Quelques semaines après Jacques Sereys et son savoureux « Si Guitry m’était conté », place à une pièce du même Guitry, « Le mari, la femme et l’amant », créée en 1919. Sacha a seulement 32 ans mais il a déjà, à son actif, un premier mariage avec Charlotte Lysès (une ex de son père Lucien…), un premier divorce d’avec la même Charlotte, et un deuxième mariage en vue avec Yvonne Printemps. Il est donc en pleine forme pour donner son opinion sur la vie conjugale.

Et le TOP ne s’y est pas trompé qui a demandé à Julien Sibre, Molière 2011 pour « le Repas des fauves », de créer une nouvelle mise en scène pour ce trio dont Guitry ne va cesser de peindre les affres et les délices.

Comme ne s’y est pas trompé l’e-bb qui est allé interviewer Julien Sibre…

julien sibree-bb.- Pourquoi cette pièce de Guitry est-elle si rarement jouée ?

Julien Sibre.- Pour des raisons que j’ignore, ce n’est pas une des plus connues et en tant que metteur en scène, on aborde plus facilement « Désiré » ou « Faisons un rêve ». Peut-être a-t-elle un très mauvais titre, tellement banal, alors que c’est une très bonne pièce. « Le mari la femme et l’amant », cela peut rebuter même le lecteur, qui se dit qu’il sait déjà ce qui va se passer alors qu’en fait ce n’est pas vrai. « Ménage à trois » c’est déjà moins caricatural… Il est vrai aussi que Guitry avait seulement 32 ans à sa création et il ne savait pas qu’il allait beaucoup écrire sur le sujet. Son répertoire est également assez étoffé et ses pièces ne sont pas toutes montées tout le temps. Personnellement j’y trouve tellement de matière que je pense qu’elles devraient être représentées plus souvent.

e-bb.- Nous avons donc avec cette pièce une ébauche d’une partie de son œuvre ?

J.S.- Complétement. C’est une de ses premières pièces sur le sujet et peut-être, parce qu’il est assez jeune, une œuvre qui n’est pas aussi misogyne que celles qu’il écrira plus tard. Elle donne même la part belle aux femmes, ce qui nous laisse supposer que son rapport à ces dernières a évolué avec les années. Elles mènent plutôt les hommes par le bout du nez, en particulier au troisième acte, même si quelquefois il y a des petites saillies masculines un peu dures pour elles, mais elles en ont tout autant pour les hommes.

e-bb.-C’est une création ?

J. S.- Oui. Le texte a déjà été joué mais cette mise en scène non, et la pièce n’a jamais été vue sous cette forme. En accord avec le TOP qui l’a financée en partie, elle a été montée de cette façon, elle est donc jouée ici pour la première fois. C’est une première mondiale en quelque sorte.

e-bb.- Avez vous vu l’interprétation de Pierre Arditi et Evelyne Bouix, en 1998, dans la mise en scène de Bernard Murat au théâtre des Variétés ?

J.S. Non et ce n’est pas plus mal. Guitry, dont je reprends le rôle, est un extraordinaire comédien qui peut être intimidant et Arditi est un formidable acteur, en particulier pour ce genre de comédie vive, brillante, lumineuse. Si j’avais donc vu et Guitry et Arditi, leur succédant, j’y penserais forcément et j’aurais un peu de mal ; Guitry n’a pas été filmé donc je ne l’ai pas vu ; quant à Arditi, je ne l’ai pas vu non plus ; ce sera ma version, avec, je l’espère, la brillance des deux, car s’il n’y a pas la brillance et l’esprit de Guitry qu’a Arditi, on passe vraiment à côté de quelque chose…

e-bb.-Dans votre présentation de la pièce, vous parlez des névroses et des obsessions des personnages… Pouvez vous nous en dire plus ?

J.S.- Cela concerne par exemple la jalousie que Guitry trouve ridicule même si, lui, en a souffert. L’un des vecteurs de la pièce est d’ailleurs la jalousie de l’un des personnages. Les personnages secondaires sont tous, à un moment, obsédés sexuellement ; pour une raison que je ne révélerai pas, les femmes font la grève du sexe, comme dans la pièce d’Aristophane « Lysistrata » (NDLR. Lysistrata, épouse d’un des principaux citoyens d’Athènes, soulève toutes les femmes de la Grèce. Pour forcer leurs maris à cesser la guerre, elles jurent de faire la grève du sexe tant qu’ils n’auront pas signé la paix.). Pour deux raisons différentes, elles font la grève du sexe aux trois personnages masculins dont les névroses remontent complétement ; ce n’est pas seulement qu’ils se retrouvent à ne pas faire l’amour mais ça les rend dingues. À un moment donné par exemple, ils croisent un couple d’amoureux en voyage de noces dont on suppose qu’il fait l’amour tout le temps ; ça leur est insupportable et de façon excessive. Je me suis amusé à pousser l’excès qui est déjà dans l’écrit de Guitry ; ainsi l’un des personnages voit des femmes partout, s’adresse à une statue ou à un homme comme s’il parlait à une femme, un peu comme dans le film « La Ruée vers l’or » où le camarade de mine de Charlie Chaplin voit ce denier comme un poulet tellement il a faim. Il y a beaucoup de névroses autour du sexe dans « Le Mari, la femme et l’amant ».

Crédit Photo Marthe Lemelle

Crédit Photo Marthe Lemelle

e-bb. Sur le plan musical, vous vous êtes tourné vers les standards de jazz…

J.S. Cela peut paraître surprenant mais c’est assez normal. Très souvent dans Guitry, on entend de la musique classique qui peut aller avec la bourgeoisie de l’époque mais j’ai voulu mettre de la musique noire américaine ; ce qui est intéressant aussi sur le plan historique, puisque la pièce est de 1919… J’ai choisi un compositeur, Benny Moten, assez peu connu, qui compose un jazz Nouvelle Orléans très festif. Cela apporte de la vivacité au jeu et permet d’ouvrir le spectacle sur une chorégraphie ; cela peut paraître un peu décalé chez Guitry mais à mon sens cela ne l’est pas ; le texte résonne complétement avec cette musique. Les comédiens dansent aussi, cela montre l’état d’humeur des personnages qui ne travaillent pas et sont en vacances quasiment toute l’année ; quand l’un d’entre eux dit avoir un métier, les autres tombent des nues. En fait ils font la fête toute l’année, ont des domestiques et beaucoup d’argent ; leur seul souci est de savoir ce qu’ils vont faire le lendemain et éventuellement avec qui ils vont coucher.

e-bb. Une dernière question : avez vous rencontré des gens qui n’aiment pas Guitry ?

J.S. Oui, il peut y en avoir parce qu’il y a des clichés autour de Guitry qui peuvent faire qu’on ne l’aime pas : « Guitry c’est vieux », « cela parle toujours des rapports homme-femme », « c’est toujours la même chose »… Pourtant chez lui, les rapports homme-femme sont presque secondaires, et les rapports entre les gens, primordiaux ; il campe des personnages incroyables, le valet qui veut trouver une femme et demande l’autorisation à son maître de se fiancer alors qu’il n’a pas encore trouvé l’élue, un inventeur qui n’a jamais rien inventé mais qui se prétend inventeur, une femme qui décide de rompre avec son amant pace qu’elle a un accès de vertu et bien d’autres encore.

En fait les pièces de Guitry racontent beaucoup sur l’humain et le couple y est presque secondaire…