Du 9 au 30 juin, les associations d’environnement qui avaient déposé un recours contre le PLU 2013 de l’île Seguin ont été conviées à une concertation avec la SAEM et la Ville pour avancer sur ce dossier. A quelques jours d’un conseil municipal qui fera la part belle au sujet, elles dressent le bilan de cette opération.

Cela fera bientôt 25 ans, soit une génération, que les usines Renault ont fait place à une friche industrielle sur l’île Seguin. L’enchaînement des blocages et des rebondissements a bercé l’actualité boulonnaise depuis lors.
Depuis 2011, le débat public (tour ou non tour, nombre de m², personnalité de l’architecte coordonnateur, programmation) est doublé d’une bataille juridique entre la Ville, qui multiplie les révisions simplifiées, mises en compatibilité et déclarations de projet sans revenir sur le texte cadre, et les associations d’environnement AEBB, Boulogne Environnement, Intégrer Billancourt, Issy l’Écologie, Val de Seine Vert, Vivre à Meudon et le collectif Vue sur l’île Seguin. S’y ajoute un mystérieux particulier, auteur d’un recours contre le PLU de 2013, mais qui ne souhaite pas être connu.
C’est dans ce contexte qu’est intervenue la proposition de concertation de mai dernier. Nous avons interrogé toutes les associations concernées, à l’exception d’Intégrer Billancourt, qui n’a pas pris part aux travaux. Val de Seine Vert, de son côté, n’a pas souhaité nous répondre.

Une proposition inattendue

Les associations ont été surprises lorsque le maire de Boulogne-Billancourt, Pierre-Christophe Baguet, leur a proposé, le 26 mai dernier, de prendre part à des commissions de travail sur l’île Seguin. En perspective, l’issue juridique, bien sûr (le jugement, attendu au premier semestre 2015, a été reporté en raison d’un juge malade), mais aussi institutionnelle (sans issue, l’île aurait pu devenir une Opération d’Intérêt National dans le cadre de la Métropole du Grand Paris) et financière (les finances de la SAEM sont exsangues, et la possibilité d’un retour à l’équilibre s’éloigne toujours plus).

16 Juin 2011, les associations manifestent au conseil municipal

16 Juin 2011, les associations manifestent au conseil municipal

Prêtes à jouer le jeu, elles n’en sont pas moins demeurées circonspectes, et toutes s’accordent à trouver que l’initiative vient bien tard : « Depuis 2008, année d’élection du maire actuel, les associations et les riverains sont ouverts à la concertation, mais le maire préférait d’autres voies d’actions qu’il jugeait plus rapides… » ironise un membre du collectif Vue sur l’île Seguin. « Boulogne Environnement propose au maire de relancer le processus de concertation sur l’île Seguin depuis un an » indique Jean-Christophe Haemmerlé, président de Boulogne Environnement. « Nous espérions cette invitation depuis 2 ans, après l’annulation du PLU 2011 par le tribunal administratif, car la délibération du 4 juillet 2013 comportait les mêmes défauts et s’appuyait sur ce PLU annulé » insiste Agnès Bauche, présidente d’AEBB.

Trois commissions

La concertation s’est déroulée du 9 au 30 juin, avec des représentants de la Ville, de la SAEM et des associations. Les participants se sont répartis en 3 commissions, qui se sont réunies une demi-dizaine de fois entre une plénière inaugurale et deux plénières de conclusion :

  • Une commission « institution » animée par Valentine Becker, directrice de l’Urbanisme, et Christian Camara, conseiller du maire ;
  • Une commission « finances » animée par Christine Lavarde, maire-adjointe aux Finances ;
  • Une commission « urbanisme », animée par Gauthier Mougin, premier adjoint et adjoint à l’Urbanisme.

Si dans l’ensemble les travaux se sont tenus dans un bon esprit, marqué par « une meilleure écoute » d’après Gil Leparmentier, d’Issy l’Écologie, les associations sont restées sur leur faim, avec le sentiment d’une grande désorganisation (peu de documents de travail, pas de compte-rendu systématique, pas d’objectif clairement énoncé si ce n’est d’aboutir à un consensus) : « Nous attendions que la ville et la SAEM nous présentent un projet nettement amélioré par rapport aux motifs d’annulation de PLU 2011, alors, que, apparemment, la ville et la SAEM attendaient de nous une ébauche compatible avec le stress financier qui les étreint » commente Agnès Bauche. Daniel Mouranche, de Vivre à Meudon, a aussi été frappé par le silence de certains participants : « Beaucoup des nombreuses personnes de la SAEM ne sont pas exprimées. Et n’ont pas été invitées à la faire. »

L’insoluble problème financier

Lors du conseil municipal du 17 juin dernier, Pierre Gaborit a annoncé avoir consulté les comptes 2013 de la SAEM, déposés au greffe du tribunal de commerce, qui accusaient alors 298, 5 millions d’euros de dette, compensés en partie par des recettes « en cours de production » de 243,2 millions. Des chiffres non contestés lors de ce conseil. De quoi faire de la question financière le cœur du problème.

