Depuis la mi-octobre, site internet et réunions publiques animent la concertation des habitants sur le projet de fusion Boulogne-Issy. Et force est de constater un manque d’entrain qui pourrait bien relever de la stratégie : à défaut de susciter l’adhésion, nos édiles pourraient avoir choisi de ne pas provoquer de rejet massif.

Nous avons assisté à trois des quatre réunions publiques tenues jusqu’à présent, une à Boulogne-Billancourt et deux à Issy-les-Moulineaux. A chaque fois, nous avons envoyé des rédacteurs différents, afin de confronter au maximum nos ressentis. En voici une synthèse à ce stade.

A ceux qui n’auraient pas le courage de tout lire : le déséquilibre entre la dette inexistante d’Issy et la forte dette de Boulogne est fortement relativisé, parce qu’il suscite l’inquiétude des Isséens. Rétablissement des chiffres dans l’article. Les élus, qui communiquent sur le désengagement de l’État et la baisse des ressources, ne relativisent pas cette fois-ci en rappelant certains gros investissements de l’État, à commencer par le Grand Paris Express ! Moyennant quoi, la fusion est présentée, sans enthousiasme, comme une nécessité, par des élus toutefois très à l’écoute : toute question peut être posée en réunion publique, et André Santini a évoqué de possibles commissions de travail comme la commission Sports. En revanche, il n’y a pas de débat. De tout ceci se dégage le sentiment, confirmé par un tout récent sondage du JDD, que l’objectif premier des édiles est de ne pas susciter d’opposition frontale. Mais la condition sine qua non posée à l’État (gel des ponctions financières) laisse plus que jamais songeur quant à la réalisation du projet de fusion Boulogne-Issy.

Des données omises

Nos communes se valent-elles ?

Concours de beauté

La Seine musicale départementale, dernier équipement de prestige en date à Boulogne @Cd92

La Seine musicale départementale, dernier équipement de prestige en date à Boulogne @Cd92

Avec sa dette inexistante, ses budgets fièrement détaillés sur l’open data, ses équipements publics de qualité, son pôle d’innovation numérique, ses deux futures gares du Grand Paris Express, son site retenu par Inventons la Métropole du Grand Paris et ses nombreux emplois privés, vue de Boulogne-Billancourt, Issy-les-Moulineaux a tout d’une très belle mariée. Mais pourquoi les élus d’Issy s’obstinent-ils à faire de Boulogne une jumelle ?
Parce que si notre ville a aussi quelques beaux arguments (certes, deux médiathèques seulement contre trois à Issy, mais la prochaine ouverture de la Seine musicale, un patrimoine et une tradition de qualité architecturale qui la distinguent de sa voisine, 60 000 emplois privés et des bureaux neufs pris d’assaut sur le Trapèze, une future gare du Grand Paris Express), elle a quand même un vrai défaut au plan financier, qui pourrait faire tiquer les contribuables isséens. L’opposition en a d’ailleurs fait son argument phare.

La situation financière réelle de Boulogne-Billancourt

Le 17 octobre, Madame Letournel, adjointe aux Finances d’Issy, à répondu à l’un de ses administrés inquiet. D’après elle, et tous les élus présents à la tribune, la dette de Boulogne serait d’à peine 67 millions d’euros. Mieux encore, son maire, Pierre-Christophe Baguet, l’aurait réduite de 167 millions d’euros depuis 2008 ( !). La ville aurait une capacité de désendettement de 3,3 ans. Quant à la SAEM (sic) en charge de l’aménagement des terrains Renault, elle serait en voie d’équilibre.
Le 8 novembre, peut-être parce qu’elle a suivi notre LT, ou pour toute autre raison, la même adjointe ne s’est pas aventurée à chiffrer les choses. Elle a simplement indiqué que la dette de Boulogne était « inférieure à la moyenne nationale. »

fusion Boulogne-Issy

La fusion Boulogne-Issy « pèserait » 180 000 habitants

Dans tous les cas, ces données sont inexactes. Le compte administratif 2015, présenté le 16 juin 2016 révèle qu’à cette date :

