Le 3 juillet 2010, le jury du Prix Grand Public des Architectures contemporaines de la Métropole Parisienne (les majuscules sont d’origine) s’est réuni au pavillon de l’Arsenal, autour du journaliste Patrice Carmouze, pour décerner les récompenses de cette première session. Outre le président, le jury était composé de dix personnes sélectionnées parmi les 150 candidatures reçues par Internet. L’e-bb a rencontré Emmanuel Kim, Boulonnais et juré.

Emmanuel Kim

Un chaleureux sourire aux lèvres, Emmanuel Kim se présente : consultant informatique, « [il] ne fait pas d’architecture« , mais près de 90 % de sa clientèle est du milieu. On voudrait en savoir plus alors, hilare, il développe : « Aujourd’hui, un architecte ne peut plus travailler sans outil informatique. Si jamais son outil tombe en panne, le premier jour, il range son bureau, le deuxième jour, il va boire un coup, et le troisième jour, il devient fou ! »
Le métier d’Emmanuel consiste donc à faire en sorte que tout marche, tout le temps. Un garde-fou pour architectes, en somme.

Il a ainsi acquis un très fine connaissance de l’architecture contemporaine, de son mode de fonctionnement, de ses acteurs, de ses réalisations, de ses réseaux et de ses lois … non-écrites.
C’est parce que plusieurs de ses clients étaient en compétition qu’il a eu connaissance de l’initiative du Pavillon de l’Arsenal. Un soir, vers trois heures du matin, il a donc voté et, machinalement, a cliqué sur la mention « faire partie du jury ». Sa lettre de motivation fut brève, comme on peut en écrire à pareille heure : « Pour en finir avec Haussmann« . Ce qui lui fait dire aujourd’hui qu’il n’a sans doute pas été sélectionné pour cela, mais plutôt en raison de ses votes. Ah bon ? s’étonne-t-on.
Il rit encore et avance son hypothèse : le Pavillon de l’Arsenal n’est pas intervenu dans la sélection des 287 projets-candidats. Pour ce faire, il a eu recours aux différents maîtres d’ouvrages ainsi qu’aux CAUE (Conseils d’architecture, d’urbanisme et d’environnement) de chaque département, à charge pour le Pavillon de vérifier les données transmises avant l’ouverture de la consultation. Par ailleurs, dans la logique du « Prix grand public », les votes des internautes étaient totalement libres, ce qui garantissait donc une compétition très ouverte mais aussi, peut-être, un peu hasardeuse quant à son issue. Or le Pavillon de l’Arsenal, pour audacieux qu’il fût, ne souhaitait pas avaliser n’importe quoi.

Le lauréat du Prix grand public : habitat collectif à Paris, par Chartier-Corbasson – CR Chartier-Corbasson

De nouveau, on s’étonne : cela eût-il été possible ? Et Emmanuel de citer LE cas qui justifie les lois de la probabilité : parmi les 21 projets arrivés en tête à l’issue de la consultation des internautes figurait une réalisation d’habitat collectif d’après lui sans aucun intérêt. Et de détailler : « un bâtiment construit en zone inondable, ce qui justifiait la présence de parkings au rez-de-chaussée, une façade commune et même laide, pas une activité, pas un jardin…« . Compréhensif, notre juré suggère que les architectes se sont démenés comme ils ont pu avec des contraintes budgétaires très strictes. Cela n’explique toutefois pas son arrivée dans le peloton de tête, commentée parfois durement par les internautes eux-mêmes. Le jury du 3 juillet l’a rejeté en bloc, mais, statistiquement parlant, un jury composé sans prise en compte des votes individuels de ses membres aurait pu décerner le grand prix à ce projet-là.
« Cependant, souligne Emmanuel, nous n’étions pas pour autant un jury uniforme. »

Le jury du prix : au centre, Patrice Carmouze, à droite, Emmanuel Kim

Quoi qu’il en soit, donc, il a fait partie du jury et il a beaucoup apprécié l’expérience : « C’est un truc bien » résume-t-il, ce en quoi on le rejoint tout à fait. Il est toujours bienvenu d’intéresser les habitants à leur environnement, et c’est ce qui s’est produit, comme l’attestent les commentaires des internautes. Florilège :