Plan-masse des trois projets proposés lors de la votation de 2012, 1 à 3 de haut en bas

Plan-masse des trois projets proposés lors de la votation de 2012, 1 à 3 de haut en bas

Des réunions de la commission Finances, il ressort que la situation est très tendue à 255 000m² construits, et que l’affectation desdits m² est elle-même contrainte par un accord ancien signé entre Jean-Pierre Fourcade, Renault et les promoteurs DBS au moment de l’acquisition de l’île. « Comme tous les participants je crois, j’ai compris que l’équilibre financier est inatteignable » commente Daniel Mouranche. Les associations étaient semble-t-il moins conviées à trouver une solution qu’à prendre conscience du problème. Elles ont eu trois types de réaction :

  • AEBB, Boulogne Environnement, Issy l’Ecologie et Vue sur l’île Seguin considèrent qu’il faudrait élargir le champ des recettes, soit en changeant l’échelle de l’aménagement (GPSO, MGP), soit en faisant basculer les recettes émanant d’autres opérations conduites sur le territoire boulonnais. « Le Maire et la SAEM s’obstinent à vouloir faire croire que le financement de l’Ile Seguin devrait résulter des seuls gains obtenus sur l’Ile Seguin comme si seuls les riverains d’un carrefour devaient financer son aménagement » invoque Vue sur l’île Seguin  ;
  • Boulogne Environnement va plus loin encore en demandant à ce qu’on envisage « un déséquilibre financier maximum acceptable » : « les Boulonnais plébiscitent les équipements culturels sur l’île Seguin. Mais le prix du m² culturel n’est pas celui de bureaux ou de logements : le terrain de la cité musicale (36000m2) a été vendu au CG à 1€ ! Dès lors si l’on ne veut pas bétonner le reste de l’île, il faut accepter d’envisager que le projet soit raisonnablement déficitaire » estime Jean-Christophe Haemmerlé.
  • AEBB et Vue sur l’île Seguin mettent par ailleurs en garde contre un cercle vicieux : « La dette de la SAEM a été creusée par la SAEM et ni les associations ni les riverains ni les contribuables de Boulogne Billancourt ne sont responsables » martèle Vue sur l’île Seguin. « En aucun cas il ne nous parait honnête de sacrifier encore les générations futures en leur bâclant un site à mal vivre pour combler un trou financier qu’elles n’ont pas creusé » confirme pour sa part Agnès Bauche.

Le retrait des tours et la réduction de la densité, des concessions fortement symboliques

Le Parisien l’annonçait dès le 2 juillet dernier : il n’y aura pas de tour sur l’île Seguin. Ceci, ajouté à une réduction de 255 000 à 240 000m² constructibles, pourrait représenter la concession la plus symbolique faite aux associations.

Les tours, point de ralliement des opposants aux projets depuis 2011

Les tours, point de ralliement des opposants aux projets depuis 2011

Vue sur l’île Seguin et Issy l’Écologie s’en félicitent sans réserve – « Les tours comme la plupart des constructions au sein de l’urbanisation dense deviennent vite obsolètes. Leur ‘écobilan’ est très faible. Elles doivent intégrer au moment de leur conception, leur déconstruction » rappelle Gil Leparmentier.
Les autres sont plus modérés : « Nous pourrions nous réjouir de l’abandon de la tour si le projet de répartition des masses et des niveaux répond aux exigences de qualité de vie et d’environnement demandé. La meilleure garantie d’un tel projet serait la diminution drastique des m² prévus, c’est-à-dire – 35 000 m² au moins. Mais on nous a opposé l’équilibre financier. La seule simulation qu’on nous a montrée est le vieux projet N°3 de la votation, un vrai repoussoir type Fort Boyard avec un pot de fleurs au milieu. En fait tout reste à construire » développe Agnès Bauche. Daniel Mouranche va dans le même sens : « A l’heure où le code de l’urbanisme enterre les COS, réduire la question de l’acceptabilité d’un projet à un nombre de m² est dérisoire. Mais toutes les tentatives des associations pour discuter sur du qualitatif sont restées vaines. »

Des sujets en souffrance

Conformément à leur objet, les associations d’environnement ont voulu aborder l’intégration de l’île dans un ensemble qui s’étende au moins à la boucle de la Seine.
Concernant l’île même tout d’abord, « des propositions concernant la morphologie, l’architecture, la destination des constructions sur la base de la maîtrise d’usage de ses membres. C’est maintenant à la mairie et à la SAEM de nous proposer un projet qui réponde à ces propositions » indique Jean-Christophe Haemmerlé. Parmi ces propositions, le recours au trafic fluvial, la stricte limitation de la circulation automobile et du stationnement dans l’île, des espaces publics très dégagés, et des moyens d’éco-construction, défendus notamment par Gil Leparmentier.

