Cette semaine à l’affiche du cinéma Pathé de Boulogne Billancourt, La fille du puisatier, réalisé par Daniel Auteuil d’après l’œuvre de Marcel Pagnol. Nous avons eu la chance de le voir en avant-première lors de la soirée inaugurale du Festival qui donne des ailes, le 1er avril dernier.

Mais, malgré la beauté des images et la qualité de la prise de sons, accomplies par les techniciens de grand talent dont Daniel Auteuil a su s’entourer et qu’il a su remercier, malgré le jeu remarquable des comédiens réunis en un casting impeccable, ce premier opus pagnolien revisité par Daniel Auteuil (on en annonce trois autres, rien moins que César, Marius et Fanny !) n’est pas tout à fait satisfaisant.

Le prince et la princesse - CR Pathé Distribution

Le film s’ouvre sur une Provence de rêve : les ruisseaux frissonnent sous les frondaisons, le vent des collines souffle dans les champs de coquelicots et de blé sauvage, les oliviers s’argentent au soleil, et l’eau relaie les cordes en une parfaite harmonie. Dans ce décor, une jolie jeune fille à l’œil farouche peine à délacer ses souliers. Un beau jeune homme à l’œil qui frise s’offre de lui faire passer l’eau. C’est l’été 1939. Elle, c’est la fille aînée du puisatier, un homme bon, brave et courageux. Un personnage de Pagnol. Lui, c’est le fils du riche commerçant du bazar, sanglé dans son costume de ville, sévère, dominé par sa femme, mais juste. Un personnage de Pagnol.
Le jeune homme entreprenant s’éprend et se prend à son propre piège, mais c’est l’été 1939. Il part en catastrophe, confiant à sa mère une lettre pour Patricia, qu’il n’aura pas le temps de revoir. Et cette lettre, la mère de Jacques ne la donne pas à Patricia, qui va être mère à son tour. Drame. Parce que le couple de commerçants ne veut pas de cette fille trop jolie et trop humble, le puisatier est contraint de la renier, et de l’envoyer cacher sa honte chez une sœur. Le temps passe, la guerre passe, on apprend que Jacques est mort et que Patricia a eu un garçon.
Les sentiments des uns et des autres changent, jusqu’à ce que ça finisse bien.

Extraordinaires Sabine Azéma et Jean-Pierre Darroussin - CR Pathé Distribution

On regarde ce film soigné, jusqu’à la restitution du grésillement d’une cigarette qui n’est pas pour rien dans le charme du héros, on applaudit Sabine Azéma, Jean-Pierre Darroussin et Kad Merad qui sont plus que parfaits, et on se demande ce qui manque.
Et on propose : peut-être un manque d’actualité, tout d’abord, pour cette intrigue qui ne prétend pas encore servir un film historique. Un manque d’actualité pour l’intrigue, un manque d’actualité pour l’axiologie en vigueur, qui, en-deçà de l’honnêteté, du bon cœur et des bons sentiments, invite à se méfier de « ceux qui vendent des outils et ne s’en servent jamais. » Si un travail a été mené pour justifier la sortie aujourd’hui de cette adaptation fidèle, il n’est pas perceptible. Alors se ressent un second manque : celui des acteurs qui incarnent Pagnol en noir et blanc jusqu’à se rendre indissociables de son œuvre. Raimu bien sûr, mais aussi Fernand Charpin et Fernandel, dont la présence nous permet de regarder ces films avec plaisir et sans nostalgie. A confronter les deux versions, on ressent un troisième manque : tout se passe comme si Auteuil avait eu le souci de gommer les traits les plus grinçants des personnages, au point d’ailleurs que la teneur du drame nous échappe presque. Dans la version de Pagnol, la scène de confrontation entre la famille du puisatier et la famille du bazar dure 9 minutes. 9 longues minutes de dignité blessée, d’insinuations légères et honteuses à la fois, de plaidoyer vain, qui creusent le drame et ne rehaussent que davantage la valeur de la réconciliation. Réduite à 2 minutes par Auteuil, qui en a écarté les propos irréparables, la scène, malgré la prestation de Sabine Azéma, ne tient plus sa fonction de basculement.

Daniel Auteuil et Astrid Bergès-Frisbey - CR Pathé Distribution

Pourquoi ce film alors ? Daniel Auteuil a confirmé lors de l’avant-première ce que l’on pouvait supposer. Le rapport, dans cette nouvelle étape de sa carrière qu’est la réalisation d’un long-métrage, avec sa filmographie personnelle et la pierre angulaire que fut le diptyque Jean de Florette/Manon des sources. Un lien encore renforcé par sa relation avec Jacqueline Pagnol, qui, en quête d’un réalisateur pour cette adaptation, lui a fait lire le scenario, déclenchant tout. Les échos, aussi, que ce monde provençal trouve dans sa propre enfance, Auteuil expliquant avoir tourné en pensant à « comment j’ai été élevé, comment j’ai été aimé. » Son goût, enfin, pour une certaine esthétique de la simplicité, qu’il revendique jusqu’à présenter son travail comme celui d’un « artisan. » On n’est peut-être pas tenu de le croire jusque-là.
Daniel Auteuil met donc ses pas dans les pas de Pagnol, mais la démarche n’est pas encore tout à fait ajustée. Entouré de grands comédiens, de grands techniciens qui servent superbement son dessein, il lui reste à prendre un peu de liberté face à l’œuvre écrasante qu’il a décidé de prendre en charge.