Le 2 mai, Nous sommes l’humanité, documentaire exceptionnel sur le peuple des Jarawas, sort en salle et notamment au cinéma Landowski. Rencontre avec le réalisateur Alexandre Dereims, engagé depuis des années pour la défense de ce peuple premier.

Les Jarawas, dépositaires d’une aventure humaine vieille de 70 000 ans

C’est un de ces paysages paradisiaques vantés par les agences de voyage : à quelques kilomètres de la Thaïlande, non loin non plus de l’Inde, dont il dépend, s’étend l’archipel des Andamans. Des centaines d’îles tropicales, baignées par des eaux translucides et, pour certaines d’entre elles, peuplées depuis… 70 000 ans. C’est en effet à cette époque si ancienne qu’on en a tous perdu la mémoire, que des hommes ont quitté l’Afrique pour explorer le reste du monde. Certains se sont installés sur ces îles et y ont fait souche. Ils y sont demeurés paisiblement jusqu’aux années 1970.

Jarawas

L’archipel des Andamans, entre la Thaïlande et l’Inde.

C’est alors que tout change : l’Inde, soucieuse de développer son territoire et de défendre ses intérêts géostratégiques, aménage une route à travers la forêt. L’Andaman Trunk Road importe alors le monde extérieur et son cortège de violence sur le territoire des Jarawas. Les militaires et les braconniers, d’abord, puis, à l’orée du XXIème siècle, des touristes curieux de « culture tribale » (sic, notion promue par un site de voyage). 
Ces dernières années les conditions de vie des Jarawas se sont dégradées à vive allure. Harcelés par les braconniers, dérangés par les safaris photos, les représentants de ce peuple afro-asiatique sont désormais la cible d’une assimilation à marche forcée. 

Nous sommes l’humanité, témoignage exceptionnel d’une culture en danger

Jarawas

Alexandre Dereims – DR

Le réalisateur Alexandre Dereims n’en est pas à son coup d’essai. Récompensé par le prix Albert Londres pour Han, le prix de la liberté sur les réfugiés nord-coréens (2009), il a aussi mis en lumière le trafic pervers d’êtres humains opéré par les autorités libyennes avant la chute de Khadafi dans Le piège (2011). Avec Nous sommes l’humanité, qui sort en salle le 2 mai, Alexandre Dereims délivre le message des Jarawas, peuple premier tenu à l’écart du monde jusqu’à ce que celui-ci s’impose à eux.

e-bb : Le prix de la liberté, Le piège, et aujourd’hui Nous sommes l’humanité : quel documentariste êtes-vous ?

Alexandre Dereims : Ce que je veux, c’est donner la parole à ceux qui ne l’ont pas. Il n’y a pas de commentaire dans Nous sommes l’humanité. Le film propose une immersion dans le monde des Jarawas qui permette de les entendre.

Jarawas

Outa en train de chasser. – CR Claire Beilvert

« La route sent mauvais »

e-bb : Quelle notion les Jarawas ont-ils du monde extérieur ?

Alexandre Dereims : Elle est très limitée : le peu qu’ils savent du reste du monde vient de la route, qui ne leur apporte que le mauvais. Pour commencer, comme ils le disent, elle sent mauvais ! Et c’est elle qui draine les touristes qui se croient dans un zoo humain, les braconniers qui pillent leurs ressources, et la population des îles qui les agresse. Ces dernières années, plusieurs femmes ont été enlevées et violées. En 2014, quatre enfants jarawas sont morts des suites d’un traitement inadapté à l’hôpital. Ce serait un drame dans n’importe quelle communauté, mais là on parle d’une communauté de moins de 500 personnes, c’est une tragédie !

e-bb : Ce processus d’acculturation violente que vous décrivez a des précédents de sinistre mémoire. On pense à l’Australie, au Canada, aux Etats-Unis… on en connaît aujourd’hui parfaitement les répercussions. Comment comprendre que la communauté internationale laisse faire ?

