Outre les finances, l’urbanisme et les couches-culottes, le conseil municipal de mai comportait tout un volet consacré aux questions de culture et de patrimoine.

pascal fournier

La délibération n°14, présentée par Pascal Fournier, adjoint à la Culture, comportait trois points :

  1. La dénomination de 3 nouveaux lieux ;
  2. Le « souhait » du conseil municipal concernant le nom du nouveau collège ;
  3. La composition d’une commission de dénomination pour les futurs voies et équipements de la ville.

Tout d’abord, sur le Trapèze, il a annoncé les noms suivants : une crèche de 60 berceaux, livrée en début d’année et ouverte à la rentrée prochaine, s’appellera Crèche du Cours Seguin  ; le groupe scolaire maternelle et élémentaire bilangue privé de frites, jusqu’à présent dénommé « B2B », du nom de l’îlot sur lequel il a été construit s’appellera Groupe Scolaire Robert Doisneau  ; et l’Avenue Emile Zola, qui part de la place du Marché de Billancourt, se voit prolongée jusqu’au Quai Stalingrad. Cette annonce n’a pas suscité de remarque, contrairement à la dénomination du nouveau collège, qui fut épique !

nina berberova en 1928

Ce collège, qu’on achève de construire à l’angle de la rue Thiers et de l’avenue Edouard Vaillant, devrait ouvrir ses portes après les vacances de Noël. Il doit remplacer le collège du Vieux Pont. Si la Ville a mis le terrain à disposition, le collège dépend en propre du Conseil Général, ce qui a une incidence sur sa dénomination. En effet, les autres organes, Ville et conseil d’administration de l’actuel collège, n’ont qu’un avis consultatif, la décision finale revenant à la vice-présidente du Conseil Général en charge du dossier, Isabelle Balkany.

jacqueline auriol

Cette dernière, par l’intermédiaire de Marie-Laure Godin, adjointe au quartier 5 (où s’élève le collège) et conseillère générale, donne donc le choix au conseil municipal entre deux noms de femmes : Nina Berberova, du nom de l’écrivain russe née en 1901 à Saint-Petersbourg et auteure des Chroniques de Billancourt, qui a déjà donné son nom à une rue boulonnaise, et l’aviatrice Jacqueline Auriol, première pilote d’essai, qui totalisa pas moins de 5 000 heures de vol, sur 140 modèles différents.
La rue Nina Berberova passant à proximité du collège Jean Renoir, Marie-Laure Godin et Pierre-Christophe Baguet étaient plutôt favorables à Jacqueline Auriol, afin d’éviter les confusions.

jean-michel tisseyre

Jean-Michel Tisseyre (@lternance) a alors pris la parole pour indiquer qu’au cours de son conseil d’administration du mois d’avril, le collège du Vieux Pont avait adopté à la majorité le nom d’Olympe de Gouges, cette femme de lettres révolutionnaire, engagée dans la cause abolitionniste, qui finit sur l’échafaud après avoir promu (sans cause à effet autant que l’auteure de ces lignes le sache) une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne.
A cette remarque, Marie-Laure Godin opposa la plus claire des fins de non-recevoir : « La vice-présidente en charge des affaires scolaires au Conseil général [Isabelle Balkany] a eu comme moi le compte rendu, donc elle est au courant« .

éric vincent

Eric Vincent (UPBB) a alors pris la parole pour regretter que l’on donne aux établissements scolaires des « noms de circonstance », dont on ne peut prévoir la postérité, au détriment de noms de personnalités plus solidement ancrées dans le patrimoine commun. Favorable à l’idée de contrebalancer la domination onomastique masculine dans les établissements, il a proposé Georges Sand ou Louise Labé. Pascal Fournier a abondé dans son sens, tout en rappelant que les dernières dénominations adoptées par la ville visaient plutôt à s’inscrire dans l’histoire locale. Le maire a partagé cette position, expliquant qu’ils avaient initialement proposé le nom de Daniel-Henry Kahnweiler, le promoteur des cubistes, qui avait habité la ville et animé la production artistique des années 30 au cours des Dimanches de Boulogne. Madame Balkany n’avait pas retenu ce nom, recherchant impérativement des noms de femmes. Cette dernière information a relancé le débat :

dorothée pineau

Dorothée Pineau (UPBB) a carrément demandé au maire si Isabelle Balkany « l’enverrait balader » au cas où il se permettrait de lui proposer d’autres noms que les deux sus-cités. Elle a enchaîné sur le complexe des villes de banlieues, qui n’osent pas d’après elle donner de grands noms à leurs établissements, contrairement à Paris qui abrite sans problème les lycées Condorcet, Montaigne ou Maupassant. Poursuivant sur sa lancée, elle a repris les propositions d’Eric Vincent, ajoutant le nom de Simone de Beauvoir et, plus malicieusement, « ou Madame de La Fayette, pourquoi pas ? » Au milieu de la cacophonie générale, on a encore entendu Jehan Coquebert de Neuville, adjoint au Affaires économiques, laver l’honneur de Jacqueline Auriol, qu’il estimait bafoué par Eric Vincent, Pierre-Christophe Baguet prendre la défense d’Eric Vincent en disant qu’il ne pensait pas à mal, avant de rêver tout haut à un collège Saint-Exupéry, et Pascal Fournier, habité par sa propre fonction, suggérer le nom de Louise de Vilmorin, un temps compagne d’André Malraux, qui habita avenue Robert Schuman.

