Hier se tenait le conseil tant attendu où la révision simplifiée du PLU de l’Ile Seguin a été adoptée. Si le vote fut sans surprise (adoption à 37 voix contre 18), la séance valait le détour ! Une fois n’est pas coutume dans cette rubrique, on vous propose un article d’ambiance.

Les riverains de Meudon en habit de guerre

Il faut s’imaginer la morne salle du conseil municipal débordante de monde, plus une chaise libre, des gens debout, des gens dans le couloir… Michel Becq, le charismatique leader de Meudon, était venu avec des dizaines de personnes presque en habits de feria, rouges et blancs, tandis que les premiers rangs avaient été réservés aux supporters du bord opposé, dont certains haussaient timidement une feuille blanche griffonnée à la hâte : « Oui aux tours »

Il faut s’imaginer un conseil municipal au grand complet, à l’exception de Monsieur Gallant, à qui nous adressons toutes nos pensées, et de Madame Montiès, qui avait trouvé le moyen d’être occupée ailleurs.

Il faut s’imaginer deux annonces qui firent pshitt, la création d’un nouveau groupe d’opposition UMP, et la création d’un intergroupe entre UPBB et ce nouveau groupe.

Il faut s’imaginer 10 questions orales, quand la moyenne tourne plutôt autour de deux, dont plusieurs posées par des élus de la majorité qui en général ne demandent rien.

Il faut s’imaginer, comme c’est de bonne guerre, que le point de l’ordre du jour qui  avait fait déplacer la foule ne fut abordé qu’à 21h, après déjà deux heures de conseil. Et, en corollaire, l’impatience montante, grondante, du public, commentant de plus en plus librement les débats. On salue la perspicacité de TF1, arrivé à la minute près.

gauthier mougin

A 21h donc, Gauthier Mougin, l’adjoint à l’Urbanisme, entame la présentation de la délibération. Il lui a fallu du courage ! Du fond de la salle, le chœur des riverains huait, s’exclamait, s’indignait, le poussant à s’interrompre à plusieurs reprises. Le maire l’encourageait à poursuivre, mais jamais lecture ne fut plus pénible. Excédé à la fin, pour la première fois de la soirée, le maire menace de faire évacuer la salle. La salle lui répond « chiche ! »
Ce qui aurait dû tout arranger n’arrangea rien : conformément à la requête du commissaire-enquêteur, les ateliers Nouvel avaient réalisé une nouvelle maquette du projet, non pas flottant ex-nihilo, mais intégrée à l’environnement de l’île, avec des masses opaques pour les tours. Dévoilée en grande pompe au cœur du cénacle municipal, elle acheva de déchaîner totalement le public, qui ne fut pas autorisé à approcher. Tandis que les élus, consciencieusement, en faisaient le tour, les slogans fusaient : « Non aux tours !« , « Retour au PLU !« , « Monsieur Baguet promoteur !« , « Menteur ! » scandés à l’initiative de quelques stentors à la voix particulièrement bien timbrée.

philippe tellini

Le maire engage un dialogue à distance avec les manifestants que rien ne calme, il promet de nouveau l’évacuation de la salle mais n’est pas pris au sérieux. Le personnel de sécurité essaie de calmer le jeu, alors que les caméras, qui flairent la belle image, se rapprochent. C’est alors que l’adjoint à la sécurité, Philippe Tellini, entre en scène : arborant son sourire légendaire, il s’interpose entre caméras et manifestants, le bruit est tel qu’on n’entend rien à l’échange. Interrogé par les journalistes sur l’opportunité d’organiser un referendum, il explique que c’est pour lui une mauvaise solution, le sujet étant trop compliqué pour tenir dans une question. Pendant ce temps, d’une voix faible, Monsieur Mougin achève sa lecture.

A gauche, la maquette dans son environnement. A droite, la maquette initiale. Merci à la charitable élue qui nous a transmis cette photo.

Vient le moment des prises de parole. Une forêt de bras se lève, le maire en compte 24, sur un conseil de 53 membres ce soir-là ! Le maire pose solennellement son chronomètre sur la table et annonce la couleur : 5 min chacun. On assiste alors à l’une des plus belles passes d’armes de l’histoire du conseil municipal. Si le PLU est central, des sujets secondaires ne furent pas négligés, du règlement de comptes à l’auto-justification, des promesses aux engagements, de l’opportunisme au cynisme, des vieux dossiers aux présomptions, nombres d’élus en ont pris pour leur grade. Chaque intervention défavorable au projet fut généreusement applaudie par la salle. Chaque intervention favorable fut huée par la salle, applaudie par la majorité et par les premiers rangs.

