Mercredi soir, le conseil municipal en assemblée extraordinaire a approuvé la consultation des Boulonnais sur l’aménagement de l’île Seguin. Après avoir interrogé les spectateurs, voici les réactions des élus.

jean-pierre fourcade

Jean-Pierre Fourcade (UPBB) a pris la parole le premier pour commenter l’audition de Jean Nouvel. Il a estimé que celui-ci n’avait pas présenté trois projets, mais trois « esquisses, » non financées et pas assez définies dans le détail. Beaucoup de bruit pour rien, d’après lui, alors que pendant ce temps-là, le PLU de 2006, toujours en vigueur puisque le nouveau est frappé de recours, serait applicable et permettrait de démarrer. Monsieur Fourcade a délivré une information extrêmement importante pour le choix du projet : il a en effet rappelé une clause convenue entre la ville et Renault au moment de l’achat de l’île, disposant que si le montant des droits à construire excédait 175 millions d’euros, Renault percevrait alors 50 % des bénéfices passé ce seuil. Cette clause se justifiait par le faible coût auquel l’île avait été vendue (43 millions d’euros pour 11,5 ha, ndlr). De quoi méditer.
Pragmatique, il en est ensuite venu au projet de délibération : « Puisque votre majorité le votera, la délibération sera adoptée. Je demande donc l’ajout de l’option ‘rejet des trois projets’ aux trois options déjà prévues. C’est la demande instante que nous vous faisons ce soir. » La salle commence à l’applaudir, provoquant les protestations du maire, qui appelle au calme.

agnès bauche

Agnès Bauche (indépendante) prend ensuite la parole pour dire successivement sa satisfaction, sa perplexité et ses critiques. Elle regrette tout d’abord, comme elle l’avait déjà dit, que le conseil n’ait pas suffisamment discuté de la programmation, estimant par exemple que 4 500m² d’équipements sportifs et 6 000m² de jardin ne sauraient satisfaire les Boulonnais. Sur ce point, elle estime que les différents éléments de la programmation empiètent trop sur l’espace vert commun. Elle regrette également la mise à l’écart des associations sur le sujet.

Le "projet 3", sans tour

Elle estime par ailleurs qu’en cette fin d’année, les Boulonnais ne s’attendent pas à avoir à voter et auront la tête ailleurs, occasionnant une faible participation. Participation d’autant plus faible qu’en arrêtant le vote au 16 décembre, les nouveaux habitants ne pourront y prendre part, les listes électorales étant arrêtées au 31 décembre. Au passage, elle souligne que faire débuter le scrutin le samedi 24 revient à une alternative ce soir : « Soit on délibère pour rien parce que vous avez tout décidé, soit c’est impossible. » Elle soulève le problème posé par le triple mode de scrutin, à des dates différentes. Faisant référence au conflit post-électoral de l’UMP, elle ajoute « L’élection de dimanche dernier montre que même avec un huissier à plein temps, on n’est pas à l’abri… d’erreurs. » Pour ces raisons, elle voudrait voir le scrutin reporté au mois de février, pour laisser le temps aux Boulonnais de réfléchir sur le modèle des enquêtes publiques. Celui-ci devrait pouvoir comporter parmi les options le PLU de 2006 et la promesse de campagne de 2008. Dans la même perspective, et sous les applaudissements de la salle, elle demande l’installation d’une tribune de commentaires pour les associations et les oppositions.

thierry solère

Thierry Solère (UPBB) a quant à lui commencé par par poser une excellente question : « Ce vote ne sera ni un référendum décisionnel, ni une consultation pour avis, alors qu’est-ce que ce sera ? ! » On ne sait rien, en effet, de la nature de cette consultation que ses tenants présenteront un peu plus tard dans la soirée comme inédite, ce qui ne nous en dit pas plus. Un seuil de représentativité sera-t-il fixé ? Quelle place le résultat prendra-t-il dans la suite de la procédure ? Mystère. Sur le fond, il réclame l’ajout du vote blanc, tout en estimant le calendrier malvenu. D’après lui, les prochaines municipales, dans 16 mois, seront l’occasion de trancher à grande échelle les grandes orientations de la ville, comme ce devait être le cas en 2008 : « Une élection doit trancher entre différents projets, et l’équipe élue doit réaliser le projet retenu » estime-t-il.

