Le premier point commun des candidats présents lors de notre rencontre est qu’ils ne font pas de la politique un métier. Une seule exerce actuellement un mandat, Judith Shan, qui est conseillère municipale d’opposition à Boulogne Billancourt. Les autres n’ont jamais encore été élus, et leurs interrogations s’en ressentent.

Tous nos invités sont conscients que l’élection est un moment de bascule dans leur engagement, à la fois souhaité et quelque peu redouté. Si l’élection représente, pour Judith Shan, « l’aboutissement d’une démarche collective », elle est aussi le moment où le combat pour des idées risque de se heurter au principe de réalité. Ainsi, comme elle le souligne, le budget de la Région a beau être considérable (5 milliards d’euros rappelle Olivier Kalousdian), il n’est pas extensible : comment faire face à tous ses engagements dans ces conditions ? Ce n’est qu’une partie du problème.

De gauche à droite: J. Shan, A. Mathioudakis, S. Canet, T. Guigui et O. Kalousdian

De gauche à droite: J. Shan, A. Mathioudakis, S. Canet, T. Guigui et O. Kalousdian

Il est en effet ressorti de notre rencontre que nos invités souhaitaient tous, à leur manière, un renouveau de la classe politique. Cet enjeu vaut plus particulièrement pour Sylvain Canet, Judith Shan et Olivier Kalousdian : il s’agit pour eux de réhabiliter la politique comme un domaine d’action noble, et le politique comme un acteur estimable et indispensable de la vie de la cité. « Les gens  qui font de la politique sont des gens bien », résume Sylvain Canet, qui évoque le temps et les efforts consentis pour porter ses idées. Ce cri du cœur révèle en creux bien des préoccupations. Tous nos invités ont fait l’amère expérience du soupçon qui accompagne l’engagement en politique, « un mot galvaudé » estime Olivier Kalousdian, auquel sont associées des représentations péjoratives. Le micro-trottoir que nous avons mené sur le marché de Boulogne Billancourt avant la rencontre nous a confirmé ce préjugé.

A l’image répandue du mauvais politique, du « politicien », ils opposent pour leur part une certaine idée de l’élu idéal, auquel ils comptent bien ressembler. L’élu(e) serait cette personne qui fait en sorte que la cité fonctionne bien, et qui avant tout honore son mandat. C’est-à-dire une personne qui travaille ses dossiers (tous), qui est assidue auprès des instances où elle est requise (A. Mathioudakis), et qui ne néglige pas les citoyens qu’elle représente. Judith Shan et Thierry Guigui insistent particulièrement sur ce point : il faut savoir consacrer du temps à ses concitoyens, quitte à « répondre dix fois à la même question dans la même journée » (J. Shan), et ne pas tromper leurs attentes.

De gauche à droite: S. Canet, Steph, Sophie et Jean-Philippe

De gauche à droite: S. Canet, Steph, Sophie et Jean-Philippe

Dans cette perspective, être élu apparaît à nos candidats comme un moyen d’aller plus loin dans leur engagement : comme l’explique Thierry Guigui, que tous approuvent, l’élu allie des moyens d’action financiers au pouvoir qui permet de mettre sa politique en œuvre. Olivier Kalousdian indique ainsi que les Verts, s’ils étaient élus, ont résolu de ne plus travailler au niveau régional avec « les banques pas nettes ». Sylvain Canet y voit de son côté le moyen privilégié de favoriser la formation et l’insertion des jeunes, dès le lycée. Dans son travail quotidien, Judith Shan espère que cette élection lui permettra de mieux concilier l’approfondissement des dossiers et le temps consacré aux autres.

Mais on perçoit aussi le souci chez nos invités de ne pas ressembler à ce Mister Hyde de l’élu, qui, une fois à son poste, oublierait ces belles résolutions. Un Mister Hyde qui brillerait par son absentéisme, avec des conséquences désastreuses sur les prises de décision (A. Mathioudakis), un Mister Hyde qui cumulerait les mandats alors qu’il est si difficile d’en honorer un seul correctement (J. Shan, A. Mathioudakis), et surtout, qui ne tiendrait pas ses engagements (tous). Thierry Guigui évoque ainsi comme contre-modèle un élu du département, également impliqué dans la question des hôpitaux, et que son nouveau statut politique a fait changer de discours.

Ils associent presque tous à cette question celle du statut de l’élu, et particulièrement de son indemnisation, avec des positions très différentes. Alain Mathioudakis estime ainsi que les élus des collectivités locales sont trop peu indemnisés, ce qui a des répercussions sur leur travail. Au contraire, Thierry Guigui en est presque à se demander s’il vaut mieux ne pas être élu, afin de demeurer « libre » de toute influence. Ce à quoi Olivier Kalousdian rétorque qu’un tel individu, loin d’être libre, serait inévitablement la proie des groupes de pression aux multiples tentations.

Suffit-il, pour échapper au piège, de bouter les « hommes préhistoriques » hors du champ, comme le préconise Olivier Kalousdian, ou d’être « neuf en politique », comme se présentent les candidats du parti de Sylvain Canet ? Aucun n’ose véritablement y croire.

Pour nous, ces préoccupations et ces appréhensions traduisent d’abord un scrupule qu’il est rare d’entendre aussi sincèrement exprimé. Nous avons eu le sentiment que nos invités, sur le point peut-être de franchir une étape de taille dans leur engagement, moins que des Docteur Jekyll guettés par un improbable Mister Hyde, étaient comme des chrysalides, inquiètes de savoir ce que leur métamorphose allait donner…