Après l’échec d’une entreprise de blanchisserie, et la mort par la guillotine d’un éphémère propriétaire banquier de la Du Barry, l’Ile est devenue un bien national.

Ile Seguin - Des Renault et des hommes - JL Loubet éd. E.T.A.I

Non, celui qui a donné son nom à notre île n’élevait pas des chèvres. Il était chimiste et travaillait avec Lavoisier. Il est l’un des découvreurs de la morphine. Né en 1767, esprit curieux il n’hésite pas à s’investir en tant que cobaye humain pour des expériences sur la respiration animale. Et ingénieux, il s’est attaché à toutes les applications pratiques de sa science.
Un besoin s’exprime de raccourcir le temps du tannage des peaux pour faire le cuir traditionnellement travaillé à partir du tannin contenu dans l’écorce de chênes. Deux ans sont nécessaires pour transformer une peau de bête en cuir avec de l’écorce en poudre. Armand Seguin ayant eu vent d’expériences en Angleterre, travaille à extraire le tannin des écorces pour en faire un agent beaucoup plus concentré. La France révolutionnaire est en guerre avec toute l’Europe et les soldats ont besoin de chaussures… Le comité de salut public lui verse une subvention de 18 000 francs en 1794 pour approfondir ses recherches.
Voici sa technique : les peaux sont préparées à l’acide sulfurique puis lavées à grande eau chargée de tannins, puis rincées et suspendues et séchées. L’invention Seguin fait des cuirs en 20 jours au lieu de 2 ans. Les soldats de l’an 2 sont mal équipés, il faut aussi selles et harnais. Un conventionnel, chimiste de ses amis, Antoine Froucroy, défend le procédé Seguin devant la Convention.
Séduite, celle-ci met à disposition de l’inventeur l’Ile du Pont de Sèvres ainsi que la Maison Brancas, bel hôtel particulier devenu maintenant la mairie de Sèvres. L’Etat s’engage pour quinze ans à acheter les cuirs de Seguin finance la tannerie par 350 000 francs de prêts. Armand Seguin, lui s’engage à traiter 30 000 peaux de bœufs par an pour la seule armée. L’ile devient très industrieuse. Laverie, traitement à l’acide sulfurique, essorages, séchage… On pollue, et par temps chaud, on rend l’air irrespirable, car les peaux exhalent une odeur nauséabonde que seuls les touristes qui ont visité les quartiers de tanneurs des pays du sud peuvent imaginer. Riverains de Meudon et de Boulogne, promeneurs et pêcheurs se plaignent… mais on ne les écoute guère.
L’affaire Seguin est florissante. Il a tué tous ses concurrents et obtient le monopole des tous les abattoirs du Grand Paris de l’époque. Il se tourne vers d’autres horizons et devient banquier… et laisse dépérir la tannerie dont les cuirs seraient de moins bonne qualité que ceux traités traditionnellement.
Bref, Seguin a un parcours du genre Pinault et Tapie… Napoléon en prend ombrage et l’envoie en prison comme quelques autres frais enrichis pendant la révolution. Libéré à la restauration, Armand Seguin laisse tomber la tannerie qui de 400 ouvriers sous la révolution est tombée ne état végétatif à une vingtaine d’employés. L’Ile retourne à ses friches et se dégrade sous les coups de boutoir des crues de la Seine, pendant qu’Armand Seguin s’adonne aux arts de la musique et de la danse avant de mourir en 1835. Ses héritiers revendront l’Île Seguin et vivront pendant plusieurs générations de sa colossale fortune.

Source : le très beau livre « L’Ile Seguin des Renault et des Hommes » de Jean Louis Loubet, Alain Michel, Nicolas Hatzfeld Éditions E.T.A.I

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