  • La dette de Boulogne-Billancourt était de 165 millions d’euros. Soit environ 1400 € par habitant (117 282 habitants recensés en 2016 selon l’INSEE). Si tant est que « la moyenne nationale » ait le moindre sens, elle est à 958 € par habitant, Boulogne est donc largement au-dessus. Elle est même au-dessus de la dette moyenne des villes de plus de 20 000 habitants.
  • La capacité de désendettement était de 8,5 ans.
  • La dette de la SPL (anciennement SAEM), s’élevait à 142 millions d’euros. Deux précisions : à la différence d’une SAEM, une SPL n’a pas d’actionnaire privé. Pour certains, cette dette ne serait qu’une « ligne de trésorerie. » La nuance est ténue.
  • Pour la petite histoire, toujours à la même date, la majorité municipale annonçait avoir réduit la dette de 54 millions d’euros depuis 2009. C’est déjà pas mal non ? Surtout si l’on pense que la même majorité l’avait augmentée de 19 millions d’euros en 2008, provoquant un abaissement de la note Standard’n Poors.

 

Est-ce si grave ?

Au lieu de trop maquiller la mariée, mieux vaudrait la regarder en face. Ces gros chiffres font peur, mais en réalité ils n’ont rien d’insurmontable. Boulogne est très endettée, mais elle n’est pas surendettée. Elle a un potentiel fiscal certain, et 8,5 ans pour se désendetter, c’est loin encore du seuil critique de 12 ans. De plus, cette dette peut en partie s’expliquer par l’aménagement successif du Centre-Ville et des terrains Renault, auquel est dévolu un budget annexe en plus de la SPL.
Seulement voilà, les gros chiffres qui font peur, dans cette affaire, on aimerait bien les cantonner dans le camp de l’adversité.

Prélèvements et financements : et le Grand Paris Express ?

Le désengagement de l’État

L’État se désengage des collectivités territoriales. On ne peut le nier, les dotations de fonctionnement (DGF) baissent drastiquement pour réduire la dette nationale. A ceci s’ajoute, pour les communes prospères dont Boulogne et Issy, une ponction au titre de la  péréquation. En gros, on prélève sur leurs ressources pour les redistribuer aux communes en difficulté, à différentes échelles.

fusion Boulogne-Issy

Perspective extérieure de la gare Pont de Sèvres. -CR Société du Grand Paris-Agence Duthilleul

Les majorités de Boulogne et Issy ont chiffré ces pertes sèches, qui constituent le premier argument de la fusion. Ils figurent sur le site dédié à la concertation, nous les reproduisons ici : 140 millions d’euros à Boulogne-Billancourt et 86 millions à Issy-les-Moulineaux entre 2014 et 2020, en plus des 100 millions d’euros sur GPSO, au titre des péréquations. Quant à la DGF, en gros, elle a diminué de moitié depuis 2014, passant de 9,4 millions d’euros à 5,5 millions d’euros à Issy, et d’environ 15 millions d’euros à 8 millions à Boulogne. A noter, comme l’a rappelé Christine Lavarde, adjointe aux Finances, lors du conseil municipal d’avril 2016, que la DGF devrait être réformée en 2017.

3 stations du Grand Paris Express sur Boulogne et Issy

Ceci étant posé, il y a tout de même une petite différence entre Boulogne-Billancourt, Issy-les-Moulineaux, et les plupart des autres communes françaises. C’est que nos deux villes vont accueillir 3 stations du Grand Paris Express, de surcroît sur le tronçon qui ouvrira en premier : Pont de Sèvres, Issy RER et Fort d’Issy/Vanves/Clamart.
Or, le montant global du chantier du Grand Paris Express est de 24,7 milliards d’euros, financé en grande partie par l’impôt. 68 stations sont prévues. Même si ça ne rime à rien concrètement, la division parle d’elle-même : chaque station coûte donc en moyenne 360 millions d’euros. On suppose que pour ce prix, les communes auront cédé le terrain des gares.

Ne peut-on mettre ce chiffre en pendant de la péréquation et de la baisse de la DGF ? Peut-on vraiment dire que l’État se désengage, à Boulogne ou à Issy ?

Défendre mollement un pis-aller

Nécessité fait loi…

Mais ceci, nos édiles ne le disent pas. Les gros chiffres, on l’a vu, n’ont de sens que s’ils plaident en faveur de la fusion.
C’est ce qui a frappé tous nos rédacteurs au cours de ces trois réunions : l’absence de projet et l’absence d’enthousiasme. La fusion Boulogne-Issy apparaît comme une mesure de circonstance, un mariage de raison.
Les supports de communication vont dans ce sens : site ultra cheap, musique d’ascenseur, prises de vue peu inspirées… ils ne font pas rêver et étouffent les slogans eux-mêmes peu inspirés. Jugez-en.