« Pour ce qui est des matériaux, PIX a raison, je le vérifie tous les jours, habitant à côté. »
« Bravo les Architectes.Projet bien pensé »
« voilà un bâtiment qui fait oublier qu’à l’intérieur on a une centrale.
 »
« BRAVO POUR CETTE MAGNIFIQUE REALISATION QUI EMBELLIT NOTRE ENVIRONNEMENT » (à propos de l’école Maître-Jacques, NDLR)
« J’aime beaucoup ce lieu, pour l’avoir fréquenter très souvent. Les couleurs, les espaces, les sièges, l’acoustique on bien été repensé Le seul hic… la climatisation »
« je ne suis pas critique d’architecture, mais ça me plait – en vrai c’est encore mieux qu’en photo »

A propos des votes des internautes, en ont-ils tiré des enseignements ? « Non« , répond Emmanuel. On apprend juste que peu d’internautes ont voté dans l’ensemble des catégories, en privilégiant une ou deux, que les commentaires étaient très éclectiques et qu’il y a eu de la triche (plusieurs votes par personne), tenue en échec par la vigilance des organisateurs. On imagine volontiers, pourtant, que la proximité a dû jouer un peu, si l’on s’en fie par exemple à la campagne menée à Boulogne Billancourt en faveur de l’école Maître-Jacques (finalement arrivée 3ème). De même, nous indique-t-il, certains architectes en lice ont mobilisé toutes leurs connaissances.

Rue Maître Jacques : école – pierre bolze et eric puzenat

A l’issue de ces péripéties, place au travail du jury. Celui-ci se trouvait face à 21 projets, trois par catégorie, avec carte blanche pour la délibération et la création d’éventuelles mentions. Souriant toujours, Emmanuel Kim précise : « Dominique Alba a bien essayé au début de suivre ça de près, mais Patrice Carmouze a tout de suite mis les points sur les i« . La directrice générale du Pavillon de l’Arsenal les a alors laissé faire, se contentant « d’une manière très professionnelle, de remettre nos décisions en perspective« . Par ailleurs, des personnes qui n’appartenaient pas aux cabinets en compétition étaient présentes pour commenter certains projets, pas tous.

Les jurés amateurs se sont alors montrés très méthodiques : « Tout d’abord, il fallait éliminer des projets, 21, c’était beaucoup trop« , explique Emmanuel. Ils ont donc tous voté de nouveau, à bulletin secret, pour 8 projets, avant de recouper leurs votes. « C’est ainsi que la passerelle Simone de Beauvoir a obtenu une mention spéciale : elle était très consensuelle. Aucun de nous ne l’avait placée en tête, mais elle figurait dans toutes les sélections« .

Mention spéciale pour la passerelle Simone de Beauvoir à Paris – CR Dietmar Feichtinger Architectes

Sans être très innovante formellement (et Emmanuel de citer la passerelle de Solferino à Paris, celle de Norman Foster à Londres ou encore celle de Rudy Ricciotti dans le Gard), « c’est un lieu de vie et de passage« .

Il y a donc eu des consensus, y a-t-il eu des dissensions ?
Nouveau sourire, et réponse affirmative. Apparemment, le plus gros sujet de débat fut la gare routière de Thiais, le Parkabus : « Il y a eu deux camps« , explique Emmanuel Kim. De toute évidence, il comptait parmi les fervents partisans, et s’en explique : « Certains jugeaient cette réalisation monolithique et fermée, mais elle respectait le cahier des charges, elle a tenu les budgets, appliqué un revêtement de sol innovant spécialement conçu par Lafarge pour l’occasion, et elle propose des volumes très lumineux. J’ai pris la photographie, en grand format, pour une image de synthèse, c’est dire à quel point la réalisation collait au projet. »

La gare routière de Thiais (94) – CR ECDM architectes

D’autres débats ? Oui, la réhabilitation de la sous-station EDF en parc d’activités. Le projet a été très défendu par un « contestataire » de l’architecture contemporaine, qui promouvait ici l’entreprise de réhabilitation. Emmanuel quant à lui n’était pas séduit, tout d’abord pour des raisons fonctionnelles : « Sur la base des photos transmises, explique-t-il, je ne vois pas comment on peut travailler dans ces conditions. Il n’y aura pas assez de lumière. » Et d’énoncer son crédo : « L’architecture, il faut que ça marche pour les gens qui sont dedans et pour les gens qui passent. » Mais les internautes ont tranché : c’est cette sous-station qui emporte la première place dans la catégorie « bureaux/industrie/activités ».

