940. Un an après la mort du banquier, l’armée japonaise attaque Pearl Harbor. La paix que l’on trouve sur les figures de ces clichés disparaîtra pendant longtemps de la terre japonaise, jusqu’au jour où l’empereur Hirohito s’adressera à la population japonaise pour mettre fin à la guerre du Pacifique.
Albert Kahn était-il au courant des horreurs que les Japonais ont perpétrées partout dans l’Asie ? Qu’a-t-il pensé du militarisme japonais qui est à l’encontre de l’image calme de ce pays qu’il a tant aimé ? La vie quotidienne des habitants des grandes villes n’a cessé d’être perturbée à la fin de la guerre par les avertissements de bombardement. Partout, on a pris les cloches des temples bouddhistes pour fabriquer les armes. À la fin de la guerre, une grande partie de la ville de Tokyo que le banquier a faite éterniser est réduite en cendre.
On trouve à la fois dans les images ce qui a survécu aux guerres et aux décennies de la forte croissance, et ce qui a presque disparu du Japon. Cependant, tous les clichés conservés parlent de la volonté pacifiste d’Albert Kahn, et restent les témoins précieux du Japon de l’époque. Connaissant le déroulement de l’histoire, nous sommes peut-être plus disposés à comprendre l’importance de cette volonté, et à transmettre son héritage immense à la génération suivante.

Je suis profondément reconnaissante des efforts de conservation et de communication du musée Albert Kahn, et espère que tous les visiteurs de cette belle exposition  partageront la volonté de cet homme. »

A noter que les cartouches des notices explicatives des autochromes sont des reprises, toutes différentes, des fourreaux de sabres de samouraïs, détail auquel Albert-Kahn eût été sensible.
Cette très belle exposition qui vient de débuter cet automne  au Musée Albert-Kahn se déroulera jusqu’en août et permettra ainsi au visiteur de découvrir les quatre saisons des Jardins Albert-Kahn .

Pour la première fois, le Conseil général des Hauts-de-Seine propose une application iPhone gratuite dédiée à la nouvelle exposition, « Clichés japonais, 1908-1930, le temps suspendu  », jusqu’au 28 août 2011 au musée Albert-Kahn à Boulogne-Billancourt. Cette application a été entièrement réalisée par les équipes du Conseil général. Une application sera également disponible sur l’Android Market courant décembre.

Téléchargeable gratuitement sur l’Apple Store ou par Qrcode (en scannant le code placé en bas à droite de l’affiche de l’exposition), cette application propose une visite guidée par la commissaire et des vidéos inédites. Le grand public pourra également explorer le musée et l’œuvre d’Albert Kahn accompagnés de commentaires, d’un diaporama et d’un plan interactif.