Franck Andersen en pleine action! - CR Gérard Uféras

Franck Andersen en pleine action ! – CR Gérard Uféras

Dès le premier pied dehors, nous pénétrons dans ce qu’on appelle l’espace public, une zone commune, qui appartient à tout le monde – et à personne. Et là, les choses se corsent. La cohabitation dans un même espace de petits et de grands, d’entités qui stationnent et d’entités qui bougent, d’aspirants à la contemplation urbaine et d’individus à la bruyante sociabilité est une gageure de tous les jours.
On n’en finirait pas d’explorer cet espace, tout ce qu’il recèle et tout ce qu’il révèle de la ville que nous habitons. Pour commencer, l’e-bb a choisi de s’intéresser au mouvement et à la circulation, bref à cette mobilité urbaine qui est l’un des grands enjeux de notre quotidien.
Et, pour sinuer sur cette voie publique qui nous voit tous passer, qui mieux que Franck Andersen, le créateur de Rollerpartner, pourrait nous guider ?
A sa suite, donc, repensons la (bonne) conduite en ville !

Franck Andersen s’est installé à Boulogne Billancourt en 1997. Il organise la première randonnée en rollers à travers la ville en 2006, année où il fonde également l’entreprise de courses Rollerpartner.

Un espace à partager
L’e-bb : Afin de bien comprendre les enjeux et les difficultés liés à l’appréhension de l’espace public, pourriez-vous nous commenter cette photo, prise au carrefour de l’avenue Victor Hugo et de la rue de Paris ?

Au carrefour de la rue de Paris et de l'avenue Victor Hugo

Au carrefour de la rue de Paris et de l’avenue Victor Hugo

Franck Andersen : On a ici un espace public qui semble prendre en compte tout le monde. Il y a des espaces de stationnement pour les voitures, on peut se déplacer, de nombreux éléments ont été mis en place pour assurer la sécurité : on a une profusion de panneaux, la vitesse est limitée à 30 km/h et le passage pour piétons est entrecoupé par ce qu’on appelle un refuge. Celui-ci apporte un vrai gage de sécurité la nuit, au moyen de ses balises fluorescentes. De jour, malheureusement, c’est plutôt une contrainte pour le piéton, dont les automobilistes ne respectent pas souvent la priorité.

L’e-bb : A vous entendre parler de sécurité pour les piétons, on a l’impression que l’espace public a été organisé autour d’un clivage véhicules motorisés / piétons. Cela vous paraît-il pertinent ?

Franck Andersen : Pas tout à fait : cet espace prend en compte différents types de mobilité, les véhicules à quatre roues et les vélos, qui circulent sur la chaussée, et les piétons, sur les trottoirs. Mais la mobilité est beaucoup plus variée que cela : il y a le roller, la trottinette, le skateboard…, ce dont les pouvoirs publics peinent à prendre acte.

L’e-bb : Pourquoi ?

Franck Andersen : Parce qu’ils raisonnent en termes de statut. Chaque mode de circulation a son statut : vous avez les véhicules motorisés, les deux-roues et les piétons.
Lorsque quelque chose est fait pour régler les différents modes de mobilité, on pense d’abord au vélo, en aménageant des pistes cyclables. Une personne à rollers n’y a pas accès, contrairement à ce qu’on aurait pu penser, compte-tenu de sa vitesse accrue. Elle est “rattrapée par son statut de piéton” et doit donc circuler sur les trottoirs. Il est pourtant assez sensible qu’on ne se déplace pas de la même façon, ni à la même allure, à pieds et à rollers.

Comment réglementer la circulation en ville…

L’e-bb : Vous donnez là l’exemple de trois modes de circulation très différents, qui n’apparaissent d’ailleurs pas sur cette image, et qui auraient donc du mal à se positionner ?

Franck Andersen : A se positionner, non, chacun devrait pouvoir trouver ses marques. Ce qui est délicat, dans le raisonnement par statut, c’est que l’on compartimente l’espace public par superposition et qu’on le sécurise à outrance, au point finalement de l’encombrer plus qu’autre chose.

