Dans une ambiance survoltée, les débats autour de la révision simplifiée du PLU de l’Ile Seguin se poursuivent, avec quelques surprises.

C’est aussi dans ces grandes occasions que l’on peut mesurer la notoriété des élus : régulièrement, on entendait dans la salle « Qui c’est celui-là ? » une question posée aussi bien par les Boulonnais que par les Meudonais présents en force. Quelques heureux élus étaient apparemment bien connus, ils se reconnaîtrons donc sans doute.

Au cours de la soirée, les manifestants ont adopté une nouvelle stratégie pour déstabiliser les orateurs sans s’attirer de remarques : pire que les vuvuzelas, les feuillets agités en rythme produisaient un bruit plus ou moins fort selon l’allure, qui accompagnait certaines prises de paroles inappréciées du public.

L'arme fatale du manifestant au conseil : la feuille rouge agitée en rythme

thierry solère

Quinzième élu à prendre la parole, Thierry Solère, premier adjoint démissionnaire, tire son chapeau au maire : « Vous nous avez bien eus ! » répétera-t-il au long de son intervention. Convenant qu’un projet, un programme, comme un engagement peuvent évoluer, il a tenu à rappeler que le maire, tout comme lui, siégeait au conseil d’administration de la SAEM depuis sa création et en connaissait donc parfaitement la situation. Il a fait remarquer le silence assourdissant d’après lui du Grand Paris et de GPSO sur ce thème, avant de prédire qu’il n’y aurait pas de tours sur l’île dans les six ans à venir. « Vous organisez le chaos ! » a-t-il clamé, en connaisseur, avant de plaider, une nouvelle fois, pour la tenue d’un referendum local. Et de conclure sur une promesse : comme conseiller général, il s’opposera à la rétrocession d’une partie de la pointe aval de l’île pour y construire une tour. Les applaudissements éclatent de nouveau.

jehan coquebert de neuville

Jehan Coquebert de Neuville, adjoint aux Affaires économiques, a alors pris la parole pour se dire « attristé » par les propos de son collègue, qui jamais par le passé n’avait ni objecté, ni contesté, ni en réunion de majorité, ni en conseil municipal. « Il aurait pu le faire, moi-même, je ne m’en suis jamais privé » a-t-il souligné. On comprend que, sans prononcer les mots qui fâchent, Monsieur Coquebert va lui aussi parler d’ingratitude et de trahison, et que les reproches changent de camp : il rappelle que la majorité municipale a soutenu Monsieur Solère aux cantonales et estime que « la nouvelle reconfiguration du conseil crée de la confusion. » En conclusion, il s’adresse au maire : « Vous pouvez compter sur l’appui plein et entier de votre majorité. »

marie-hélène vouette

Marie-Hélène Vouette (@lternance) dresse quant à elle le bilan de ces vingt dernières années. Et d’égrener : les besoins de la population ne sont pas satisfaits, les engagements ne sont pas tenus, le patrimoine n’est pas respecté, la politique de recherche est annihilée, les études coûteuses se suivent et n’aboutissent à rien, la dette se creuse, les inconvénients pratiques s’amoncèlent. Devant se constat sévère, elle renvoie tous les élus de droite à leurs responsabilités. Son groupe propose de passer désormais par un établissement public, l’Etat, ou les instances départementales. De plus, elle rappelle qu’@lternance demande un referendum depuis 2004. Cette déclaration fait bondir Thierry Solère, qui revendique la paternité du referendum depuis trois semaines et proteste sur tous les tons. Calmement, Madame Vouette lui explique que si des amendements y ont été récemment portés, la possibilité de recourir au referendum existe depuis de nombreuses années.

geneviève dubost

Geneviève Dubost, l’adjointe aux Finances, entame quant à elle le couplet budgétaire. Après avoir déclaré rejoindre l’enthousiasme de sa collègue Isaure de Beauval, Madame Dubost explique que le projet défendu par la majorité est « beaucoup plus ambitieux et qualitatif que le précédent. » Surtout, d’une voix un peu lasse, elle répète ce qu’elle a déjà dit lors de l’examen du compte administratif : financièrement tout va bien, la SAEM ne dépensera qu’à hauteur de ce qu’elle aura perçu, il n’y a pas d’inquiétude à avoir. Pour finir elle lance un appel : « Montez dans notre barque ! » Dans la salle, ça s’agite.