Jarawas

Le potentiel touristique des Andamans est déjà exploité par les tours opérateurs d’Inde, de Thaïlande et du Myanmar

Alexandre Dereims : Elle laisse faire essentiellement par ignorance. Sur place, l’AAJJS, organisme d’Etat, ne laisse aucun chercheur, aucune ONG approcher. Il faut comprendre que ce territoire revêt une importance géostratégique et économique pour l’Inde. Le pays a le projet d’y aménager un port en eaux profondes pour ses bases militaires. Dans le même temps, la zone connaît un fort développement touristique. D’ailleurs, c’est en convois militaires que les touristes traversent la route pour leurs safaris photos !
Donc les Jarawas, comme d’autres peuples avant eux, gênent. Inutile de changer de continent ou de remonter loin dans le temps. Dans le même archipel, le peuple des Onge a été déplacé, mis en réserve, coupé de son mode de vie traditionnel… Les Indiens ont détruit ce peuple, réduit à 80 personnes désespérées.

Une campagne internationale

e-bb : Les Jarawas se sentent donc menacés ?

Alexandre Dereims : Oui, bien sûr, et ils en font l’expérience. Quand nous sommes allés à leur rencontre, ils avaient été prévenus que nous venions de très loin. Ils ont parfaitement compris quel était notre objectif. Dans Nous sommes l’humanité, ils s’adressent à nous globalement. Sans discours, sans rhétorique, comme ils sont. Et j’espère de toutes mes forces que leur message sera entendu.

e-bb : Pour accompagner leur message, vous avez d’ailleurs lancé une pétition adressée au gouvernement indien.

Jarawas

Un petit garçon paré d’un collier de fleurs.

Alexandre Dereims : Oui. Elle a déjà réuni 245 000 signatures du monde entier, ce qui nous permis de gagner en visibilité. En parallèle, nous avons signé la Déclaration universelle des droits de l’humanité. Ce texte lie indéfectiblement l’environnement et les droits de l’homme. Par ce truchement, nous allons pouvoir porter la parole des Jarawas auprès des institutions internationales. Mais le soutien de l’opinion sera d’un grand poids, c’est pourquoi il est important que ce film soit vu.
Actuellement en Inde, c’est le PJB, le parti suprématiste hindou, qui est au pouvoir. Mais il y aura des élections en 2019, et si les libéraux sont élus, j’ai bon espoir que l’arrêt de la cour suprême indienne qui a prononcé la fermeture de l’Andaman Trunk Road soit enfin respecté.

Un message de bonheur

e-bb : Qu’avez-vous appris au contact des Jarawas ?

Alexandre Dereims : Quelque chose de formidable, que je veux partager avec tous les spectateurs du film : la vie, c’est beau !

Jarawas

Le sourire d’Outchou, la mascotte du film

A notre époque anthropocène où on se pose des questions sur la survie de l’espèce humaine et sur les moyens de limiter les dégâts causés par les hommes, le regard que les Jarawas posent sur le monde est une leçon. Je me souviens d’Outa me demandant pourquoi les étoiles ne tombent pas du ciel, et du mal que j’ai eu à lui répondre…

Les Jarawas entretiennent des valeurs humaines fondamentales, il n’y a ni domination, ni hiérarchie entre les êtres pour eux. Leur façon de vivre ensemble nous a bouleversés. La solidarité et la bienveillance sont très fortes, on le voit dans le film avec la famille d’Outchou, le petit garçon qui illustre l’affiche du film, ou avec ce couple d’amoureux qui explique tout faire ensemble… Une jeune femme a cette remarque formidable, à un moment : « Nous avons l’air différents de vous, mais nous sommes tous beaux. »
C’est ce que je retire aussi de leur message : soyez heureux, soyez bienveillants les uns envers les autres !

NOUS SOMMES L’HUMANITE – Bande annonce Cinéma from Alexandre Dereims on Vimeo.

Nous sommes l’humanité, documentaire d’Alexandre Dereims (90 min), sortie nationale le 2 mai, projeté au cinéma Landowski.
En savoir plus sur le site du film.