C’est l’histoire d’un jeune homme de 25 ans qui quitte la Crète, son île natale, pour travailler pendant 30 ans sur une autre île, l’île Seguin, chez Renault, à Billancourt. À l’ombre des oliviers, portrait de Francis. Un homme heureux.

Nous sommes à Kamilari, le petit village du sud de la Crète qui a vu naître Francis Volakakis, le 11 janvier 1936, dans une famille d’agriculteurs. Francis est un ancien de chez Renault reparti vivre en Crète. Assis à l’entrée de sa maison, chemise blanche impeccable, pantalon beige, il se souvient comment sa vie a changé, en mai 1962…

Francis et Eleni devant leur maison crétoise

… À la lecture d’une petite annonce affichée au ministère des Affaires étrangères, près de chez son frère à Athènes. L’usine Renault recrute alors 100 personnes pour partir travailler de l’autre côté de la Méditerranée, en France. « J’étais avec un copain, Nikos. On s’est inscrits et on nous a pris. Tout est allé très vite ! Renault s’est occupé de tout. On a pris le bateau jusqu’à Brindisi en Italie, puis le train jusqu’à Paris. De la gare de Lyon, nous sommes allés directement au foyer de travailleurs de Garches pour y laisser nos affaires. De là, direction Boulogne-Billancourt, déjeuner à l’usine et l’après-midi séance photo pour notre badge. Le lendemain, on était au boulot  ».

La vie d’usine, ses us, ses coutumes, les rythmes du travail en équipe… Tout un monde à découvrir pour Francis. Affecté à l’atelier peinture de la célèbre firme au losange, il se prend vite de passion pour son travail. Il ne parle pas un mot de français, qu’importe ! Il observe et il apprend en regardant les autres travailler. La barrière de la langue, le fait encore sourire. « On a tous appris à parler français ensemble ! Enfin, une langue un peu spéciale, car chacun d’entre nous communiquait avec ses propres mots. Au bout du compte, on se comprenait entre nous, c’était le principal. Chacun parlait de son pays, de sa famille, on partageait tous la même aventure. »

Place nationale, les cafés sont bondés. Francis est entré dans une nouvelle et grande famille.

« Les robots sont arrivés et ils nous ont remplacés »

Il reste 15 ans à l’atelier peinture, au « 5e étage ». Il se revoit là-bas. C’était hier. « Au début, c’était dur, les conditions de travail étaient difficiles, on travaillait beaucoup, même le samedi. Peu à peu, l’usine s’est modernisée, nos conditions de travail ont changé, puis, les robots sont arrivés et ils nous ont remplacés. Ils ont copié tous nos gestes… », se souvient Francis, en faisant tourner sa main comme un calligraphe. On n’efface pas des gestes si souvent répétés… Grâce à son expérience et à son expertise, Francis va en assurer la surveillance, avant de travailler par la suite au contrôle des finitions et aux retouches.
Comme me le souffle Eleni, son épouse, une Crétoise de Réthymnon, rencontrée à Paris en mai 68, Francis s’est fait apprécier pour son sérieux et pour sa discrétion. C’est ainsi, par exemple, qu’il va travailler pour ce qu’il appelle « l’atelier secret » où sont préparés les prototypes. Il participe à celui de la R20. Quinze jours d’immersion pour mettre au point la peinture du prototype et en faire un véritable joyau.

« Dans ma tête, je vois toujours l’usine comme avant… »

 

La maquette du projet actuel de l'île Seguin - CR SAEM Rives de Seine

« J’ai tout appris sur l’île Seguin, j’ai beaucoup aimé mon métier.  » De ses 30 ans passés chez Renault, Francis ne retient que les bons moments car ils ont été nombreux. Il a gardé le même engagement et la même fidélité vis-à-vis de Renault, et il en est fier. La concurrence ? Sourire. « Renault, c’était la meilleure maison. Et puis, après toutes ces années passées là-bas, c’est un peu à nous. »

Seulement voilà, la maison n’est plus là. Évoquer toutes ses années passées en France et son travail chez Renault est toujours un plaisir, pour Francis. Mais, parler de l’île Seguin reste douloureux pour lui. Il a vu à la télévision, des images de l’île telle qu’elle est aujourd’hui, avec ses 11 hectares qui attendent d’être construits… « On n’aurait pas dû, tout détruire ! Dans ma tête, je vois toujours l’usine comme avant, les chaînes qui tournent. Rien n’a changé ». Il n’a pas envie de se frotter à cette réalité. Depuis 18 ans, alors qu’il revient régulièrement en France retrouver famille et amis, il n’est pas retourné sur le site. L’éventualité d’y revenir un jour ? « Pourquoi pas. » Peut-être, pour se rendre sur le lieu de mémoire dédié aux anciens de Renault qui devrait voir le jour sur l’île Seguin.

Depuis son départ à la retraite, Francis a retrouvé la douceur de vivre crétoise. En refermant ce livre de souvenirs, Francis évoque la France, avec émotion. « C’est la France qui m’a fait vivre. Quand on vit en France cela devient son pays, sa patrie. »

À quelques mètres de lui, Eros et Aron, les enfants de leur fils Adonis, jouent au football. Comme un clin d’œil à l’histoire de leurs grands-parents émigrés, les deux petits-fils de Francis et d’Eleni parlent quatre langues : le grec, l’italien avec leur maman originaire de Milan, le français et l’anglais…

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