jean-michel tisseyre

Jean-Michel Tisseyre (@lternance) a tout d’abord rappelé que l’opposition de gauche réclamait un référendum depuis des années, bien avant le début de ce mandat. Mais force est de constater que ce ne sera pas encore pour cette fois. Comme ses collègues, il dénoncé un calendrier trop serré au regard de l’enjeu, des modalités de vote insatisfaisante avec un choix réduit aux trois projets Nouvel, et le flou entourant la valeur de cette consultation. « Les Boulonnais ont patienté pendant vingt ans, ils peuvent attendre quelques semaines de plus pour un projet plus réfléchi et plus nourri. Halte à la précipitation pour cause de fin de mandat ! » s’est-il finalement exclamé.
Martine Even (@lternance) a pour sa part dit son groupe « flatté » de voir reprises ses revendications d’une consultation et d’équipements sportifs sur l’île. Mais, compte-tenu des modalités présentées ce soir-là, elle a ajouté « Nous avons l’impression d’être piégés, » un sentiment qui bloque de fait leur approbation de la délibération. Par ailleurs, sa question à Jean Nouvel étant demeurée sans réponse, c’est au maire qu’elle a demandé quelle serait la nature des logements sur l’île. Sans réponse, de nouveau, elle posa la question une troisième fois plus tard dans la soirée à Gauthier Mougin.

L'une des images projetées aux élus lors de l'audition de J. Nouvel

Judith Shan (@lternance) a poursuivi dans cette veine en annonçant « Je ne vais exprimer que des regrets. » Et d’énumérer : une consultation fermée sans amendement possible ; une audition de Nouvel à huis-clos conduisant à se demander « où s’arrête le secret ? où commence la liberté d’expression ? » ; un délai trop court pour se faire une idée alors que les Boulonnais ne pensent pas à l’île tous les jours ; et la décision de ne pas intégrer le PLU actuel aux choix proposés aux Boulonnais.

Durant cette litanie des élus de l’opposition, le sentiment d’un conseil pour rien s’est peu à peu immiscé dans nos esprits : l’idée que les jeux étaient faits, comme annoncé par Jean-Pierre Fourcade d’emblée, et que l’opposition, à défaut de pouvoir convaincre, en était réduite à énoncer des regrets.

marie-hélène vouette

Marie-Hélène Vouette (@lternance) a conforté ce sentiment. Bien sûr, sa voix était ferme. Mais ce qu’elle a dit, nous l’avions déjà entendu lors du conseil municipal de 2010. Ce faisant, elle inaugurait la série des redites, dans tous les camps. Elle a donc commencé par rappeler que la comédie durait depuis 20 ans, et qu’aux bonnes nouvelles qu’auraient dû constituer l’annonce de la consultation et l’aménagement d’équipements sportifs (jusqu’alors rejetés en bloc) ne résonne que « le gros bémol d’une parodie de consultation. » Elle égrène à son tour les délais trop courts, les documents inconnus, l’audition bâclée sur le support « d’un dessin flou et trop petit sur un écran avec une floppée de chiffres notés par les élus à la volée. » A cela s’ajoutent des non-réponses sur la solvabilité des projets et les plans de circulation. Un ensemble qui rend impossible de se prononcer, d’après elle. Enfin, en écho à Judith Shan, elle a annoncé que pour elle les projets présentés à huis-clos n’étaient pas secrets.

Gauthier Mougin

Gauthier Mougin a alors pris la parole. Avec une morgue qu’on ne lui connaissait pas, celui-ci a tourné en dérision « le nirvana » qu’aurait constitué le PLU de 2006, dont il s’est attaché à démolir tous les points, tant au plan de la programmation que du financement (« des bureaux qui n’avaient rien de sexy, une SMAC totalement financée par la ville sans avoir été inscrite au budget…« ) avant de dénoncer « une île de gagne-petit et de pousse-mégots., » déclenchant l’ire hors-micro de Jean-Pierre Fourcade. Poursuivant, il a estimé, contrairement à JP Fourcade, que l’île avait coûté « fort cher, » avançant le chiffre de 180 millions d’euros. Et, à mots couverts, il a attaqué Pierre-Mathieu Duhamel qui, dans une déclaration récente au Parisien, se déclarait en faveur d’une île sans aucun bureau. « C’est un non-sens, surtout de la part de ceux qui ont permis à Renault d’y construire 6 000m² de bureaux ! » a grondé Monsieur Mougin.
Il a rappelé en contrepoint l’ambition du projet de sa majorité, comme il l’avait confié notamment à l’e-bb en 2010, insistant sur l’attractivité internationale du site. Pour lui, une île 100 % culturelle ou 100 % verte est impossible à aménager, sauf à envisager une augmentation de 250 % des impôts locaux. Les bureaux sont la variable d’ajustement du projet. C’est sous les applaudissements de sa majorité que l’adjoint à l’Urbanisme a conclu en insistant de nouveau sur le rayonnement international du projet.

gérard askinazi

Mais il a eu un mot malheureux, aussitôt repris au vol par Gérard Askinazi (UPBB). Rappelant le montant des honoraires de Jean Nouvel (3,2 millions d’euros pour les études préalables et la conception du premier projet, ndlr), Monsieur Askinazi, furieux, a interpellé l’adjoint : « C’est ça que vous appelez un projet de gagne-petit ? ! » Poursuivant sur sa lancée, il a demandé au maire si l’audition de ce soir, et la conception des deux nouveaux projets, étaient compris dans ces honoraires ou bien s’ils s’ajouteraient au montant total, ajoutant qu’il souhaitant dans tous les cas une réponse par écrit.

