Rue de l’Ancienne Mairie, deux plaques commémoratives rappellent que dans les années 20 lors des « Dimanches de Boulogne », autour du marchand d’art Kahnweiler, de sa femme et du peintre Juan Gris, se retrouvaient André Malraux, Raymond Radiguet, Gertrude Stein, Picasso, Erik Satie, Le Corbusier et bien d’autres encore…

À proximité, dans la rue du Port, les jardins Khan et les archives de la Planète rassemblées par le banquier philanthrope Albert Kahn, reçoivent des visiteurs du monde entier…

C’est aussi dans ce quartier de Boulogne qu’en 1950, le sculpteur français Jacques Gestalder s’est installé, au 8 de la Villa Buzenval, une tranquille impasse donnant dans la rue Anna Jacquin ; un lieu découvert par hasard, alors qu’il transgressait comme de nombreux Parisiens, un arrêté de 1923 interdisant les baignades dans  les eaux encore propres de la Seine…

Le sculpteur y a vécu près d’un demi-siècle et j’ai pu rencontrer sa veuve, la danseuse Jacqueline Gestalder[1], qui s’est prêtée avec beaucoup de patience à une interview.

Jacqueline Gestalder, pouvez vous nous présenter le 8 Villa Buzenval ?

Mon mari y avait installé un vaste atelier qu’il avait tenu à construire lui-même, avec l’aide d’un camarade, et qui tenait aussi lieu de maison ; Le Corbusier lui avait prodigué ses conseils et Marcel Dassault, qu’il avait connu en déportation, lui avait offert des pierres meulières. Dans le jardin se dressaient de nombreuses œuvres que mon mari taillait directement ; je me souviens par exemple d’un marbre monumental, Le Sagittaire, qui se trouve maintenant dans le parc de l’Hôtel de Ville de Yerres, dans l’Essonne.

Jacques Gestalder avait-il choisi ce lieu excentré pour créer et travailler dans le calme et la solitude ?

Jacques Gestalder à l’oeuvre – Photo : Jacqueline Gestalder

Non, l’atelier de mon mari a été un lieu de rencontre pendant près d’un demi-siècle de poètes, hommes politiques, écrivains, scientifiques, musiciens, acteurs, danseurs, sportifs. Il est impossible de les citer tous mais parmi les fidèles, il y avait par exemple nos amis Boulonnais, le docteur Albert Bezançon, le créateur et premier conservateur en 1939 du Musée municipal de Boulogne[2] et la comédienne Hélène Sauvaneix, qui demeurait rue du Belvédère[3]. Marcel Landowski, qui habitait à l’époque rue Max Blondat, vint dès les années 50 rendre visite à mon mari.

Je me souviens également de ces grands hommes de théâtre, Jacques Hébertot, et Pierre-Aimé Touchard, alors administrateur de la Comédie française…

Et bien sûr il y a eu Jean Cocteau que mon mari a connu en 1941 ; leur amitié et leur correspondance ont duré jusqu’à la mort de Cocteau. Jacques Gestalder a sculpté le buste du poète qui se trouve à l’Institut de France, et Cocteau lui a en quelque sorte dédié son dernier film « le testament d’Orphée »[4].

Vous avez également parlé de sportifs…

Oui, mon mari était lié par exemple aux championnes de patinage Jacqueline et Raymonde du Bief, à Jules Ladoumègue, le grand champion de course à pied.

Il a représenté la première championne olympique française, Micheline Ostermeyer, en train de lancer le disque[5]. Une petite réplique de cette statue récompense d’ailleurs depuis 2004 de grands champions, Yannick Noah, Isabelle Autissier, Michel Jazy, Annie Famose, Alain Calmat, Stéphane Caron.

Et l’on peut voir à l’INSEP (Institut National des Sports et de l’Éducation Physique), « l’Athlète Vainqueur » pour lequel a posé  Georges Dransart, l’athlète français le plus médaillé du sport du canoë-kayak.

…et de bien d’autres…

… des confrères artistes plasticiens, Paul Belmondo, Jean Carton…

… des acteurs comme ceux du film Camille Claudel, venus à l’atelier en 1987, car l’une des élèves de mon mari avait doublé les mains d’Isabelle Adjani modelant la terre…

… des politiques aussi, comme Guy Mollet[6], qui fut entre autres président du Conseil sous la IVe République et dont mon mari a sculpté le buste dans les années 60…

Jacques Gestalder a toujours été un homme engagé dans son temps. Né dans une banlieue ouvrière de Paris, il avait hérité de son père, artisan coiffeur et militant syndicaliste, d’une passion sociale qui ne l’a jamais quitté et d’un intérêt permanent pour les êtres humains et le monde qui l’entouraient. Ce qui explique la richesse et la diversité de ses amitiés…

Si vous deviez caractériser son œuvre, que diriez-vous ?