dorothée pineau

Dorothée Pineau (UPBB) prend la parole la première. Lorsqu’elle rappelle le mot d’Edgar Faure (« Ce n’est pas moi qui tourne, c’est le vent« ), la salle applaudit à tout rompre. Las ! le maire brandit le chronomètre : temps écoulé. Les protestations fusent de toute part, Fatima Cardetas et Rosaline Laureau renoncent à leur temps de parole en sa faveur sous les applaudissements, le maire reste intraitable sous les sifflets et donne la parole à l’intervenante suivante. Surprise, Martine Even, en guise d’intervention, demande une suspension de séance. Il doit être 21h10, ça va durer deux heures comme ça.
Un arrangement ayant apparemment été trouvé dans les couloirs, Dorothée Pineau reprend son intervention. Commentant les annonces faites à la presse selon lesquelles le maire, à l’écoute des riverains, aurait accepté d’abaisser le niveau des tours de 160 à 100m, elle rappelle que jamais, il ne s’est avancé sur quelque hauteur que ce soit. Dans le document soumis à enquête publique, au chapitre hauteur, on lit : « sans objet » « C’est donc une fausse concession que vous nous faites ce soir » estime-telle. Surtout, elle a contesté la nature même de la révision simplifiée, mettant le maire en garde : « Est-ce vraiment votre objectif que la ville de Boulogne figure un jour comme illustration d’un arrêt fiché au code Ville de Boulogne-Billancourt contre M X ? Ce pourrait être la seule postérité de votre projet. »

martine even

Martine Even (@lternance), moitié colère, moitié ironique, revient sur le rapport du commissaire-enquêteur. Elle y a laissé des remarques, tout un développement en faveur des espaces verts, du sport et de la faible densité, et ne les reconnaît pas dans le rapport : « Le rapport indique : « Ne s’est pas exprimée sur les tours, » est-ce parce que c’est moi que cette précision est donnée ? » a-t-elle demandé. Suit le cas d’un mystérieux groupe de dix personnes aux signatures illisibles : « Nous les avons retrouvées, Monsieur le Maire, il s’agit des membres de la section socialiste qui travaillaient sur le sujet. » Dans la salle, les rires éclatent.

mathieu barbot

Mathieu Barbot (UMP), nouvellement tombé dans l’opposition, s’essaie aux grands mots. Il dénonce la trahison du maire, le déni de démocratie, la rupture du contrat électoral : « Vous avez changé d’avis, c’est votre droit, mais ça ne veut pas dire que les Boulonnais, eux, ont changé d’avis » déclare-t-il. S’appuyant sur un sondage réalisé par le Parision auprès d’un millier de personnes, et sur sa pétition lancée un mois plus tôt, il estime que la population des environs manifeste un réel intérêt pour le projet, une vive opposition, et surtout le volonté de donner son avis. Il demande donc au maire l’organisation d’un référendum local.

éric vincent

Eric Vincent, qui avait déjà déclenché un tonnerre d’applaudissements lors de sa prise de parole sur l’examen du compte administratif en début de séance, laissant aux élus de la majorité « la pleine responsabilité de dire la vérité [sur l’état financier du projet de l’île Seguin] » fut de nouveau couvert d’applaudissements après son intervention polie et pratique sur les flux, les transports et l’équilibre de l’opération. Il a notamment calculé que la venue de 40 000 employés sur l’île occasionnerait un triplement du flux de la ligne 9, rappelant par la même occasion que le maire n’avait « aucune maîtrise sur le calendrier du Grand Paris Express. » Cette augmentation, a-t-il souligné, pose également d’évidents problèmes de sécurité.
Par ailleurs, il a dénoncé un projet contradictoire, qui viserait  à faire de l’île Seguin « un lieu artificiel où se révèleraient les contradictions d’une politique qui cherche à la fois à en faire une vitrine culturelle et une machine à cash. »

Judith Shan

Judith Shan (PS) commence par lire le message d’un habitant qui demande aux élus de se prononcer « en leur âme et conscience, » avant de demander pourquoi ce projet présenté comme phare pour le Grand Paris est entièrement à la charge de Boulogne Billancourt. Elle suggère de faire appelle à une autre collectivité, voire à l’Etat. Alors qu’elle entame un développement sur les transports, elle est interrompue par le maire, chronomètre en main. Les protestations sont vives, mais Judith Shan ne bénéficiera pas de la jurisprudence Pineau. Motif : un accord a été passé entre groupes, Madame Shan est une élue indépendante, elle n’est donc pas concernée. Elle résume alors en une minute, encouragée par la salle qui l’applaudit vivement.

isaure de beauval

Première élue de la majorité à s’exprimer, Isaure de Beauval entame bravement l’énumération des équipements culturels prévus sur l’île, pour dire qu’elle en est fière. Elle souligne leur variété (tous les arts réunis), leur prestige, le phénomène que cela sera. Elle n’oublie pas Philippe Starck, le nouveau grand nom qui circule autour du cirque, et estime que « Tous ces partenaires n’ont pas choisi l’île Seguin par hasard. » Dans la salle, on s’impatiente, tant le programme est connu et rabâché, chaque mot est relevé avec ironie. Madame de Beauval finit en en appelant « au souci de l’intérêt général » de ses collègues.