Claude Gallant

Claude Gallant (majorité) a alors essayé de rétablir le calme et c’est d’une voix posée qu’il a énoncé les points suivants. Il a tout d’abord rappelé que Nouvel, en dépit de sa notoriété dans le domaine, ne serait pas l’architecte des bâtiments de l’île et n’avait qu’une mission de coordonnateur afin d’assurer la cohérence de l’ensemble, une dimension qui manque trop souvent aux projets d’aménagement. Jean-Pierre Fourcade, décidément très remonté, est alors intervenu hors-micro et l’on a cru comprendre qu’il se sentait visé, amenant Monsieur Gallant à préciser sa pensée : il ne faisait pas référence à Boulogne, mais plutôt à La Défense. C’est en raison de ce rôle que Nouvel n’a produit ce soir-là que des esquisses, étant bien en peine de prévoir à quoi ressembleraient les bâtiments réels.
Quant au volet financier, il a prudemment rappelé que tout équilibre tenait à un bon rapport entre dépenses et recettes. Si ce n’est pas le cas, a-t-il ajouté, on prend le risque de mettre la collectivité à contribution en levant des impôts supplémentaires. En l’occurrence, il a souligné l’ajustage constant de l’équilibre financier, de CRACL en CRACL, en fonction de l’évolution du projet. Cet équilibre devrait se trouver dans la vente des droits à construire. Des propos prudents donc, qui ne niaient pas le déséquilibre actuel, rappelaient les conditions d’un retour à l’équilibre, et les conséquences en cas d’échec.

éric vincent

Éric Vincent (UPBB) a pour sa part exprimé une colère froide, montée progressivement en puissance. Décrivant tout d’abord « un certain malaise, » il s’est interrogé à haute voix : « Que sommes-nous venus faire ici ? Qu’y a-t-il à décider ? Monsieur Nouvel nous a montré 3 images impressionnistes et du remplissage de mètres carrés, c’est très intéressant. » Poursuivant, de plus en plus scandalisé, il a égrené une série de concepts nouvelliens issus de l’audition, dont « ‘Il faut arrêter de construire à côté de la plaque’ – C’est intéressant ! » et de conclure : « De qui se moque-t-il ? de qui vous moquez-vous ? » Sur les finances enfin, il a donné raison sur le principe à Monsieur Gallant, tout en soulignant le « néant » des données disponibles : « Le projet serait équilibré financièrement ? Tant mieux, puisque vous le dites ! » a-t-il conclu, parfaitement exaspéré.

marie-laure godin

Marie-Laure Godin a alors pris la parole de manière un peu décalée, pour rassurer les élus (qui ne semblaient pas, ce soir, inquiets de ce sujet) sur les intentions du Conseil Général dont elle est vice-présidente. Elle a rappelé les sommes investies pour la cité musicale (150 millions d’euros de PPP), réaffirmé que le Conseil Général tenait beaucoup à ce projet qui avance très bien, et allait par ailleurs investir 30 millions dans la rénovation du musée Albert Kahn.
Dorothée Pineau (indépendante) a alors mis de l’ambiance en annonçant que ce que les élus découvraient à huis-clos à 20h45 était à la disposition de tout un chacun sur le site du Figaro depuis… 20h10, avec des détails supplémentaires et des images de bien meilleure qualité. « Cela pose un vrai problème en ce qui concerne notre République démocratique » a-t-elle commenté.

guy-rené baroli

Guy Baroli (majorité) a attaqué très fort pour changer de sujet, chargeant tour à tour les élus de l’ancienne majorité et surtout Thierry Solère, lui adressant 5 ou 6 fois un très fabiusien « Monsieur Solère, gardez votre calme ! » Puis, comme en 2010, il a exploité son rôle de témoin de 20 ans d’errances sur le sujet, raillant « Nous fêtons nos noces de porcelaine avec l’île Seguin ! » Fort de son ancienneté, il a revendiqué avoir été le premier à demander des équipements sportifs, aujourd’hui prévus et « l’amélioration » du projet. Il s’est de nouveau référé à l’analyse du CESEL pour qui « tout retard nuirait à l’équilibre financier » de l’ensemble, avant d’appeler les élus de tous bords à dépasser leur ambition personnelle pour servir l’intérêt général. Enfin, ultime pique, il a répété que Thierry Solère, alors administrateur de la SAEM, avait approuvé la candidature de Jean Nouvel qu’il vilipende aujourd’hui.