Bronze de Lycette DARSONVAL à la fondation Bettencourt Schueller à Neuilly-sur-Seine – Photo : David Gestalder

Je dirais d’abord que c’est une quête du mouvement, comme par exemple cette statue qui se trouve à l’Opéra Garnier à Paris, devant l’entrée de la bibliothèque musée ; c’est celle d’un danseur étoile d’origine tchèque, Alexandre Kalioujny[7], en train d’exécuter  un saut impressionnant du ballet des Danses Polovtsiennes [8]. D’autres danseurs ont aussi inspiré Jacques Gestalder : Lycette Darsonval[9], partenaire de Serge Lifar, Claire Motte…

Je dirais ensuite que c’est une œuvre centrée sur l’être humain. De nombreux bustes témoignent de son aptitude à saisir l’essentiel d’une personnalité ; Jean Cocteau, que j’ai déjà mentionné, François Mitterand, rencontré à l’époque du CIR[10], et l’abbé Pierre, rencontré dans sa retraite normande en 1994. Et bien sûr le buste de Le Corbusier que les Boulonnais peuvent admirer au musée des Années 30.

Ce sont enfin des sculptures monumentales qui ont longtemps occupé le jardin de son atelier de Boulogne et qui sont désormais dispersées.

Boulogne possède seulement le buste de Le Corbusier exposé au Musée des années 30 ; mais les Boulonnais peuvent-ils découvrir d’autres œuvres, ailleurs que dans des collections privées ?

Certainement. Dans les Hauts de Seine par exemple, on peut voir au lycée Alexandre Dumas de Saint-Cloud un monument en pierre intitulé « l’Amour connaît » ; à Rueil-Malmaison toute proche, une sculpture à deux faces « Les nageurs du cosmos ». Et à Conflans-Sainte-Honorine, « La Seine et l’Oise » rappellent la vocation de cette capitale de la batellerie. À Neuilly-sur-Seine, deux sculptures en pierre représentant saint Jean et sainte Geneviève ornent depuis 1949 le portail central et la façade principale de l’église Saint-Pierre.

J’ajouterai que certains Boulonnais se rappellent peut-être une œuvre qui se trouvait tout au haut de l’escalier d’honneur de la mairie et qui représentait un « Couple ».[11]

Comment expliquez vous que cette œuvre si riche et si complexe ne soit pas connue comme elle le mérite ?

Naissance d’Aphrodite, pierre. – Photo : Jacques Gestalder

La réponse à votre question, mon mari qui était aussi poète, la donne lui même je crois :

« Maître, me dira-t-on…Non. Je serai au soir

de ma vie, humble et doux, rien qu’un grand camarade… »

ou encore :

« Ainsi j’ai vécu caché, sombre dans ma tanière.. »

Aux « mondanités » parisiennes, il préférait la Bretagne et se passionnait pour la tradition celtique qu’il a servie en écrivant des poèmes et des pièces de théâtre sur l’histoire du roi Arthur ou celle de l’enchanteur Merlin.

Cette passion l’a amené à devenir grand druide des Gaules et lorsqu’il est mort il y a quatre ans, comme il l’avait demandé, ses cendres ont été enterrées au pied d’un chêne en la forêt de Brocéliande.

Jacqueline Gestalder, il me reste à vous remercier de nous avoir aidés à mieux connaître l’œuvre de cet artiste boulonnais et à souhaiter que la ville lui accorde une place plus importante.

 

Pour aller plus loin

Quatre films :

« La pierre et la forme » (1962) de Paul Soulignac

« Gestalder, sculpteur témoin de son temps » (1990) d’Arthur Desclozeaux

« Deux médailles pour un artiste » (2001) de Richard Sciuto

« L’athlète vainqueur » (2004) d’Alain Tricau

Liens externes :

http://www.artactif.com/gestalder-jacques

http://www.canalacademie.com/Jacques-Gestalder-sculpteur-du.html

http://www.canalacademie.com/Le-buste-de-Jean-Cocteau-par.html

http://www.institut-de-france.fr/minisite/gestalder/1330_accueil.html

http://www.dailymotion.com/video/xb2qkg_la-fonte-dun-buste-de-jean-cocteau_creation


[1] Jacqueline Gestalder a fait partie des ballets Lycette Darsonval

[2] dirigé depuis 1983 par Emmanuel Bréon, puis par Frédéric Chappey, et rebaptisé Musée des Années 30 en 1994

[3] Elle a entre autres, été choisie en 1948 par Paul Claudel pour jouer Violaine dans « L’annonce faite à Marie » au théâtre Hébertot

[4] Trois jours avant le début du tournage, Cocteau écrivit à Gestalder « …je commence “un film pour personne”. Si, pour vous… »

[5] Cette statue en bronze se trouve à l’INSEP depuis 1952

[6] secrétaire général du parti Socialiste de 1946 à 1969

[7] 1923-1986

[8] d’après l’opéra russe Le Prince Igor de Borodine

[9] représentée par deux sculptures en bronze à la Fondation Bettencourt Schueller (Neuilly/Seine)

[10]Convention des Institutions Républicaines, parti fondé par F. Mitterand en 1964

[11] Ce plâtre se trouverait actuellement dans les réserves de la Mairie