Ce déluge de propositions n’aura pas été retenu, l’urgence de donner un nom à ce collège contraignant finalement les élus à s’en tenir au choix d’Isabelle Balkany. Ne reste plus qu’à souhaiter que ce choix donne des ailes aux collégiens de l’établissement…

Le dernier volet de cette longue délibération portait donc sur la composition d’une commission de dénomination pour les voies à venir du Trapèze. Cette commission, composée de trois collèges (élus, personnalités, et administration municipale à titre consultatif), réunira donc notamment :

  • Thierry Solère, Guy Baroli, Guillaume Gardillou, Isaure de Beauval, Béatrice Belliard, Gauthier Mougin, Vittorio Bacchetta, Fatima Cardetas et Marc Fusina pour les élus,
  • Bruno Foucart (conservateur de la bibliothèque Marmottan), Olivier Mit (directeur des archives départementales des Hauts-de-Seine), Françoise Siriex (présidente de l’Association des amis du musée des années 30), Catherine Bedel-Thomas (présidente de l’Association le cercle généalogique boulonnais), Nathalie d’Estienne d’Orves-Cosse (SAEM), Bernard Mayrand (président de l’Association « Boulogne patrimoine ») et Gérard de VASSAL (élu municipal sans discontinuer jusqu’en 2008 depuis … 50 ans !) pour les personnalités.

isaure de beauval

La délibération n°16, enfin, présentée par Isaure de Beauval, portait sur la candidature conjointe de plusieurs villes du monde pour élever au rang de Patrimoine mondial de l’Humanité l’œuvre de l’architecte-urbaniste Le Corbusier.

Pour mémoire, rappelons que, formé auprès des frères Perret (Auguste, Gustave et Claude), également à l’origine de belles réalisations boulonnaises, Le Corbusier est considéré comme l’un des architectes les plus influents du style international, qui s’est développé dans le monde après la guerre. Entretemps, exploitant au mieux la révolution technique du béton armé (des barres d’acier coulées dans le béton), qui permet d’alléger considérablement la structure des édifices, il a été l’un des moteurs de l’architecture des années 30, dont l’une des caractéristiques est le volume intérieur. La nef de la mairie de Boulogne Billancourt, conçue dans les mêmes années par le Lyonnais Tony Garnier, en est un bel exemple.
Le Corbusier développe un modèle personnel dont se sont inspirés de nombreux épigones, structuré autour de cinq points :

  • La construction sur pilotis (on peut peut-être voir dans la récente école Maître-Jacques une discrète référence…)
  • Le toit-terrasse, qui ouvre donc un espace de vie supplémentaire au bâtiment. La Cité Radieuse de Marseille prévoyait même que la cour de récréation de l’école occuperait le toit.
  • Le plan libre, c’est-à-dire libéré au maximum des murs porteurs, pour dégager le volume intérieur
  • La fenêtre-bandeau, qui court sur tout le long de la façade, sur le modèle des transatlantiques qui inspirèrent et mobilisèrent le talent de nombre d’architectes du temps, comme l’atteste le fonds réuni au Musée des années 30
  • La façade libre.

La villa Cook, rue Denfert Rochereau (1927). Le Corbusier l

On peut considérer la Villa Cook (1927), rue Denfert Rochereau à Boulogne Billancourt, comme particulièrement représentative de ce style, ce qui explique sans doute sa présélection par la Ville comme œuvre remarquable à inscrire au Patrimoine Mondial de l’Humanité. Le Corbusier l’a bâtie peu de temps après que Robert Mallet-Stevens, autre grand nom de l’architecture des années 30, a achevé la villa mitoyenne. Le Corbusier s’est arrangé pour que les deux façades soient assorties.

L’objectif est donc, pour les villes membres d’une association créée en janvier 2010 à Ronchamp (commune qui abrite la célèbre chapelle réalisée par Le Corbusier, aux formes exceptionnellement arrondies, manifestes de la plasticité du béton), non seulement de promouvoir et de conserver ce patrimoine architectural rare en favorisant la mise en réseau entre elles, mais surtout d’obtenir son inscription au Patrimoine Mondial par l’UNESCO. Le Corbusier, dont on vient d’évoquer l’influence déterminante sur toute l’architecture moderne, a lui-même conduit des projets architecturaux et urbanistiques dans le monde entier, de Chandigarh et Ahmenabad en Inde à Boulogne Billancourt, en passant par Stuttgart et Berlin en Allemagne, Marseille et Bordeaux bien sûr, Corseaux et Chaux-de-Fonds dans sa Suisse natale, Tokyo au Japon… liste non-exhaustive.

Toutes les villes hébergeant ce patrimoine n’ont pas encore rejoint l’association, dont la cotisation annuelle est fixée en fonction du nombre d’habitants, soit 8 000 euros pour Boulogne Billancourt. Ce dernier élément a fait tiquer le groupe @lternance, qui, par la voix de Martine Even, s’est fait repréciser l’intérêt du projet et la liste des villes membres.
Pierre-Christophe Baguet a expliqué qu’originellement, la cotisation aurait dû être supérieure, parce que proportionnelle au nombre de Boulonnais. Il a confirmé qu’au-delà des actions de fédération entre les villes, la vocation de l’association était de faire du lobbying auprès de l’UNESCO, qui a rejeté le dossier l’an dernier, non convaincue par l’envergure mondiale du patrimoine Le Corbusier. Les villes espèrent que le soutien de la France, qui reprend le dossier à son compte, parviendra à ses fins. Il a été inscrit sur la liste des sites nationaux soumis à l’UNESCO en 2006.
Si vous souhaitez en savoir plus, rendez-vous sur le site de l’association des sites Le Corbusier.