jean-pierre fourcade

Jean-Pierre Fourcade (UPBB), l’ancien maire, avait réservé au conseil ce soir-là l’équivalent de la surprise du chef. Entamant piano sur l’annulation par la majorité actuelle de 30 millions d’euros de recettes prévues à fin 2007 (« C’est votre responsabilité, ce n’est pas la mienne« ), poursuivant mezzo sur le projet Nouvel auquel il reconnaît quelques aspects intéressants (« Puisqu’il reprend des éléments de mon programme« ) mais surtout le gros inconvénient de la densité, il achève forte, dans les rires et les acclamations, par un véritable coup de théâtre : « Si, par malheur, la délibération était tout de même votée ce soir, elle n’aurait que peu d’effet [suspens] : la loi du 15 juin 2011, qui est parue au JO de ce matin [suspens] impose la compatibilité du projet avec la loi sur le Grand Paris et avec le schéma directeur de l’Ile de France, qui prévoit que l’effort doit porter sur les logements, et non sur les bureaux. Elle ne comporte qu’un seul article, par lequel on doit soumettre ce projet au préfet de Région et au président Huchon. Nous attendrons le résultat sereinement, mais vraisemblablement, cela débouchera sur une nouvelle concertation. » Alors que certains élus se troublent, Monsieur Fourcade est ovationné par l’assistance.

marie-laure godin

Comme si de rien n’était, Marie-Laure Godin, adjointe et conseillère générale, embraye sur le programme de pôle musical prévu sur la pointe aval, financé par le Conseil Général. Elle réaffirme la volonté de Patrick Devedjian, détaille les équipements, salles de concert, conservatoire, maîtrise des Hauts de Seine, et donne l’assurance que tout cela se fera.

marc fusina

Marc Fusina (@lternance) rompt avec les promesses solennelles : « Le groupe @lternance est très à l’aise pour parler de ce dossier, puisque nous n’avons jamais été impliqués dans le processus de décision » explique-t-il. Il rappelle que son groupe a toujours dénoncé la densité excessive, et s’était opposé au PLU « morphologique » ( ?) de 2004. Selon lui, l’impasse actuelle a une cause historique, l’occasion manquée de 1990 : Michel Rocard voulait déclarer l’île d’intérêt national, ce qui aurait conduit à une forte implication de l’Etat. Les dirigeants de l’époque, Georges Gorse puis Paul Graziani, n’ont rien voulu entendre, et la ville s’est retrouvée seule à mener un projet trop gros pour elle. Aujourd’hui, Monsieur Fusina recommande de passer par la communauté d’agglomération GPSO, et, au nom de son groupe, demande au maire de renoncer à son projet. Il est très applaudi.

raphaël labrunye

Raphaël Labrunye opte pour un axe de défense tout à fait original en partant de son expérience personnelle : « J’habite moi-même dans une tour et j’y suis très heureux. Ce qui est merveilleux à Boulogne, c’est qu’on peut tout faire. J’ai quatre enfants et je n’ai pas de voiture ! » Monsieur Labrunye explique ensuite que, depuis le début de la soirée, il n’a pas entendu d’argument recevable contre les tours, alors que lui dispose d’un argument favorable indiscutable : la loi Grenelle 2 impose une densité minimale au bâti, afin de limiter les consommations énergétiques liées au transport. « C’est la densité qui rend Boulogne riche, dynamique, pratique ! » scande-t-il. Dans la salle, on se pince : quel rapport avec les tours de bureaux, édifiées pour des salariés venus de loin ? Indifférent aux cris de protestation du public, il poursuit en attaquant le PLU actuel, justifiant a posteriori de l’avoir bloqué par un recours : le PLU actuel serait un « PLU tupperwear » qui ne permettrait pas, par exemple, l’installation d’un cirque. « L’intérêt principal de ce projet, c’est qu’il crée une dynamique, » conclut-il.

philippe tellini

Philippe Tellini, dernier à s’exprimer avant le maire, avait beaucoup à dire en peu de mots. Tout d’abord, ce fut l’occasion d’expliquer son passage de l’opposition à la majorité, en automne dernier : le projet Nouvel fut son chemin de Damas (« Nouvel m’a bluffé, vous m’avez embarqué, et je me suis dit, j’ai envie de défendre ce projet.« ). Plus compliqué, on lui avait demandé de s’occuper des nouveaux opposants. Sa voix est pleine de trémolos lorsqu’il cite son ami Pascal Fournier, beaucoup plus dure lorsqu’il cite les propos élogieux que Thierry Solère adressa au maire, en juillet 2008 (le premier adjoint réclama un ban pour son maire) et jusqu’en octobre 2010, devant Jean Nouvel. Il se lance alors dans une leçon sur la trahison, mot beaucoup employé par les nouveaux opposants, et accuse Thierry Solère de ne poursuivre que des fins personnelles. Visant ensuite les autres élus de l’opposition, il explique qu’il y a deux types d’opposants, « les rigolos et les revanchards, ceux qui ne vous pardonnent pas, Monsieur le Maire, de réussir là où ils ont échoué ! » Très applaudi par la majorité, il l’est aussi, ironiquement, par ses amis d’hier qui lui offrent une mordante standing ovation.

