Shintaido Woman

La première fois, elle s’appelait Betty. La peau caramel, vêtue d’un jean rouge délavé et de Converse blanches, elle faisait un showcase à la FNAC avec John, son alter ego de la formation John & Betty, devant un public de « Bobo-lonnais » réjouis.

La deuxième fois, elle s’appelait Valérie. C’était le lendemain de la première fois. La peau était toujours caramel, le jean délavé et les Converse blanches. Cette fois, c’était au Forum des Associations de Boulogne. Je déambulais parmi les stands d’arts martiaux, me demandant comme à chaque rentrée lequel j’allais choisir de ne pas faire cette année. Elle tenait l’un d’entre eux, et expliquait à une mère et une fille ce qu’était le Shintaido. Je lui ai chanté ma ritournelle : chroniqueuse à l’e-bb (qu’elle connaissait), velléitaire des arts martiaux, showcase à la FNAC, blah-blah-blah.

« Vous voulez bien que je fasse votre portrait ? » « OK. »

La troisième fois, elle s’appelait Valérie Cohen, dite Betty. C’était dans son appartement à Boulogne. Elle m’a dit : « Comment voulez-vous commencer ? » Je lui ai proposé de me parler de ses activités ; on verrait bien comment les choses viendraient. C’était parti pour une 1h30 d’un entretien qui allait se révéler placé sous deux Auspices : créativité et intensité. Trois illustrations, une seule chair-de-poule.

Valérie découvre la danse vers l’âge de 4 ans. Elle poursuit cette activité au cours de son adolescence. Elle comprend rapidement que sa voie n’est pas de devenir petit rat de l’Opéra. Mais comme lorsqu’elle se lance dans quelque chose, elle le fait à fond, une fois diplômée de son école de commerce, elle fonde une compagnie de danse. Puisqu’il faut bien vivre, elle prend un emploi chez Hertz, la société de location de voitures. Loueuse de voitures le jour, elle administre la compagnie la nuit. La création est son sang. C’est cependant cette même création qui est à l’origine de son départ de la compagnie, pour cause de divergences avec le directeur artistique. Fin du premier épisode.

Valérie se promène maintenant entre 20 et 30 ans. Son besoin de créativité doit être assouvi, ainsi que celui d’expression corporelle. Elle se tourne vers les arts martiaux et fait tous les dojos de Paris pour essayer de trouver celui qui lui conviendra. Ce sera le Shintaido. Cette discipline a été créée dans les années 70 par un maitre de karaté, maître Aoki, présentant la particularité d’être à la fois japonais, chrétien et féru de Beaux-Arts. Elle se structure autour de trois piliers : le martial, le spirituel et l’artistique. Cette dernière dimension est présentée par Valérie comme une rencontre entre jazz et dadaïsme, ce qui donne à la discipline l’opportunité d’une improvisation. Elle renferme deux autres caractéristiques : tout d’abord, elle s’appuie sur la collaboration et la communication. Ensuite, elle est orientée vers la découverte de soi. Ainsi, comme le dit Valérie, « à la fin d’un combat, celui qui a gagné n’est pas forcément celui qui semble avoir remporté l’engagement, mais celui qui a appris quelque chose sur lui. » Valérie se lance donc. Et, comme elle ne fait pas les choses à moitié, au bout de quelques années, elle devient instructeur de Shintaido. Normal…

En parallèle de tout ceci, Valérie a des activités qui, bien que loin d’être anodines à l’aune d’une vie, pourraient être qualifiées de légèrement plus classiques, comme : continuer sa carrière, se marier (puis divorcer), et avoir des enfants.

Valérie à la batterie

Valérie a maintenant la quarantaine. Elle est saisie d’une envie de chanter et commence à prendre des cours dans un atelier de chant. Au hasard des rencontres, elle rejoint un premier groupe. Le focus sera les reprises de classiques de la chanson, type Beatles. Puis elle participe à une seconde formation, émanation du premier groupe. L’idée est alors de ne plus reprendre fidèlement les classiques, mais d’y apporter une légère interprétation. La création point son nez et trouvera sa pleine mesure dans la troisième formation, celle que Valérie, en passe de devenir Betty, va construire avec François (nom de code : John), le guitariste des deux groupes précédents. Danse et Shintaido ne sont pas loin : la création est là, et ensemble à nouveau.

Valérie a maintenant la cinquantaine riquiqui. Elle chante avec John, en parallèle avec son travail de responsable des Services de Proximité chez un constructeur automobile. Elle ne fait pas son âge. Probablement un effet du Shintaido, mais aussi le reflet de la sérénité qu’elle a acquise au cours des années. Une sérénité qui résulte non pas seulement du simple exercice de ses nombreuses activités, mais aussi de ce qu’elles lui ont apporté : une certaine connaissance de soi.

A la fin de notre entretien, elle me parle de ce qu’elle pourrait faire… après… et me mentionne la politique. Interloquée, je lui demande si elle pourra y trouver l’espace de créativité dont elle a si manifestement besoin. Après un léger temps de réflexion, elle me le confirme : elle le trouvera dans le plus grand challenge à mener actuellement, à savoir ré-inventer un système qui ne fonctionne plus, d’après elle. Elle exprime son point de vue sans mégalomanie. Juste une constatation. Je comprends que son positionnement ne sera pas dans la politique au sens moderne du terme, mais dans sa dimension étymologique : « ce qui relève des affaires publiques. »

Comme elle le dira pour conclure, la découverte de soi-même aura été finalement le fil rouge de ses activités.

Devenir qui l’on est, n’est-ce pas un peu le sens de la vie ?