Mardi dernier, le TOP avait invité les Boulonnais à assister à une répétition de la pièce Le Bourgeon de Georges Feydeau qu’on verra au TOP du 4 au 13 octobre. L’occasion de rencontrer la metteuse en scène, Nathalie Grauwin, qui a su mettre l’œuvre à vif.

Jamais jouée depuis 100 ans, cette comédie exhumée par Nathalie Grauwin pourrait sentir le renfermé. On pourrait n’y voir que sentiments superficiels d’une bourgeoisie surannée, et mécanique de précision du comique de boulevard. Mais elle résonne plus profondément.

La comtesse destine son fils chéri au service de Dieu. Docilement, Maurice épouse le projet de sa mère et c’est ce fils modèle, dont la santé fragile inquiète, qui va sortir du plan en s’éprenant d’une dame de petite vertu, Étiennette, une cocotte pour tout dire. Branlebas de combat dans les idées reçues, émotions, sacrifices… mais en gardant le rythme et les dialogues au stylet de Feydeau.

C’est ce cocktail « entre La dame aux camélias et Les liaisons dangereuses » qui saisit Nathalie Grauwin dans cette pièce et donne du corps aux personnages. A cet égard, Étiennette a la faveur de la metteuse en scène, qui en parle avec des accents poignants : « C’est elle qui porte l’amour véritable, celui qui est sans jugement. » A ainsi considérer ses personnages comme de véritables personnes – ce que l’on n’attend pas forcément d’une lecture de Feydeau – la metteuse en scène leur fait perdre leur caractère satirique pour prendre une épaisseur parfois dramatique que la mécanique de l’humour n’amincit pas.
« Le choix des acteurs est une grande part de la mise en scène » répond Nathalie Grauwin aux questions de la salle en les présentant.

Dans Le Bourgeon, Feydeau nous livre une variante inhabituelle du triangle amoureux : l'amant, la maîtresse et... la mère

Dans Le Bourgeon, Feydeau nous livre une variante inhabituelle du triangle amoureux : l’amant, la maîtresse et… la mère

Le Bourgeon, publié en 1906, rappelle dans sa critique de la bigoterie ridicule, que la France sort d’un long affrontement entre les églises et l’État. Il rappelle aussi combien encore nous sommes prisonniers ou conditionnés par notre milieu social ou notre éducation, et combien il est malaisé de transgresser leurs codes. Il rappelle plus encore combien les projets parentaux entrent en conflit avec la personnalité des enfants… Et Maurice est malade de l’amour possessif de sa mère.
Tous ces thèmes résonnent pour Nathalie Grauwin dans la société d’aujourd’hui : « Il y a tellement de désespoir dans cette façon d’enfermer comme ça les choses… » commente-t-elle. Moins que la fameuse mécanique verbale de Feydeau, c’est véritablement ce secret des reins et des cœurs qui l’a intéressée.

Metteuse en scène et comédienne, Nathalie Grauwin avait participé à la première édition de Seules... en scène.

Metteuse en scène et comédienne, Nathalie Grauwin avait participé à la première édition de Seules… en scène.

Pour afficher ce débat musclé de société, Nathalie Grauwin a dépouillé le décor au maximum et banalisé les costumes, intemporels. Le décor : quatre chaises modulables, dont l’aspect tour à tour pompeux ou joyeusement vulgaire suffit à poser les lieux. Associées à l’éclairage, tantôt inquisiteur, tantôt complice, elles constituent l’unité d’une action décousue.
Se révèle alors le jeu des 11 excellents comédiens dont la gestuelle est réglée avec la précision d’un ballet par la chorégraphe Sophie Mayer, et les répliques fusent staccato. Face au public, ils s’exposent chacun, dans leur caractère dominant : lâcheté, bêtise, mépris, naïveté, ou générosité, sincérité, humilité…crûment. Sous leur maintien contraint, perce souvent un brin d’érotisme, et derrière la stupidité orgueilleuse et ingénue de la comtesse sourd une vraie souffrance. « Elle souffre vraiment, mais elle est monstrueuse ! J’essaie qu’on lise le regard d’entomologiste affectueux que Feydeau a posé sur cette humanité enfermée dans ses préjugés » explique Nathalie Grauwin.

Comédie, la pièce au cours de l’acte 2 vire au mélodrame, mais se termine légèrement aux yeux du spectateur complice de l’ordre établi. Après des accents de sincérité, chassez le naturel, les conventions reviennent au galop. Feydeau nous aura titillés avec plus d’insistance que d’habitude, lors de cette parenthèse théâtrale qui invite à rire, mais aussi à réfléchir, sur un certain ordonnancement des mœurs.

Le Feydeau de 2013, Le Bourgeon, création coproduite par le TOP, est un cru d’exception, une pièce qui a de l’étoffe ! Merci à Olivier Meyer et à Nathalie Grauwin de nous la donner à découvrir.

The following two tabs change content below.
lecteur invité
Associatifs, professionnels ou particuliers, les lecteurs invités de l'e-bb nous envoient de temps en temps leurs articles. Pourquoi pas vous ?