pierre-christophe baguet

C’est enfin au maire, Pierre-Christophe Baguet, de s’exprimer. Il est 23h passées. Il commence par féliciter « tous ceux qui ont défendu leur point de vue avec talent. » Quant aux autres, il leur fait savoir que les attaques personnelles le laissent de marbre. Il aura à le répéter durant la soirée. Il enchaîne alors sur une suite de réponses plus ou moins ciblées :

– A ceux qui mettent en doute l’implication du Grand Paris et des grandes collectivités, il annonce qu’André Santini (président de la Société du Grand Paris et vice-président de GPSO) et Patrick Devedjian (président du Conseil Général) ont écrit au commissaire-enquêteur pour soutenir le projet. Mieux encore, il lit des extraits d’une lettre reçue de Marc Véron (président du Directoire de la Société du Grand Paris), qui lui promet qu’une étude spécifique sera menée pour la desserte du Trapèze et de l’Ile Seguin, et que le tronçon du Grand Paris Express passant par le pont de Sèvres serait achevé en 2018. Dans la salle, on doute : qui a oublié la lettre du ministre des Transports Dominique Bussereau qui en mars 2008 promettait deux stations de métro de plus au sud de la ville ?

– Sur la consultation, il se fâche contre ceux qui mettraient en doute l’honnêteté du commissaire-enquêteur. « La concertation a été exemplaire ! » martèle-t-il. Il raconte que le CESL, qui compte parmi ses membres des représentants d’associations d’environnement, a voté son rapport à l’unanimité. Il cite un membre, qui compara bucoliquement les tours de l’Ile aux… pins des Landes. Que n’a-t-il donné son nom. Il ajoute que le conseil d’administration du Forum universitaire, une association de près de 1000 membres, a applaudi au projet, insistant sur le fait que ces différentes instances étaient représentatives de la ville.

– Il a réaffirmé son hostilité au referendum, s’appuyant sur le précédent de Clichy : le commissaire-enquêteur aurait été très contrarié d’une telle initiative. Dans la salle, le sort du commissaire-enquêteur provoque des exclamations ironiques. Pour le maire, l’enquête publique est un mode de consultation, et le referendum serait une erreur car il réduirait le sujet à une seule question. Il propose en revanche de diffuser un questionnaire élargi auprès des Boulonnais à la rentrée. Dans la salle, on s’interroge : les Boulonnais ne sont pas les seuls concernés et ne sont pas les seuls à payer, pourquoi seraient-ils les seuls à être consultés ?

– Sur le volet financier, il a démenti les propos de la presse, copieusement rappelés ce soir, selon lesquels il aurait déclaré ne pas avoir été courant de la situation financière de la SAEM en 2008. Un message qu’il serait bon de transmettre à son adjoint Guy Baroli, qui a invoqué cette explication pour faire comprendre le changement de projet. En réponse à Agnès Bauche, il a affirmé : « Je ne suis pas un kamikaze, la SAEM ne dépensera que l’argent qu’elle aura reçu » et il a répété, à la suite de Geneviève Dubost, que le présent projet était équilibré, riche et attractif. En revanche, « il y a urgence à adopter ce projet » en raison de l’implication d’investisseurs privés : « un report pourrait leur faire peur » a-t-il redouté.

– Revenant sur la question des flux, abordée par Éric Vincent et Jean-Michel Tisseyre, il a établi un parallèle avec la fréquentation escomptée dans le projet de fondation Pinault. François Pinault, a-t-il rappelé, espérait attirer 1 million de visiteurs par an sur l’île sans les navettes Vogueo, et sans le Grand Paris Express. Le maire a mis ce chiffre en balance avec les 40 000 personnes attendues quotidiennement sur l’île avec son nouveau projet. De fait, le parallèle ne tient pas, on ne peut jouer 1 million contre 40 000 : à supposer que la fondation Pinault ait été ouverte 300 jours par an, on aurait eu donc affaire à environ 3 500 visiteurs par jour, qui n’auraient de surcroît pas observé des allers-retours pendulaires, comme ce sera le cas des salariés du nouveau projet.

– Suite au coup de tonnerre provoqué par Jean-Pierre Fourcade, enfin, il a expliqué que l’Ile n’était pas concernée, le schéma de cohérence territoriale (SCOT) ayant été adopté en décembre 2008, le projet serait compatible.

Après une nouvelle suspension de séance, Jean-Pierre Fourcade a demandé un scrutin public par appel nominal. Il s’agit d’une procédure exceptionnelle, en général, les élus votent par groupe. En l’occurrence, les groupes sont cassés, et chaque élu se prononce individuellement et personnellement. La litanie a alors commencé : après chacun des 55 noms, on entendait « pour ! » ou « contre ! » mais le résultat fut sans surprise. Par 37 voix de la majorité contre 18 voix de l’opposition, la révision simplifiée du PLU de l’Ile Seguin a été adoptée.