On ajoutera que le fait de n’organiser aucune réunion conjointe, de ne jamais afficher cette union au moins sur l’estrade, n’est pas non plus très porteuse. 
Enfin, si André Santini et ses principaux adjoints se sont montrés très affirmatifs et pressants (à une dame demandant un délai de réflexion d’un an : « Mais dans un an Madame, nous serons ensevelis ! » – à la cantonade : « Voyez-vous une meilleure solution ?« ), à Boulogne les élus sont plus prudents. Le maire et ses adjoints répètent à l’envi qu’il s’agit d’une hypothèse de travail et qu’ils n’iront pas « contre la volonté des Boulonnais. » Nathalie Pitrou, qui est adjointe à Issy et directrice du cabinet du maire de Boulogne, a même laissé entendre le 8 novembre que ce dernier ne serait pas hostile à la tenue d’un référendum si c’était possible. Ce alors même qu’André Santini, de son côté, l’a balayé sans appel, évoquant l’actuel cas de Notre-Dame des Landes.

… conditionnée sine qua non

Ce n’est pas le moindre des paradoxes. D’une part, les deux maires affirment que le Préfet est sensible au projet, qui s’inscrit d’ailleurs dans un mouvement général.
Mais, d’autre part, pour le mener à bien, André Santini et Pierre Christophe Baguet ont posé une condition préalable qui rend la fusion Boulogne-Issy pratiquement impossible. Ils voudraient obtenir un engagement formel de l’État de ne plus ponctionner leurs communes pendant les 5 prochaines années, sans contrepartie. Un amendement parlementaire aurait été déposé en ce sens. André Santini a insisté sur ce point : il considère que son bilan atteste que la dette de la France n’est pas creusée par Issy-les-Moulineaux. D’une certaine façon, en consentant tous les prélèvements antérieurs, les deux villes auraient donné des gages.
Mais les deux maires reconnaissent également douter qu’une alternance politique permette à l’État de réduire ses besoins financiers et ses prélèvements sur les communes.

On peut penser que si l’État ne se rend pas à cette condition en novembre, peut-être aboutira-t-on, a minima, à des regroupements de services administratifs, une optimisation des services rendus, des économies de subventions, des achats groupés… qui  pourraient aboutir partiellement aux résultats escomptés ?

Absence de débat

fusion Boulogne-Issy

Le tract de l’opposition PS d’Issy-les-Moulineaux

Il y a du monde à ces réunions, plus d’une centaine de personnes à chaque fois. Des habitants venus s’informer, après avoir appris souvent à la rentrée qu’une fusion était projetée.
Vous en faites partie, peut-être. Vous posez des questions, exprimez des inquiétudes. Mais vous avez autre chose à faire que d’éplucher les tenants et aboutissants, les comptes et les codes impliqués dans le projet.
C’est là peut-être que l’opposition aurait un rôle à jouer. A Issy, élus et militants d’opposition tractent à l’entrée des salles, mais ne prennent pas la parole en réunion. A Boulogne, ils prennent des notes en réunion, et se sont battus pour que leurs tribunes, parues dans les BBI, soient consultables sur le site dédié à la fusion. Sans doute souhaitent-ils laisser la parole aux habitants. Mais leur silence ne permet pas d’instaurer un véritable débat.

Fusion Boulogne-Issy : et les habitants ?

fusion Boulogne-Issy

Salle comble lors de la première réunion à Boulogne

Les habitants prennent le temps de s’informer. Ils se rendent nombreux aux réunions, et notre dernier trajet en bus 123 nous a prouvé qu’ils se sentent concernés. Soit un groupe de jeunes Isséens parlant filles. Au passage du Pont de Billancourt, la conversation change brutalement de sujet : « Voici notre future ville ! » et d’enchaîner sur les avantages et inconvénients comparés des deux communes. La dette Boulogne est un inconvénient. Mais elle serait mieux fréquentée ( !) A la fin, la fusion équilibrerait les choses.
A un autre niveau, un article paru ce jour dans le JDD révèle un sondage établi sur 1000 habitants des deux villes. Il apparaît que l’opinion est partagée à 50/50 sur le projet. La stratégie du dos rond semble payer, pas d’adhésion franche, mais pas de rejet massif non plus.
En revanche, à un écrasante majorité, les sondés souhaiteraient être consultés par le biais d’un référendum.

Dates des prochaines réunions d’information sur la fusion Boulogne-Issy :

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