livre colonisationAvec ce bel ouvrage à l’iconographie élégante : Colonisation : carnets romanesques, édité aux Editions  Bibliomane,  le lecteur tombe sous le charme d’une époque certes révolue, mais si proche encore.

Manifestement l’auteur boulonnais Jean de la Guérivière, académicien des Sciences d’Outre-Mer, s’est fait plaisir en nous narrant d’une plume brillante, sans préjugés et sans repentance, les témoignages recueillis par lui auprès des derniers acteurs de cette époque dite coloniale, rebaptisée ensuite Outre-Mer, terme plus en adéquation avec l’air du temps ….

Journaliste au Monde durant 25 ans, tantôt reporter, tantôt correspondant en place à l’étranger, statut enviable qui permettait une intégration et une bonne connaissance du pays, Jean de la Guérivière  emmène le lecteur de tout âge en  promenade buissonnière dans les pays de notre ancien empire colonial, des rives du Mékong aux cotes de l’Afrique équatoriale en passant par un Maghreb disparu. Par le biais d’anecdotes insolites et de portraits de personnages connus  ou anonymes, brossés sans jugement mais non sans humour le lecteur plonge dans la réalité de cette vie coloniale côté cour et côté coulisses.

L’e-bb a rencontré  l’auteur qui réside dans un quartier de Boulogne-Billancourt dont il apprécie le calme propice à la construction de son œuvre littéraire riche d’une dizaine de titres.

L’e-bb : Vous êtes l’auteur d’une dizaine de livres, peut-on envisager le dernier « Colonisation : carnets romanesques  » comme une synthèse  ou une clef d’entrée vers les autres opus de votre œuvre ?

Jean de la Guérivière : Ce livre est une synthèse écrit dans un esprit différent.  Mes autres ouvrages, à l’exception de 2 romans,  sont des essais publiés au Seuil dans la collection Histoire Immédiate,  le titre  disant bien ce qu’il veut dire. Ce sont des réflexions sur les résultats de la colonisation, dans un esprit d’analyse géopolitique.   Colonisation : Carnets romanesques c’est plutôt le récit sans apprêt, un peu détendu d’histoires inédites ou des portraits de personnages et des résumés de situations qui me paraissent intéressantes sur le plan humain plus que sur le plan politique ou géopolitique, et c’est illustré, à l’inverse de  mes autres ouvrages.

L’e-bb Vous avez publié votre premier roman en 1961. Pourquoi n’avez-vous  rien écrit jusqu’en 1992 ?

JLG – Contrairement à plusieurs de mes confrères je ne peux pas faire deux choses à la fois.  Pendant 30 ans je n’ai rien publié à part mes articles. Quand je suis parti à Bruxelles, correspondant auprès des institutions européennes  et de l’Otan en 1990, un peu fatigué de mes voyages incessants en

Jean de la Guérivière     Photo Anne Carbonnet

Jean de la Guérivière Photo Anne Carbonnet

Afrique et en Asie, le Monde s’est lancé dans une expérience  de co-édition avec les Editions de la Découverte, et m’a demandé d’écrire un ouvrage sur l’eurocratie, c’était presque un accompagnement de mon travail quotidien. « Voyage à l’interieur de l’eurocratie » a connu un certain succès et m’a redonné le gout d’écrire. Dans la foulée Les Editions du Seuil m’ont demandé un livre sur la Belgique et la machine s’est mise en marche…

En 1997 j’ai pris ma retraite du Monde tout en continuant à écrire, ça prend du temps pour faire ce genre de bouquin, notamment pour retourner sur place. Par exemple j’avais couvert la chute de Saïgon en 1975, et conservé la nostalgie du Vietnam. J’y suis donc revenu et j’ai pris le temps d’aller  au Cambodge, ce que je n’avais pas pu faire  en 1975 quand j’y vivais sous une pression constante.  J’en ai rapporté «  Indochine : l’envoutement »– c’est un livre qui m’a fait très plaisir et qui connait toujours le succès. (NDLR on le  trouve  à la bibliothèque municipale de BB en compagnie d’un autre ouvrage de l’auteur « Les fous d’Afrique »)

Je pensais peut-être m’arrêter là, et puis sur la suggestion de l’un de mes amis, écrivain et traducteur Paul-Jean Franceschini, j’ai décidé d’écrire quelque chose de différent, un texte plus informel rédigé dans la perspective d’une iconographie inédite.