L’e-bb : Il existe des modes de transport, comme la voiture ou le vélo, dont le statut est clair, parce qu’il a été codifié. Pourtant, on croise souvent des vélos sur les trottoirs, alors qu’ils devraient se trouver sur la chaussée.
Ne pourrait-on pas y voir deux choses ? Un sentiment d’insécurité pour le cycliste sur la chaussée d’une part, et, d’autre part, un aspect pratique ? Si l’on revient à la photo, comment un cycliste qui se déplace sur la chaussée fait-il pour gagner l’épicerie par exemple ?

Franck Andersen : C’est une question liée aux modes de déplacement dits “alternatifs”. Je dirais pour ma part qu’ils sont “amphibies”, parce qu’ils éprouvent le besoin de changer de milieu, du trottoir à la chaussée en fonction de leur objectif ou de leur allure. D’une certaine façon, ils ont été conçus pour être des amphibiens de la ville. Par commodité, les vélos aussi ont envie de jouer de ça. Mais plutôt qu’une question légale, je crois que ces interférences relèvent d’abord de la courtoisie. Si chacun se comportait bien, l’espace public serait assez grand pour tout le monde.

L’e-bb : Mais le statut codifié des voitures ou des vélos n’est-il pas aussi un gage de sécurité pour tout le monde ?

Franck Andersen : Bien sûr, en revanche, la question du statut pour les modes de transport alternatifs n’est pas réglée, et pour cause.
La trottinette – qui est loin d’être pratiquée uniquement par des collégiens, on constate que beaucoup de mères de famille se prêtent au jeu ! -, le skateboard – qui n’est pas un support très pratique, à moins d’être très très bon -, ou, encore le roller – qui permet de jouir d’une vraie autonomie – sont donc assimilés aux piétons, et doivent donc circuler sur les trottoirs.

L’e-bb : Il paraît qu’un “code de la rue” est à l’étude ?

Franck Andersen : En effet, il existe une initiative des pouvoirs publics pour réfléchir à l’interaction de ces modes de déplacement qui n’ont pas de statut propre, et ne peuvent pas en avoir puisqu’ils sont conçus pour changer de milieu. Ce serait donc, en complément du Code de la route, un “Code de la rue”, qui pourrait prescrire tel ou tel usage aux vecteurs de circulation douce.

Vers un nouveau modèle de voie publique ?

 

 

L’e-bb : Cette initiative n’a pas l’air de vous convaincre…

Franck Andersen : On pourrait inventer toute la législation possible, mais ultra-sécuriser et ultra-réglementer n’apportera pas d’espace là où il en manque déjà.

L’e-bb : D’après vous, la solution résiderait donc moins dans une législation qui courra toujours après la réalité, que dans un ensemble de principes qui permettraient à chacun de retrouver sa place sur l’espace public ?

Franck Andersen : Oui. On ne peut pas s’attendre à l’exercice d’une courtoisie systématique, mais en tout cas, on peut l’encourager, en motivant les gens avec des espaces vraiment faits pour eux.
Je pense que si on repensait l’espace public, si on le dégageait de tous ces outils de sécurisation à double tranchant – on va en reparler – on pourrait peut-être aménager une voie pour tous les modes de circulation douce, et pas seulement des pistes cyclables.

L’e-bb : Une voie où fraieraient donc des modes de transports qui n’évoluent pas du tout à la même allure…

Franck Andersen : Ils n’évoluent pas à la même allure mais ils ont le même type de mouvement, distinct de celui du vélo. Un vélo a une trajectoire assez rectiligne, on n’aurait donc pas de mal à concevoir sa présence sur la chaussée. En revanche, quelqu’un en trottinette ou à rollers va opérer un mouvement d’oscillation, qui rend sa trajectoire moins prévisible.

L’e-bb : On aurait donc une partition non plus en deux, mais en trois voies : une voie pour les piétons, une voie pour la circulation douce, et une voie pour les véhicules motorisés et les vélos ?

Franck Andersen : Oui, je pense que les villes nouvelles adopteront plus légitimement ce schéma, d’autant plus, j’insiste, que le statut légal des modes de circulation douce va changer.

A suivre…