La princesse de Montpensier de Madame de la Fayette mis en scène avec une harpe au TOP : c’est une idée intrigante, un projet déconcertant, un concept original.
Lycéenne en terminale littéraire et préparant l’option théâtre pour le bac, ma curiosité a été piquée au vif. J’ai eu la chance de rencontrer la comédienne Marie-Armelle Deguy, à l’origine du projet. Et j’ai été agréablement surprise par cette actrice intelligente, passionnée qui a pris du temps pour m’éclairer sur sa réalisation.

e-bb : Pourquoi avoir choisi cette nouvelle ?
Marie-Armelle Deguy : C’était par hasard tout simplement. En 2008 je venais de lire cette nouvelle. J’ai trouvé l’histoire incroyable, et la fin violente et inattendue. Il y a une sorte de suspens qui monte en puissance et l’histoire se noue dans le dernier tiers. Et surtout, la langue et l’écriture de Madame de la Fayette sont magnifiques. J’ai d’abord seulement donné une lecture avec Emmanuel de Marcy-Monta à la Comédie de Reims, puis au petit Odéon.

Lorsqu’Olivier Meyer m’a proposé de faire quelque chose pour son festival Seules…en scène, j’ai tout de suite pensé à la Princesse de Montpensier !

Marie-Armelle Deguy et Constance Luzzati - CR Marc Lemelle

Marie-Armelle Deguy et Constance Luzzati – CR Marthe Lemelle

e-bb : Avez-vous vu le film de Bernard Tavernier sorti en 2010 ? Vous a-t-il inspirée ou influencée ?
M-A. Deguy : J’ai eu l’idée en 2008 donc avant que le film ne sorte, c’est encore un hasard !
Je préfère ne pas voir le film, afin que l’image de la princesse ne soit pas figée par une actrice. J’ai mon idée des personnages, qui n’appartient qu’à moi.

e-bb : Vous avez réussi à rendre contemporain un texte vieux du XVIIème siècle.
Comment vous y êtes-vous prise pour adapter un texte caractérisé par un discours indirect très narrativisé, se prêtant par conséquent difficilement à la scène ?
M-A. Deguy : Je donne une lecture de la Princesse de Montpensier, donc ce n’est pas un récit incarné, je raconte l’histoire de quelqu’un d’autre. J’ai bien sûr fait quelques coupes pour rendre le récit plus fluide. Mais l’intérêt était de conserver toute la beauté du texte.
Lors des premières lectures, j’ai vu l’impact très positif du texte sur le public, qui écoutait attentivement. Je crois que les gens sont subjugués par la langue, mais pas seulement. Beaucoup ont perdu l’habitude d’écouter des beaux textes, à part peut-être des tragédies de Racine ou Corneille de temps en temps. Mais même ça c’est radicalement différent. D’autant plus que c’est un style plus austère,  ce sont des pièces politiques qui impressionnent, et  le pouvoir imposant des dieux sur les hommes renforce la distance entre spectateur et le personnage.

Avec la Princesse de Montpensier au contraire, le texte n’est pas un obstacle puisque le spectateur s’identifie aux personnages ; on est vraiment loin des histoires de princesses et de châteaux à proprement parler. En effet, le Duc de Guise est prêt à tout pour séduire la princesse de  Montpensier qui lutte contre ses sentiments mais  se laisse finalement avoir. Avec une violence inouïe, elle termine abandonnée car elle s’est laissé prendre. C’est un sujet si moderne, on a tous pu connaître ce genre de situation : avoir fait l’expérience de souffrir d’un amour déçu.
C’est une grande histoire écrite du XVIIème,  précurseur du romantisme du XVIII : l’idée de mourir d’amour plaît toujours à tout le monde. Cela touche le public qui s’identifie au personnage.

