QG, 2010, tirage photographique, 150 x 250 cm, exposition OUTREMONDES, Espace 2030, musée des Années 30, Boulogne-Billancourt. ©Jean-François Rauzier

Une partition mathématicienne de l’espace

Plonger dans l’univers onirique du photographe-plasticien Jean-François Rauzier, c’est un peu tutoyer les mondes étranges des prisons du Piranèse et des constructions impossibles d’Escher. Comme ses deux aînés, l’artiste compose une partition mathématicienne de l’espace. Ses hyperphotos, qui repoussent sans cesse les limites du cliché, sont autant de pelures d’oignons qu’on enlèverait pour retrouver toujours  le même produit intact. À l’infini.
Une halte précieuse et curieuse au cœur  d’éléments d’architecture démesurés dans lesquels il faut se perdre, pour mieux admirer le détail et simplement y rêver. Plus fort encore, le concept des hyperphotos, créé par Jean-François Rauzier, n’est qu’un reflet de l’artiste lui-même. Un homme qui en cacherait un autre, qui en cacherait un autre, qui en… etc. Ses mots masquent toujours une pensée parallèle.
Rencontre rare, avec un assembleur exalté, lauréat 2008 du prix Arcimboldo, récompensant la création d’images photographiques numériques.

 

Dédale

Vous êtes passé par l’école Louis-Lumière, vous avez été un photographe publicitaire reconnu, votre concept d’hyperphoto fait définitivement de vous un artiste… d’où venez-vous, Jean-François Rauzier ?

C’est, pour ainsi dire, Pascale Cayla de l’Art en Direct à Boulogne-Billancourt qui m’a découvert après avoir vu une de mes photos. Je me suis toujours exprimé comme photographe dans la publicité et en tant qu’artiste, au travers de la peinture et de la sculpture, mais mon vrai travail créatif a démarré avec l’arrivée du numérique. J’ai commencé ce genre de photos en 2001, à 49 ans, tout en travaillant. Depuis 2006, je me consacre uniquement à mon art.

Que vous a apporté le numérique de si particulier ?

J’ai pu faire ce que je fais maintenant. Avant son arrivée, on connaissait des frustrations dues aux contraintes et aux limites du montage. Si on n’avait pas de labo, il fallait passer par un intermédiaire. Le numérique a tout transformé. Quand j’ai trouvé cette technique d’assemblage de milliers de clichés pris au téléobjectif pour former une image géante, j’ai su que je pourrais appréhender un lieu dans sa globalité et aller plus loin dans la multiplication. Voir à la fois plus large et toujours de plus près, créer une sorte de panoramique à 360 degrés, avec un arrêt sur image.

Que cherchez-vous à montrer dans vos hyperphotos ?

Du faux… très vraisemblable. On voit bien que c’est faux, mais sans vraiment savoir d’où vient la déformation. Je veux que l’on se perde, que l’on ne comprenne pas tout. Faire du trompe-l’œil, au vrai sens du terme, du trompe-monde… que ces images de rêve, ces plans et ces perspectives fantasmés, reconstruits manuellement et totalement contrôlés, deviennent réels. J’adore l’illusion, le baroque, le merveilleux.

Perrier, 2010, tirage sur bâche, dimension de la bâche exposée à Roland Garros pendant toute la durée du tournoi de tennis : 300 cm x 450 cm, exposition OUTREMONDES, Espace 2030, musée des Années 30, Boulogne-Billancourt. ©Jean-François Rauzier

Ce style de photographie exaltée ne cache-t-il pas, un peu, un caractère obsessionnel ?

C’est vrai, je travaille de manière frénétique. J’ai, pour ainsi dire, attendu trente ans l’arrivée du numérique, alors maintenant je rattrape le temps. À la cadence où je travaille, en cinq ou six ans, j’aurai fait le travail d’une vie. Cette notion de multiplication, défoule mon caractère anxieux. Je ne peux pas quitter un lieu sans donner du travail à mes ordinateurs.

Série Casse-tête, 2007, tirage photographique, 120 x 150 cm (détail), exposition OUTREMONDES, Espace 2030, musée des Années 30, Boulogne-Billancourt. ©Jean-François Rauzier

Dans toutes vos hyperphotos, l’homme en gris caché derrière un chapeau c’est vous, faut-il y lire un message particulier ?

Bien sûr, c’est une manière de laisser ma trace. La terre est un palimpseste, tout le monde laisse des traces que l’on efface pour en remettre par-dessus. Cet homme au chapeau gris, souvent de dos, dont la silhouette est parfois en forme de trou de serrure, représente à la fois le démiurge ou l’illusionniste qui contemple sa création et le guide qui nous invite à pénétrer de l’autre côté du miroir et à le suivre. C’est aussi très pratique d’avoir le modèle sur place.

Ça vous fait quoi d’être un artiste ?

Ça me permet d’assouvir une addiction légitime et autorisée. Ce que j’étais obligé de voler en temps sur ma vie est désormais justifié et c’est bon. Ma femme ne peut plus rien dire ! ! Cela me pousse aussi à me renouveler sans cesse. Pour autant, cela ne calme pas mon besoin de contrôle total sur ce monde virtuel. S’il ne marche pas, c’est la panique. Alors, je multiplie les sauvegardes… Ce qui est rassurant, c’est de savoir qu’il y a des tirages dans le monde entier. Ça y est, j’existe, je peux presque partir en paix !

  • « OUTREMONDES » Jean-François Rauzier – Hyperphotos

Jusqu’au 5 septembre, à l’Espace 2030, 4e étage du musée des Années 30. 28, avenue André-Morizet.  Du mardi au dimanche de 11h à 18h et de 14h à 18h du 1er au 16 août. Gratuit le 1er dimanche du mois. www.rauzier-hyperphoto.fr

 

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