jean-michel tisseyre

Jean-Michel Tisseyre (@lternance) commence par exhumer le programme de campagne du maire, dont il cite des extraits. Puis, abordant le sujet qui lui est cher, il enchaîne : « Pardonnez-moi cette approche triviale, mais par quel moyen les salariés iront-ils travailler d’ici 2025 (date d’entrée en fonction du Grand Paris Express, ndlr) ? » Pour résoudre l’aporie, il en appelle « au bon sens du maire, celui du candidat Baguet ; les Boulonnais ne veulent pas de cette île, Ibiza la nuit et Défense le jour. » Dans la salle, on approuve et on rit.

pascal fournier

Pascal Fournier, adjoint à la Culture démissionnaire un mois plus tôt, innove en brodant son intervention sur le thème des regrets : regrets face aux dérives d’un projet sur l’île qui « fut sa muse durant trois ans, » regrets face aux dissensions entre les alliés d’hier, regrets de l’enthousiasme qui d’après lui avait porté sa liste municipale en 2008. Incorrigible adepte de la paronomase, il appelle en conclusion à « réviser la révision »  : « que sont quelques mois de concertation en plus, si ça peut nous faire gagner des années ? » a-t-il demandé, sous les applaudissements.

guillaume gardillou

Guillaume Gardillou (UMP) dénonce à son tour la trahison des engagements. Surtout, en concordance avec sa prise de parole lors de l’examen du compte administratif, il demande au maire de préparer pour le conseil municipal de juillet une nouvelle projection financière de la SAEM, qui prendrait en compte les cinq années de recours prévisibles.

béatrice belliard

Comme il n’y a pas de hasard, on comprend que l’intervention de Béatrice Belliard ait porté en réponse sur le tort de « certains qui sont partis trop tôt en campagne. » Madame Belliard n’a pas l’habitude de défendre des projets. Lorsqu’elle a prononcé « les tours que nous souhaitons… » le public a hurlé son indignation. Poursuivant de son mieux, l’adjointe a expliqué que ces tours contrasteraient par leur harmonie avec le « bloc » prévu par le maire précédent. « Elles seront peut-être très belles, ces tours… » a-t-elle encore tenté, dans le bruissement continu des manifestants qui agitaient leurs cartons rouges.

agnès bauche

Agnès Bauche (UPBB), après avoir rappelé que Madame Belliard avait été de ceux qui, pour ralentir la mise en œuvre du précédent projet, avaient déposé des recours contre le PLU de 2004, a fait rire en comparant la maquette de Jean Nouvel au carrosse de Cendrillon. Et sa concrétisation d’aujourd’hui en citrouille. Redevenant sérieuse, elle a commenté une déclaration parue le jour-même dans la presse : le maire y mettait en garde un éventuel rival en 2014 si rien ne sortait sur l’île Seguin. Elle a alors demandé : « Faute de susciter l’adhésion, c’est donc par la menace que vous espérez nous convaincre ? » Poursuivant sur sa lancée, elle lui a reproché de se comporter en kamikaze et de le savoir. En conclusion elle a appelé le maire et ses collègues à méditer sur le sujet du bac du matin même : « Peut-on avoir raison contre les faits ? »

gérard askinazi

Gérard Askinazi (UMP) s’est ensuite lancé dans un véritable réquisitoire. « Vous ne respectez ni vos électeurs, ni les Boulonnais, ni votre projet… » a-t-il énuméré, avant d’expliquer que la densité sur l’île serait de 15 % supérieure à celle de la Défense. « Vous faites peur à la population, Monsieur » a-t-il ajouté, sous les applaudissements et les cris du public.

jean-michel cohen

Au cas où on se serait ennuyé, Jean-Michel Cohen (UPBB) s’est chargé de remettre de l’ambiance : « Toutes ces interventions sont un peu répétitives » a-t-il déclaré tout d’abord, sous les hochements de tête de la majorité. Une fois le public gagné, c’est parti : « Monsieur le Maire, Chateaubriand disait, la politique, c’est dire des choses à des gens. Vous pratiquez admirablement cette définition, et vous l’avez même bien améliorée, puisqu’avec vos maquettes, vous montrez aussi des choses à des gens. » Hilarité générale. Décidément inspiré, il poursuit : « Récemment, vous avez inventé la relativité. Vous nous parlez de densité relative, de dette relative… Il y a aussi des majorités relatives » a-t-il conclu en chute. Ses derniers mots furent couverts par les applaudissements.

guy-rené baroli

Le rôle du vieux briscard échut à Guy Baroli, élu, avec quelques éclipses, depuis 1989 : « J’assiste ce soir au nième débat sur l’île Seguin » a-t-il annoncé en guise d’entrée en matière. Après quelques considérations, il s’est appuyé sur le rapport commandé au CESL en janvier et rendu au mois de mai : « Le rapport du CESL montre que le projet est acceptable, et que rien n’est figé » a-t-il déclaré. Revenant sur la situation de la SAEM en 2008 et sur les 132 millions d’euros qui auraient été déjà engagés sur l’île à l’époque, il a dit comprendre les modifications apportées au projet de campagne de sa majorité. Il n’en fallut pas plus pour déclencher les huées de la salle.

Entracte !