Du 4 au 8 mars prochains, Laurent Laffargue met en scène au TOP Le jeu de l’amour et du hasard, de Marivaux.

Silvia est dans tous ses états depuis que son père veut la marier. Elle obtient le droit de se déguiser en servante pour mieux étudier le prétendant, avant de convoler, et demande à sa servante Lisette de prendre sa place. De son côté, Dorante, le jeune promis, a eu la même idée, et devient le valet Bourguignon, tandis qu’Arlequin prend sa place. Dans ce jeu de dupes aux mille facettes, chacun manquera perdre son âme et son cœur. Mais, on le sait déjà, tout devrait bien se terminer.
Entretien avec un metteur en scène au plus près du dramaturge.

e-bb : Marivaux a accompagné les débuts de votre compagnie, La compagnie du Soleil bleu ; pourquoi y revenir aujourd’hui ?

Laurent Laffargue

Laurent Laffargue

Laurent Laffargue :  La première pièce jouée par la compagnie était L’Épreuve, puis nous avons monté La fausse suivante. J’ai toujours adoré Marivaux, je l’aime de plus en plus et je m’étais juré d’en monter plusieurs. J’espère d’ailleurs que Le jeu de l’amour et du hasard ne sera pas la dernière !
Il y a une modernité extraordinaire dans cette œuvre, y compris dans les possibilités du jeu : ce sont des pièces que l’on peut interpréter de manière naturaliste, comme Marcel Bluwal a pu le faire pour la télévision, ou au contraire très théâtralisée. Dans cette mise en scène, on va osciller entre les deux.

e-bb : La mise en espace tournoyante semble être en effet métonymique de l’état des personnages.
Laurent Laffargue : Chez Marivaux on n’a pas, comme chez Feydeau, une mécanique de l’intrigue, mais une mathématique très rigoureuse, avec une succession de mises en miroir imparable. Il n’y a rien pour rien dans cette pièce, pas un mot de trop. C’est écrit avec une intelligence redoutable, qui demande de notre part une grande exigence d’écoute de l’auteur et du langage.
Les personnages sont pris dans une spirale qu’ils ne contrôlent pas, entre leurs sentiments, leurs habitus et leur identité. Elle est figurée par ce labyrinthe organique aux multiples portes, qui n’en surligne toutefois pas les intentions. A titre personnel, j’aime beaucoup les décors tournants, il y en avait un dans Molly Bloom. En l’occurrence, c’est au service de notre propre jubilation : tout comme Orgon, le père qui tire les ficelles avec discrétion, le spectateur sait très bien tout ce qui va se passer dans la pièce. On sait que ça va bien finir, dès lors, ce qui est important, c’est le comment : comment va-t-on arriver à cette fin ? C’est ça qui est passionnant.

e-bb : Ça va bien finir, mais comme souvent chez Marivaux, la comédie se teinte de cruauté. Quelle part lui accordez-vous dans votre mise en scène ?
Laurent Laffargue : La pièce se présente comme une comédie, mais je crois qu’on en fait une tragi-comédie. Les personnages se torturent les uns les autres, Marivaux nous dévoile les mystères du sentiment amoureux, avec leur violence. La scène entre Silvia et Lisette, puis entre Silvia et Mario, sont d’une grande intensité tragique. Ce personnage de frère est d’ailleurs assez particulier ; comme les autres, il fait semblant de faire semblant. Et dans ce jeu, il joue le rôle de l’amant.
A un moment, le spectateur lâche prise, entre la feinte et le mentir-vrai. On laisse la place au trouble et à la sensualité. J’ai choisi de ne pas interpréter cette pièce de manière très posée. Elle est jouée par de jeunes comédiens, entre 24 et 30 ans, qui y mettent beaucoup d’énergie et qui sont également très investis physiquement.