Christine Lavarde

Christine Lavarde (majorité), de son côté, a répété une autre antienne, celle du risque financier contrôlé et limité. Elle a rappelé la destination de la ligne de trésorerie de 110 millions d’euros ouverte en juillet 2009, à savoir compenser le retard des recettes et couvrir les dépenses d’aménagement de l’île. « Vous saviez que cette ligne serait nécessaire » a-t-elle déclaré à l’opposition, avant d’ajouter que Standard&Poors y voyait le moyen de « réduire le portage financier à court terme » (certes, mais après ?). Elle a conclu sur cette note rassurante, déjà employée par le maire en février 2011 : quand bien même tout serait raté, la ville ne mettrait que 8,7 ans à rembourser sa dette, contre 14 ans en 2007. Elle ne s’est pas attardée sur les moyens, soulignant simplement l’effort fourni par sa majorité pour en arriver là.
Raphaël Labrunye (majorité), enfin, a insisté sur le caractère inédit de cette consultation en France. Après avoir beaucoup cherché, il n’en a pas trouvé de pareil, ce qui lui fait parler de modèle : « L’urbanisme et la démocratie ont toujours entretenu des rapports un peu particuliers » a-t-il expliqué, avançant que cette consultation était une forme de résolution.

pierre-christophe baguet

Le maire, Pierre-Christophe Baguet, enfin, a pris la parole. Il a d’abord situé l’ambition de Boulogne-Billancourt pour l’île Seguin (« Notre modèle pour la cité musicale, c’est Sydney, Rome ou Hambourg« ) avant de défendre son calendrier. Pour lui, la consultation ne se fait pas dans la précipitation : le vote sera ouvert sur trois semaines, ponctuées de réunions publiques, avec une présence des élus sur les marchés, bref, « une ample information » des habitants au sujet de trois projets qu’il juge « fondamentalement équilibrés, comme nous vous en apporterons la preuve » a-t-il promis. Il a également insisté sur le caractère inédit de cette initiative, préférable à un référendum qui aurait fermé les réponses par oui ou non (ou blanc…). « On ne peut pas nous reprocher de donner la parole aux Boulonnais » a-t-il estimé, ajoutant « Je fais confiance à leur bon sens, je les ai bien entendus. »
Enfin, comme nombre de ses élus avaient tout de même évoqué l’impératif de faire entrer des recettes, il a rappelé que Natural Le Coultre déposerait sa demande de permis de construire pour le R4 au premier trimestre 2013. Évoquant le spectre de Pinault, il a expliqué que « l’investisseur suisse » était prêt à mettre des fortunes dans l’île, à condition d’avoir « un éclairage » sur le reste, d’où la nécessité de ne pas perdre de temps. Et comme, hors-micro, les élus de l’opposition protestaient, il a fini par lancer, en colère : « Monsieur Solère, j’ai bien compris que tout le projet de votre petit groupe, c’est de retarder de 16 mois ! »
A ces mots, UPBB a quitté la salle, @lternance et les trois élues indépendantes ont voté contre.

Le "projet 2" avec une seule tour

Que penser de tout ça ? A la consultation « inédite » s’opposent pour nous nombre de redites. Les élus favorables et opposés à la délibération ont essentiellement repris des arguments maintes fois entendus, comme si l’enjeu n’était ni dans le débat, ni dans le vote. Le sentiment d’un baroud d’honneur, pour la galerie, qui a particulièrement fâché Éric Vincent. Le fait que dès le jeudi 22 au matin un tract annonçant la première réunion publique (mercredi 28 novembre à 20h dans les salons d’honneur de l’Hôtel de Ville) ait été distribué dans les boîtes à lettres, tout comme la publication précoce du programme dans Le Figaro, conforte l’idée d’un conseil extraordinaire, certes, mais surtout symbolique. On regrette que le maire n’ait pas précisé quelle serait la place de cette consultation dans la suite du projet, qu’il n’ait pas expliqué pourquoi il excluait à tout le moins le vote blanc et pourquoi, alors qu’il envisageait cette consultation depuis un an, il a choisi de la programmer entre le 24 novembre et le 16 décembre, sans information préalable. A l’hypothèse d’une possible faible participation, le maire a répondu « On en conclura que le sujet n’intéresse pas les Boulonnais. » Mais encore ? Cette conclusion est-elle légitime ? Quelles conséquences aurait-elle ? On ne peut que relever, aussi, ce qui semble habiter la plupart des élus : la prochaine élection municipale, à laquelle il a été fait référence une demi-dizaine de fois. Une fois de plus, l’île Seguin devient le champ de bataille d’une ambition autre dont elle fera, on peut le prévoir, les frais.