Penser le rapport au fleuve : le socle de l'île s'élève déjà à 10m au-dessus de l'eau

Penser le rapport au fleuve : le socle de l’île s’élève déjà à 10m au-dessus de l’eau

Plus largement, l’inscription de l’île entre les deux rives de la Seine, l’ouverture et le rapport au fleuve, et l’impératif d’un plan de transports ont été présentés : « Il faut intégrer l’eau comme une continuité urbaine dans cet espace : transport, sport, loisirs, esthétique. Nous avons demandé aussi que, contrairement aux schémas actuels, les jardins soient ouverts largement d’Est en Ouest, tant pour les transparences visuelles que pour la circulation de l’air, et pour servir de vase d’expansion aux pollutions stagnantes du fond de la vallée, c’est-à-dire à la ville plate, dense et chaude de Boulogne Billancourt » explique Agnès Bauche.
Concernant les transports, Daniel Mouranche est particulièrement déçu : « Depuis 10 ans et plus je plaide pour un vrai Plan Local des Déplacements, dans notre Val de Seine. Bien vu et même commencé au début des années 2000, il semble définitivement écarté des projets de GPSO. Par ailleurs, j’ai fait en sorte que l’Association des Usagers des Transports et Vivre à Meudon, qui en est adhérente, soient force de proposition dans l’élaboration du SCOT de 2009, dans la concertation de 2010 avec la SAEM, dans les débats publics de la rocade du Grand Paris, dans toutes les enquêtes publiques intéressant l’ile Seguin. Elles n’ont jamais été entendues. Le retard des transports locaux sur l’urbanisation du Val de Seine étant maintenant criant, j’ai estimé que l’ouverture d’une concertation-négociation était une nouvelle chance à ne pas laisser passer. Si j’en juge par le silence du président de nos réunions de juin à mes sollicitations écrites, par l’écho assez nul donné à mes interventions dans les CR de dernière minute desdites réunions et par l’absence du mot ‘transport’ dans le projet SAEM d’additif au rapport sur le CRACL, c’est le même mépris qui devrait répondre à cette nouvelle mobilisation de ma part. » Vivre à Meudon portait également l’idée d’Environnement 92 d’implanter une cité de l’industrie et de l’entreprise sur l’île. Elle a été bien reçue par Gauthier Mougin, mais ne figure pas pour autant dans l’amorce du projet d’accord.

Un bilan nuancé

Après les commissions de travail, la concertation proprement dite vient d’être prolongée jusqu’au 31 juillet. A cette date, le maire espère obtenir des associations un retrait du recours qui frappe le PLU.

La pointe aval suit son cours

La pointe aval suit son cours et les Boulonnais s’approprient le jardin provisoire

« Il ne s’agit nullement de retirer un recours mais, un par un, chacun de tous les recours lancés. Aucune échéance de retrait de recours ne saurait être fixée par quiconque sauf à s’apparenter à un ultimatum peu conciliable avec l’esprit d’une concertation. En revanche, libre au Maire et à la SAEM d’assortir leurs projets de tous les documents de nature à les rendre crédibles et incontestables, dans des délais réalistes » indique Vue sur l’île Seguin. Une position partagée par Boulogne Environnement. Daniel Mouranche est plus explicite encore : « Je n’ai jamais pris au sérieux l’affichage d’une échéance pour ce retrait, tant son intérêt est faible pour le demandeur et tant les contreparties proposées sont floues. Le corollaire, c’est que je n’exclus pas de proposer au CA de Vivre à Meudon d’y procéder si in fine sont obtenues une limitation crédible de hauteur et de densité et des garanties solides pour l’accessibilité de l’ile, du trapèze et des gares M9 et L15 par les Meudonnais. Mais je n’y crois guère. » La pérennité de l’accord préoccupe aussi AEBB. Agnès Bauche la juge impossible dans le délai imparti : « Depuis le début, ce calendrier est irréel, ou bien insincère. J’ai proposé que l’on procède à d’autres mises en compatibilité, projet par projet, comme pour la pointe amont, on m’a répondu que c’était impossible. On nous a invité à participer à la rédaction de l’introduction du CRACL qui sera prononcée par le Maire. Certains de nos collègues y ont apporté des modifications zélées. Et notamment, ont introduit le segment de phrase : « de tendre à préserver le meilleur équilibre possible de son bilan… » Cette phrase, dans la version qui vient de nous être envoyée avant le Conseil, s’est transformée à 2 reprises en « nécessité de l’équilibre financier » Cela signifie, que quand nous aurons retiré nos recours, si l’on découvrait, dans ce cadre financier tendu, qu’on a sous-estimé les coûts de travaux à réaliser encore, on serait obligé de déroger à l’accord qui pourrait nous lier à la fin de cette négociation. »

La concertation aurait-elle été inutile ? Sans doute pas, toutes les associations étant disposées à poursuivre le dialogue. « Nous sommes à Issy les Moulineaux sur la rive d’en face, mais sommes reconnaissants au maire de Boulogne et Président de GPSO de nous convier pour ce nouveau cycle de concertation. Nous attendons la poursuite des réflexions sur la ‘programmation’ avec l’objectif de promouvoir la mixité pour les futures activités de l’Ile » conclut Gil Leparmentier.

ÉDIT 07-07-2015 : Hier soir, en commission des Finances, le maire de Boulogne-Billancourt a accepté de revenir sur la rédaction du préambule du CRACL. Le texte qui sera présenté mercredi devrait de nouveau comporter « de tendre à préserver le meilleur équilibre possible de son bilan. »