La maison R, de Colboc Franzen et associés, à Sèvres

On en vient à la « première mention », décernée à la Maison R, à Sèvres. Emmanuel commente : « C’est une belle réalisation, dommage qu’ils aient dû employer des poteaux pour retenir la maison, dont la structure était trop légère. » Mais, moins que la forme, c’est l’exploit qui l’intéresse : le contrat stipulait que la maison, de 250 m², devait coûter 400 000 euros tout compris (robinets et poignets de porte inclus), soit 1 600 euros par m². « Les architectes ont couru les fournisseurs pour obtenir ces pièces à prix cassés, économisant 20 euros ici, 10 euros là … »

On remarque qu’il est très sensible aux contraintes de coût. Le jugement tombe : « C’est facile de faire de l’architecture sans contrainte« , lâche-t-il. Or les contraintes, de toutes natures, font partie du métier : budget, surface et périmètre, ouvrage… Elles sont multiples et pas forcément visibles. Il donne l’exemple de l’école Maître-Jacques : « Là on a 1 000 m² avec 2 000 m² de programme dedans. L’architecte a tenu le programme, il a respecté les contraintes et il en a fait un bâtiment fonctionnel et plutôt joli, que demander de plus ? »

La réhabilitation de la sous-station EDF a divisé le jury – CR Nicolas Borel

On se permet d’insister un peu : c’est pourtant bien connu que les architectes ne tiennent jamais dans les budgets… Là, Emmanuel Kim invoque, derrière Jean Nouvel, son expérience personnelle : d’après Nouvel, le problème de la plupart des architectes en France est qu’ils ne connaissent pas le prix d’un mètre cube de béton, ou bien d’une journée de travail sur un chantier, contrairement aux architectes formés en Allemagne par exemple, qui sont aussi ingénieurs. « En France, l’architecte est considéré comme un artiste à qui, une fois le projet conçu, on dit de réduire les coûts… » Il insiste sur ce point : c’est en cours de route que l’on fait intervenir les ciseaux, ce qui peut poser des problèmes lors de la réalisation, voire après. D’après Emmanuel, c’est aussi à sa capacité à se sortir de telles situations que l’on peut reconnaître la qualité d’un architecte.

Cet immeuble de bureaux tout en couleurs est arrivé 3ème de sa catégorie – CR Ruault

Cela conduit à une nouvelle question : ces données ont-elles été communiquées au jury ? Elles ne figuraient pas, en tout cas, dans les documents présentés au public. La réponse est non, et cela fait partie des quelques regrets de notre juré. Il explique qu’il n’y a pas eu d’indications fournies aux cabinets d’architectes pour la composition des dossiers, probablement faute de temps. La sélection des photos, l’argumentaire, l’adjonction ou non d’un plan-masse procédaient de leur libre arbitre. On espère que la prochaine édition prendra ces critères en compte.

Finalement, c’est donc la réhabilitation d’un immeuble d’habitat collectif, assortie de la création de onze nouveaux logements sociaux en façade à Paris, par Chartier et Corbasson, qui a emporté le Prix Grand Public. Emmanuel Kim estime que ce bâtiment est une bonne synthèse des attentes générées par le prix : une architecture qui allie restauration et ajout contemporain, un bâtiment d’habitat collectif, une bonne gestion des contraintes et un traitement original de l’espace. A ceux qui n’apprécient pas l’habillage de métal, au motif que cela a déjà été fait, Emmanuel rétorque qu’encore faut-il le faire bien. Quant à la qualité du métal, elle a sans doute pâti, là encore, des contraintes budgétaires.
A-t-il des regrets ? Rétrospectivement, il évoque un immeuble de bureaux à Aubervilliers, arrivé troisième de sa catégorie : ‘Il est particulier, il méritait quelque chose, sans doute » confie-t-il. Mais le jury a souhaité limiter les récompenses, afin qu’elles conservent un sens.

C’est en effet un autre intérêt de cette initiative, d’après lui. Il est très difficile pour un jeune architecte d’accéder à la commande publique à Paris et dans la petite couronne, explique-t-il. Il nous apprend qu’avant de remporter un concours d’architecture, il faut déjà avoir été autorisé à concourir, ce qui n’est pas souvent le cas pour les jeunes. Ce prix grand public, et ses accessits, à l’instar d’autres initiatives telles que les Nouveaux albums des jeunes architectes et paysagistes (NAJAP), pourrait contribuer à ce que la jeune création contemporaine accède à la reconnaissance.

L’e-bb est heureux d’avoir rencontré Emmanuel Kim, ce Boulonnais de fraîche date qui s’est arraché à reculons d’une commune voisine avant de reconnaître que « Boulogne Billancourt a vraiment été une bonne surprise« . S’il suit de loin en loin les chantiers du Trapèze et de l’Île Seguin, il n’a pas encore fait le tour de la ville…