Le jeu de l'amour et du hasard rapproche et éloigne les personnages à tour de rôle

Le jeu de l’amour et du hasard rapproche et éloigne les personnages à tour de rôle

e-bb : Dans votre note d’intention, vous insistez sur la modernité de cette pièce, dont vous proposez une lecture bourdieusienne, fondée sur le principe de la distinction.
Laurent Laffargue : Il y a un phénomène de reproduction sociale dans cette pièce comme dans d’autres : les personnages se reconnaissent malgré le costume. L’écart entre maîtres et valets est en réalité grand, mais on ne le voit pas tout de suite, parce que j’ai minimisé l’écart apparent entre eux. Et d’ailleurs, les maîtres n’arrivent jamais à jouer les valets, ils ne jouent jamais les valets dans le langage qu’ils adoptent. C’est ce qui crée leur trouble.
Dans ma mise en scène, l’inrigue se passe aujourd’hui, les comédiens sont en costume contemporain. Pour moi, la distance entre les « maîtres » et les « valets » existe toujours : elle est peut-être moins visible, mais elle n’en est pas moins cruelle. A la fin de la pièce, les maîtres reprennent tout. Comment en sortir ? La pièce ne donne pas la réponse, mais elle pose la question.

e-bb : Il y a souvent un perdant dans les comédies de Marivaux. Ici, ce serait Lisette, abusée par le costume d’Arlequin. Quel traitement en faites-vous ?
Laurent Laffargue : Au regard d’une pièce comme L’Épreuve  ou comme La fausse suivante, où Frontin et la Comtesse perdent tout, Lisette n’est pas si mal lotie ! Elle n’a pas tout perdu, elle trouve quand même l’amour.

e-bb : Les personnages de Marivaux sont assez complexes, pouvez-vous nous en dire un mot ?
Laurent Laffargue : On est loin du simple marivaudage avec eux.
Il y a Orgon, le père, qui est un personnage très difficile, mais un très joli rôle interprété par Georges Bigot. Il est d’aspect libéral mais il ne prend pas de risque. On se demande ce qu’il dirait si sa fille lui annonçait qu’elle veut épouser un valet !
On a déjà parlé de Mario, le frère. Dorante, le fiancé, est le premier à se dévoiler, et il le paie cher. J’ai voulu que Pierric Plathier exprime la part de violence qu’on étouffe volontiers chez ce personnage.
Silvia, enfin, est le personnage le plus complexe à cerner. C’est un grand personnage de théâtre, pris entre l’orgueil, la vanité et la raison. Beaucoup de femmes et de maris vont se reconnaître dans le discours qu’elle tient sur le mariage, dans la première scène. Elle est prise entre sa modernité et les contraintes sociales dont elle ne veut pas s’affranchir, mais c’est elle qui va vraiment jusqu’au bout du jeu. J’ai essayé de la pousser dans cette voie avec le plus de sincérité possible. Pour moi, Clara Ponsot a le sens tragique, mêlé à la bonne dose de légèreté, qui permet d’interpréter le rôle. Avec elle, on est au cœur de Marivaux.

"Une pièce sur les préliminaires" - CR Marthe Lemelle

« Une pièce sur les préliminaires où tout le monde avance masqué » – CR Marthe Lemelle

Le jeu de l’amour et du hasard est une pièce qui va très loin dans la représentation des sentiments. C’est une pièce sur la jouissance, c’est-à-dire qu’on ne jouit jamais. Une pièce sur les préliminaires, un chemin de croix amoureux qui met vraiment les personnages à l’épreuve de l’amour.

e-bb : Ce n’est pas votre première collaboration avec Olivier Meyer, pourriez-vous nous en parler ?
Laurent Laffargue : Avec Olivier Meyer, c’est une histoire de fidélité, de partage et de confiance depuis plus de douze ans. J’ai fait l’ouverture du TOP en 2005 avec Feydeau, et auparavant, il m’avait accueilli pour l’une de mes premières mises en scène en région parisienne, à Suresnes.
J’ai la même relation avec Jackie Marchand, du théâtre de la Coursive, à La Rochelle. Ce sont des grands frères pour moi, deux grands intendants du théâtre, qui aiment profondément le théâtre et les artistes, et qui savent les accompagner. Olivier Meyer nous laisse son théâtre pour les répétitions dans les meilleures conditions.
Je me suis heurté à une difficulté avant la création de Qui a peur de Virginia Woolf, que je voulais monter cette année au TOP. Sans notre relation de confiance avec Olivier Meyer, je n’aurais pas pu proposer, pratiquement au dernier moment, Le jeu de l’amour et du hasard, que j’avais prévu de présenter la saison prochaine.

Avant de reprendre la répétition, Laurent Laffargue nous donne accès à la scène. Le décor fait la part belle aux rouages, avec huit panneaux articulés sur des tournettes, qui se déplacent insensiblement pour contribuer au vertige des personnages. Au fond, un tourniquet explicite le même motif. Face à ces girations, il y a fort à parier que le spectateur déclare bientôt, à l’instar de Silvia, « Je ne sais plus où je suis. »