Le 22 mai prochain, dans le cadre du 4ème festival « Seules en scène », le TOP présente « Grisélidis« , l’histoire d’une personnalité hors norme, prostituée, écrivain, peintre Genevoise (1929-2005). C’est Coraly Zahonero, sociétaire de la Comédie-Française, qui, bouleversée par ce destin exceptionnel, a eu « le désir d’incarner ses mots, de les mettre debout sur une scène », en concevant et interprétant un spectacle, à propos duquel l’e-bb est allé l’interviewer dans sa loge de la vénérable Maison de Molière…

Coraly Zahonero  Cr C.Ledroit-Perrin

Coraly Zahonero
Cr C.Ledroit-Perrin

e-bb.-  Comment avez-vous découvert Grisélidis Réal ?

Coraly Zahonero.- De façon fortuite, début 2012, grâce à une petite vidéo où elle était interviewée et qui circulait sur Internet. Je n’avais jamais entendu parler d’elle mais j’ai commandé alors tout ce qu’elle avait écrit, j’ai tout lu, et je suis rentrée dans une sorte d’enquête sur sa vie. L’idée de créer un spectacle m’est venue assez rapidement ; on l’a créé un an plus tard, à Genève pour la première fois.

e-bb.- Qu’est ce qui a déclenché ce « coup de foudre » ?

C.Z.- Cela s’est fait progressivement. J’ai eu d’abord envie de regarder cette vidéo, à cause de « Grisélidis », un prénom que je ne connaissais pas ; il y avait aussi une petite photo, représentant une septuagénaire, coiffée d’une petite toque en fourrure, assez maquillée, un peu « vieille sorcière ». Puis, en l’écoutant, j’ai été prise par sa parole, la façon dont elle mâchait ses mots, sans jamais aucune hésitation… prise aussi par la force de sa pensée d’une originalité absolue. Dans cette interview, elle était presqu’à la fin de sa vie, puisqu’elle est morte trois ans plus tard, elle se battait déjà contre le cancer, et pourtant elle était vivante, enthousiaste, précise, racontant sa vie et la prostitution, avec une pensée pleinement originale. La lecture de son œuvre m’a convaincue plus que jamais, que j’avais, en face de moi, une véritable auteure, dont le style était entièrement au service d’une pensée libre, une auteure qui obligeait à ouvrir nos portes intérieures  et qui faisait du bien

. e-bb.- N’est-ce pas aussi un personnage qui intéresse la psychanalyse ?

C.Z. – Absolument. C’est une personnalité hors norme, dont on peut dire que l’enfance a été massacrée. Elle naît en 1929, son père meurt quand elle a 8 ans et elle est élevée par une mère rigide. Après un mariage raté, une vie sentimentale chaotique, elle élève seule deux de ses quatre enfants. Elle fuit la Suisse pour l’Allemagne où une situation financière épouvantable lui fait connaître une terrible période de prostitution ; elle a besoin aussi d’échapper au carcan de son milieu, à un destin dont elle ne veut pas. Elle suit un chemin confus, qu’elle ne formalise pas, avec un romantisme et une naïveté parfois déconcertants. En fait sa route passe par la prostitution mais, comme je le montre dans mon spectacle, dont le sujet n’est pas la prostitution, au travers de n’importe quelle histoire, on peut faire du beau et donner du sens à sa vie. « Grisélidis » est l’histoire d’un destin de femme qui a donné du sens à ce qui aurait pu être un gouffre… Ce qui est la démarche artistique par excellence et qui me la rend si proche..

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e-bb.- L’histoire d’une femme dont le destin amoureux est hors norme…