L’e-bb Pourquoi avez-vous choisi un angle optimiste pour parler des acteurs de cette grande aventure que fut la colonisation ? Est-ce pour faire contre-poids avec l’idéologie actuelle et la mode des repentances ?

JLG – Ce n’est clairement pas de la repentance !  La période coloniale au début c’était tout à fait informel, il y avait de tout,  des gens pas tellement recommandables, et aussi des gens très bien, mais tous  mouillaient leurs chemises, même s’ils n’étaient pas toujours très corrects avec les indigènes, ce n’était pas des fainéants. Je veux bien qu’il y ait eu des abus de pouvoirs, mais l’image du colonial qui boit son Pastis et ne faisant rien d’autre, ça non. Je crois qu’il y a avait de tout comme dans toute société et dans l’armée c’était pareil parce qu’en Afrique, en tout cas, c’était l’armée qui dirigeait avant de passer le relais à des administrateurs civils.

Ce livre cite les confidences d’administrateurs, de militaires, de médecins que j’ai connus en activité et qui, bientôt, ne seront plus en âge de témoigner ». L’un de mes amis, a commencé sa carrière jeune administrateur au Togo, je l’ai retrouvé ambassadeur à Bruxelles bien des années après, et il a fini sa carrière comme ambassadeur au Vatican, ayant un peu oublié comme bien d’autres, sa période « ultra-marine »    …  J’ai voulu donner la parole à ces derniers acteurs de  la France d’Outre-Mer et de la décolonisation, Ces gens-là se sont confiés et m’ont confié des documents privés,  des photos inédites.

Nous avons fait l’iconographie ensemble avec Loraine Savary des Editions Bibliomane qui s’est beaucoup investie parce que ça la passionnait. Par exemple c’est elle et Edouard Boshi  directeur de Bibliomane qui ont eu l’idée de mettre un timbre en tête de chaque chapitre : la meilleure histoire de la colonisation c’est le catalogue Yvert et Tellier, tout est daté et situé avec précision.  Un hommage est rendu aussi au Musée des années 30 de Boulogne-Billancourt qui a la particularité de consacrer un étage à l’art colonial et à ses peintres  dont Jean Bouchaud et Alexandre Iacovleff.

Jean de la Guérivière  à bord du Hoggar à destination d'Alger en Aout 1982

Jean de la Guérivière à bord du Hoggar à destination d’Alger en Aout 1982

L’e-bb Le journal le Monde, dont vous étiez le correspondant à l’étranger, n’était pas particulièrement réputé pour sa ligne éditoriale colonialiste, comment avez-vous fait pour conserver votre indépendance d’esprit et votre liberté d’expression pendant 25 ans  ?

 JLG – Il faut nuancer,  le Monde est globalement un journal qui a des sympathies pour la gauche, mais au service Etranger, le plus important du journal, il y avait toutes les tendances, donc ça ne m’a jamais posé de problème, on ne m’a jamais corrigé, à part parfois pour des raisons techniques,  et cela n’a pas gêné  le déroulement de ma carrière.

L’e-b »b  : Quel livre pensez-vous écrire maintenant ?

JLG Les Français en Chine » . Non seulement j’y pense mais j’y travaille. Je dois remettre le manuscrit en septembre toujours aux Editions Bibliomane dont j’apprécie l’exigence éditoriale.  J’ai eu ma période chinoise, j’y suis allé souvent comme envoyé spécial entre 76 et 85. J’ai vécu la Chine tout de suite après la mort de Mao, couvert un voyage de Giscard d’Estaing, je suis allé aussi à Hong Kong et Taïwan. Ce sera écrit avec le même ton, ça ne prétendra pas faire le tour de la question mais rassemblera des histoires, des documents rares des personnages : peintres, écrivains… et un chapitre sur le journalisme en Chine.  Ca rend fou la Chine, y compris les journalistes !