e-bb : Et par rapport à l’adaptation des décors sur scène ? Dans la nouvelle, ils ont un réel rôle, que ce soit la rivière et la traversée de la barque ou encore la visite nocturne avec le symbole du pont-levis par exemple.
M-A. Deguy : Il est vrai que les lieux sont très différents : le château, Paris, la Cour, la campagne… mais sur un plateau de théâtre, l’évocation suffit pour transporter le spectateur. Le décor peut paraître froid, les trois panneaux sont sobres comparés à la luxuriance de la rivière ou des châteaux que Mme de la Fayette décrit. Mais ces paravents me servent d’appui pour faire évoluer les personnages. Ils sculptent l’espace. Et cet effet est renforcé par les jeux de lumière. Le texte entraîne les gens au delà du visuel donné, il n’y a pas besoin de révolution dramatique.

e-bb : Comment vous est venue l’idée surprenante d’utiliser la harpe pour accompagner le récit ? Comment avez-vous coordonné le travail avec Constance Luzatti ?
M-A. Deguy : Les rencontres sont encore les hasards du métier ! J’ai rencontré Constance sur Homme pour homme, une pièce de Brecht. J’ai sympathisé avec elle, j’aime son talent et son travail.
Sa musique soutient et met en valeur le texte, en est l’écrin. C’est un récit à deux voix, littéraire et musicale. La harpe est un instrument de cour d’autrefois et donc adéquate pour Madame de la Fayette. Elle m’a fait écouter de nombreux morceaux, originellement des partitions de clavecin qu’elle a transcrites pour la harpe.

e-bb : Quelles qualités appréciez-vous chez Jacques Vincey pour l’avoir choisi comme metteur en scène ?

M-A. Deguy : Au début ce n’était que de simples lectures, donc j’étais seule à diriger. Mais pour le spectacle il fallait un partenaire qui voie le travail réalisé et puisse revenir dessus.
Jacques Vincey m’avait proposé qu’on travaille ensemble pour un projet mais je ne pouvais pas à ce moment-là. J’ai gardé en mémoire que c’était quelqu’un avec qui j’aimerais travailler quand j’en aurais l’occasion, c’est pour ça que j’ai pensé à lui pour la Princesse de Montpensier. C’est un homme rigoureux, disponible et attentif ; ses mises en scènes font l’objet d’une réflexion rigoureuse.

e-bb : Quel est votre personnage préféré de la nouvelle ?
M-A. Deguy : Madame de la Fayette a réussi à utiliser des personnages qui ont vraiment existé en tissant autour d’eux une histoire qu’elle a inventée de toutes pièces. C’est troublant car on croit que c’est la vérité !
Mon personnage préféré est  la princesse de Montpensier, évidemment, l’héroïne de la nouvelle.
Il est vrai que j’incarne plus souvent des hommes car il y en a quatre qui lui tournent autour : son époux, le Comte de Chabannes qui est certes touchant avec son amour malheureux, le Duc d’Anjou qui est tout à fait insupportable et enfin le fameux Duc de Guise, qui est épouvantable. L’auteur a fait en sorte que ce dernier soit méchant : la scène où il rentre de nuit dans la chambre de la princesse, située juste à côté de celle de son mari, était inimaginable au XVIème siècle ! ! ! Le fait que la princesse  accepte que le duc vienne pour cette visite nocturne montre qu’elle était folle d’amour, qu’elle avait perdu le sens commun. Cette scène nous amuse aujourd’hui, ça ressemble un peu à du Feydeau, mais c’était presque un viol au XVIème.

Marie-Armelle Deguy a été patiente, passionnée et passionnante. J’ai été touchée par le soin qu’elle  porte à unir le théâtre et la littérature, créant des passerelles entre les arts en y ajoutant même la musique. La Princesse de Montpensier vous attend au TOP jusqu’au 12 février, ne manquez pas les représentations !

 

« Cette histoire d’un impossible amour, dans les blancs d’une histoire bien réelle sous le règne de Charles IX, est d’une modernité saisissante en ce qui concerne l’évocation des passions humaines. Marie-Armelle Deguy et Constance Luzzati, à la harpe, marient parfaitement les mots et la musique et donnent à ce joyau de la littérature toute sa mesure. »