C.Z.- Grisélidis va vers des hommes impossibles, qui correspondent à tout ce qu’on lui a interdit ; elle est très sensuelle, elle a un rapport au sexe vivant et fort, elle est hors normes aussi par rapport à la sexualité. En même temps, l’amour est pour elle une souffrance. Elle n’a jamais vécu très longtemps avec un homme, elle a cherché à se libérer de tout ce qui pesait sur elle, de façon anarchique, désordonnée, poussée par une forme de vie et en même temps de destruction. On ne peut pas l’enfermer dans une définition ; elle explose tout ; elle a un goût pour la marge, les alcooliques, les drogués, les homosexuels. Un de ses grands amours, est, par exemple, un gigolo berbère sorti de prison, expulsé en Tunisie où elle vit avec lui cinq mois d’enfer… Au fond elle cherche des âmes pures dans, quelquefois, ce qu’il y a de plus glauque. En aimant des hommes aux destins brisés par leur histoire familiale ou sociale, elle rétablit une sorte de « justice ». Elle cherche à « réparer ». Elle connait bien les hommes, décrivant par exemple ses clients avec une justesse et une lucidité sans égale. D’ailleurs dans le milieu de la prostitution, on lui a quelquefois reproché son fameux carnet noir dans lequel elle consignait tous les détails, y compris les tarifs… Mais elle voulait que la vérité soit dite et elle a créé le centre de documentation sur la prostitution.

Grisélidis - Cr V.Pradale

Grisélidis – Cr V.Pradale

e-bb.- Vous êtes comédienne, sociétaire de la Comédie Française, dédiée en quelque sorte au service du « beau texte ». Pouvez vous définir le style de Grisélidis Réal ?

C.Z.- Elle n’a écrit qu’un roman, « Le noir est une couleur », qui raconte sa plongée dans la prostitution, une prostitution douloureuse qui n’est pas celle, militante des années 70 où elle devient l’une des meneuses de la « Révolution des prostituées » (Ndlr. Cinq cents femmes occupèrent la Chapelle Saint Bernard pour réclamer la reconnaissance de leurs droits). Il est autobiographique, elle a d’ailleurs dit qu’elle l’avait écrit « avec son sang ». Elle a le goût des mots, qu’elle maîtrise parfaitement, car elle appartient à une famille de lettrés, (ses parents étaient enseignants et son père un brillant helléniste). Elle passe d’un certain lyrisme à une précision chirurgicale qui l’amène à peindre des portraits humains incroyables de vérité. Également dans ses lettres, qui forment la grande partie de son œuvre. Drôle, acérée, elle décrit des choses terrifiantes, avec une grande crudité mais elle n’est jamais vulgaire.. Son style est à son image, libre et vivant.

e-bb.- Comment avez vous élaboré ce spectacle ?

C.Z.- Un seul roman, une grande correspondance, des interviews, voilà la matière très riche que j’avais à ma disposition et que j’ai organisée. La cohérence du spectacle à laquelle j’ai abouti, a surgi de façon mystérieuse. Dès le début de mon travail, j’ai été poussée par une évidence et je me suis laissée guider ; je lisais les textes de Grisélidis et, quand cela me parlait, je cochais ; puis j’ai retranscrit dans mon ordinateur cette masse de matériau très riche et ces nombreuses thématiques. À la relecture, quand est arrivé le temps de l’organisation, j’ai été guidée par des intuitions. Par exemple je voulais  de la musique, car Grisélidis vivait en permanence avec cette dernière. Je suis donc accompagnée par deux musiciennes, Helene Arntzen saxophoniste, et Florianne Bonanni, violoniste, qui font entendre les univers musicaux « grisélidiens » : le jazz, symbole de son histoire avec Rodwell, un GI noir américain qui fut son grand amour… la musique tzigane, parce qu’elle s’est créée gitane et tzigane, en ce que ce peuple a de libre et de nomade… une sonate de Bach… des improvisations comme la « Fiesta des démons »… des sons qui se veulent réminiscences du mystère de l’âme… Ce sont les musiques qu’elle aimait ou qu’elle aurait aimées. Ce spectacle est l’aboutissement du chemin que j’ai fait depuis que je l’ai découverte… En fait, ma démarche d’artiste a été de tenter de comprendre l’écho qu’elle suscitait et continue de susciter en moi ; elle m’a touchée par son profond humanisme dont le chemin passe par la prostitution, et elle nous dit que juger est extrêmement dangereux car derrière nos jugements, il y a des vies complexes.

Représentations : 22 mai au TOP de Boulogne, dans le cadre du 4ème festival « Seules en scène » du 27 mai au 1er juin

reprise au Théâtre Le Triton aux Lilas (93)