J’y suis allée pour voir Pierre Richard. Et découvrir Roland Dubillard. Intriguée par l’alliance de ces deux-là choisie par une femme, Anne-Laure Liégeois. L’alliance de la poésie, de l’absurde et du théâtre esthète et dansant ; quelque chose comme ça. Enfin, ça, c’est ce que j’ai vu, parce que je ne savais pas à quoi m’attendre réellement. Songez donc : une maison d’os –  ce qui est déjà une idée plutôt étrange et légèrement dérangeante, peuplée de tant de valets qu’elle peut à peine les contenir – ce qui n’a rien d’usuel , et qui remuent sans cesse et parlent tout autant – ça c’est rassurant !

Donc une maison d’os vivante et joyeuse qui nous fait vivre des moments de légèrement dérangeants à carrément étonnants puis à truculents : et oui, ça donne envie de vivre cette histoire là. Absurde me direz-vous ? Peut-être. Ou pas. En tout cas pas pour moi. Une fois admis que le sujet est un corps qui se meurt et un esprit qui souhaite continuer à vivre, une fois acceptée l’idée que ce qui se joue devant nous est l’histoire de tous, une fois la peur ressentie et mise de côté, alors on peut profiter du festival qui se déroule sur la scène.

Car il s’agit bien d’une sorte de fête ; et d’ailleurs cela finit en musique. Le spectacle est un enchaînement sans logique de tableaux pétillants qui suivent toutefois quelques règles : les mots sont rois, le seul sujet est le maître de maison, Monsieur, qui se meurt, et tout est joutes verbales dans un rapport de force continu entre tous les protagonistes. Dans chaque tableau, il y a un délice des mots, un humour féroce et bien entendu de réelles interrogations philosophiques. Le spectateur est chahuté, souvent dérouté, mais toujours éveillé et en attente de l’idée nouvelle qui le fera rire, ou l’emmènera méditer sur le sens de la vie sans pour autant s’attarder – parce qu’il faut vivre, c’est tout de même plus important que d’y penser ! Voilà j’ai découvert Dubillard, enfin je crois.

LA MAISON D OS

« La Maison d’os » de Roland DUBILLARD, mise en scène de Anne-Laure LIEGEOIS
En photo : Olivier DUTILLOY – Pierre RICHARD
© Christophe Raynaud De Lage

 

Cela s’inscrit dans un décor sobre et majestueux : une large montée d’escalier entre quelques portiques – une approche antique et mystique, certes, mais simple et harmonieuse, surtout. Apaisant. Noir et blanc. Et poussiéreux. Car tout est noir et blanc dans cette histoire, sauf lorsque l’âme de Monsieur vibre et s’approche de l’éternité. Et là c’est rouge, du rouge de la robe des évêques, que porte d’ailleurs un valet particulier à cette occasion. Et ça bouge, ça court, les valets vaquent, en marchant et même en courant ; ça bouge, ça grouille, ça vit – ils sont en noir et blanc, sans nom ni fonction, mais ils s’affairent et s’opposent à la mort qu’ils croisent tout le temps. Ils ont tant de choses à se dire, tant de mots à échanger, tant d’actions à mener, en vain mais en vie. Escalier du haut, escalier du bas, en avant scène, derrière – ils sont nombreux et occupent l’espace et puis plus rien, la troupe est passée, elle reviendra mais pour le moment c’est calme et il n’y a personne, et puis ils reviennent. C’est une danse  faite de flux de corps en noir et blanc et c’est joli et d’une joie grinçante. Noir, blanc, rouge et ça danse. J’ai découvert Anne-Laure Liégois, enfin il me semble.

Et puis, évidemment, il y a Monsieur. La maison c’est lui, le sujet c’est lui, la vie c’est lui et d’ailleurs il est là lui-aussi. Dedans, dehors, il s’y perd parfois lorsqu’il regarde son corps et le pense en même temps. Il dirige ses valets, il dialogue entre lui et lui  – « Pensez pour moi » demande-t-il à un des valets et ils mènent ensuite un débat intérieur à deux voix. Il joue des mots, s’inquiète du sens des choses, s’emporte aussi parfois et somme toute accepte la vie qui s’enfuit. Pierre Richard incarne cela dans une allure de patriarche au longs cheveux blancs et à la robe de chambre royale sobrement colorée ; il est sobre, altier, muet presque éternel puis il redevient  énergique, vivant et présent. Lorsqu’il pense à haute voix en se parlant à lui-même le registre change – la voix de Pierre Richard pré-enregistrée s’épanouit dans toute la salle avec une très grande force émotionnelle : chaleur, tendresse, poésie, légèreté et gravité. Ces moments de lecture sont magnifiques. J’ai vu et entendu Pierre Richard, et d’ailleurs je ne vois pas qui d’autre aurait pu tenir ce rôle.

Voilà vous savez tout. Il y a Pierre, Roland, Anne-Laure, moi en passant et puis maintenant il y a vous. A vous de voir.