La galerie VOZ consacre une très belle exposition à une série de photographies de Marc Held, que l’on connaît surtout comme architecte et designer, référence incontournable des années 70. Ces photos sont des œuvres d’amateur. De ces dernières, il y a pléthore, surtout actuellement, et la plupart peuvent tomber dans l’oubli sans problème. Mais dans son cas, cela aurait été vraiment regrettable, même si l’artiste s’étonnait presque de cette notoriété supplémentaire et avouait, lors du vernissage de l’exposition : « Le statut de photographe est tellement inattendu pour moi ! C’était il y a plus de 60 ans et j’ai fait beaucoup d’autres choses depuis, si bien que je les observe avec un regard très distancié. »

Marc Held et Ivane Thieullent à la Voz'Galerie

Marc Held et Ivane Thieullent à la Voz’Galerie

Si ces photos sont en pleine lumière, c’est grâce à l’un de ses amis qui les a tirées des cartons, il y a quatre ans. On peut les trouver d’ailleurs chez VOZ, dans des exemplaires d’un très beau livre, préfacé par Agnès Varda, réalisatrice de cinéma et elle-même photographe.
Lors du vernissage, Marc Held a fourni une clef pour les lire : « Elles sont d’un autre temps et d’un autre monde où transparaît l’optimisme, » nous faisant remarquer que, de tous ces visages, même les plus marqués, émanaient toujours la douceur et la gentillesse, des expressions devenues rares.

Pourquoi l’artiste n’a-t-il pas continué dans cette voie, et pourquoi a-t-il fallu tant d’années, avant que son travail de photographe ne soit révélé au grand public ? Réponse de Marc Held : « Être architecte ou designer consiste à donner une forme à une fonction. Ça ne se fait que dans le travail, en répondant à des contraintes. C’est tout le contraire de la photo de rue : je ne connaissais pas les grands photographes à l’époque, mais j’adhère aux propos d’Henri Cartier-Bresson sur la mise en scène de la réalité, qui dit plus que la réalité même. Pour prendre de telles photos, il faut être ouvert. Ça ne se prépare pas, il faut y être prêt. Lorsque je suis devenu designer, je n’ai plus été disponible, c’est pourquoi j’ai arrêté. »

Dommage… Car l’exposition montre toute l’étendue de son ouverture sur le monde.

Les Mirat - Les Plats de Saint-Clément 1958 - CR Marc Held

Les Mirat – Les Plats de Saint-Clément 1958 – CR Marc Held

Issu d’une famille d’émigrés, hongrois par son père, polonais par sa mère, enfant juif caché en Corrèze pendant la guerre, par une famille d’agriculteurs, les Mirat, il a été professeur de sport, de natation, kinésithérapeute, il a participé à des expériences pédagogiques innovantes comme les classes d’expériences à la Montessori, dans lesquelles on proposait aux enfants beaucoup d’activités d’éveil et extra-scolaires. Tenté un moment par une carrière musicale, il est enfin devenu architecte et designer.

Ce parcours éclectique et diversifié avec les valeurs qui le sous-tendent, est déjà écrit dans les œuvres de l’amateur. Et comme Ivane Thieullent, directrice de VOZ, le faisait remarquer, on peut les lire comme on lirait une analyse graphologique…

Cours de dessin - Montreuil sous Bois 1958 - CR Marc Held

Cours de dessin – Montreuil sous Bois 1958 – CR Marc Held

On y voit par exemple, l’attachement de Marc Held pour le monde paysan, au milieu duquel il a passé quelques années de son enfance (né en 1932, il avait une dizaine d’années au moment où il y a été caché) : des scènes de la vie en Corrèze, les Mirat, sa famille « adoptive, » autour de la soupe du soir, des couples dans les champs, le semeur en plein effort…
On peut constater aussi sa science du mouvement, dans des photos qui capturent le saut au plus fort de son déploiement, comme s’il annonçait déjà sa carrière, ponctuée d’événements décisifs, qu’il a su mener avec une intuition remarquable, en sachant se jeter à l’eau.

Son sens de la lumière et de la composition, son sens des volumes, son travail de designer sur les tensions et les courbes, apparaissent également dans ces photos ; l’une des plus représentatives de sa maîtrise dans ces domaines, a été prise aux Bains Deligny en 1960 (la fameuse piscine flottante, amarrée non loin de l’Assemblée Nationale, qui sombra le 8 juillet 1993, et où les seins nus eurent droit de cité à partir de 1970, mais à un étage interdit aux enfants…).
Ces enfants, avec lesquels il a longtemps travaillé et qui sont omniprésents : Ginette et Francine Mirat, Marco et Paulo, des bandes de gamins qui jouent, font du sport, se baignent sur une plage, vont à l’école, se retrouvent à la veillée de la classe de neige… Toujours rieurs et souriants…

Fête de l'Huma 1958 - CR Marc Held

Fête de l’Huma 1958 – CR Marc Held

Le monde des adultes et leur vie quotidienne ont aussi la part belle : les premières voitures pour aller en vacances, le camping, les commerces, le café du coin. Marc Held fait revivre de nombreux personnages, bedeaux de l’église de la Madeleine, villageoises assises sur un banc, dans des photographies remplies de joie de vivre et de spontanéité. Et d’humour… ne manquez pas la photo de ce touriste anglais, rubicond et hilare, qui a accepté de poser pour la postérité. On croirait voir le major Thompson de Pierre Daninos, ou Big Moustache dans la Grande Vadrouille…
D’autres photos rappellent que Marc Held s’intéresse aussi aux mouvements collectifs et aux engagements politiques ; il immortalise par exemple l’année du Caucase à la fête de l’Huma de 1967, par le portrait d’un militant plein de prestance, coiffé d’un papakha (chapeau traditionnel) en astrakhan.

Il y aurait encore beaucoup à dire de cette exposition foisonnante, qui accorde aussi une place au designer, grâce à la présence de quatre rééditions du fameux fauteuil, le Primo Culbuto, qui l’a rendu célèbre en 1967 et a partagé la vedette avec Sylvie Vartan, dans son clip video « Un peu de tendresse ».

Mais il faut surtout retenir qu’elle propose jusqu’au 30 mars, une leçon de maîtrise technique, une bouffée d’optimisme, un regard humaniste sur le monde, bref un bain de jouvence…
Visionnez le film du vernissage !

Exposition présentée à la Voz’Galerie jusqu’au 30 mars 2014.