Les 20 et 21 mai prochains, les élèves de la classe de danse contemporaine de Ruxandra Racovitza et de la classe de saxophone de Jean-Michel Goury, enseignants au Conservatoire à Rayonnement Régional, proposeront une création originale, dans la continuité de la Semaine Japonaise du mois d’avril. A quelques jours de la première représentation, l’e-bb a rencontré Madame Racovitza.

L’élégante Madame Racovitza avant la répétition

Triptyque Japonais, ainsi se présente le ballet donné par les élèves de la classe supérieure de danse contemporaine du Conservatoire les 20 et 21 mai prochains. Dans la lignée des rencontres internationales du mois d’avril, qui avaient mis le Japon à l’honneur, Jean-Michel Goury et Ruxandra Racovitza ont décidé d’enrichir encore le spectacle Tracés, présenté en ouverture de la semaine japonaise.

Ce remarquable hommage au peintre et calligraphe Hachiro Kanno, qui s’était alors prêté à une performance sur scène, se voit donc complété de deux nouveaux volets, Rêverie au clair de lune et Nalazumono.
Madame Racovitza nous explique que le spectacle s’est conçu progressivement : d’une représentation d’ouverture pour les cinquièmes rencontres internationales du Conservatoire visant à faire découvrir la musique japonaise contemporaine, il est devenu création totale, autour de l’œuvre de Kanno et de l’esthétique et de la philosophie du haïku.
Cette première mouture était déjà un triptyque, mariant le mouvement de la danse aux sons d’un ensemble de 5 saxos et 2 pianos, et aux signes tracés de la main du maître sur scène, projetés en direct par le vidéaste Massimiliano Siccardi.

« Nous avons sélectionné deux kanjis, ces idéogrammes d’origine chinoise qui se prêtent à la calligraphie – au contraire des signes kanas, purement phonétiques et fonctionnels -, et nous les avons travaillés en atelier avec les élèves », explique Ruxandra Racovitza.

Un kanji d’Hachiro Kanno, extrait de sa composition « Permanescence » (2006)

Chacun des 18 danseurs a ainsi été amené à incarner un caractère,  comme autant de solos, dont la composition aboutit aux kanjis choisis, « chemin » et « crépitement ». Les danseurs évoluent dans des carrés de lumière, qui évoquent aussi bien le jardin japonais que les limites bien connues des cahiers d’écriture chinoise. « Les Japonais, poursuit Madame Racovitza, n’ont pas le même rapport à l’espace que les Occidentaux : en promenade dans un jardin japonais, ils chemineront d’une certaine façon, envisageront les arbres dans un certain sens et pas dans un autre. » Et, de même, on ne trace pas des caractères dans n’importe quel sens, on ne forme pas un kanji dans n’importe quel ordre, au risque d’en compromettre la signification. Les corps des danseurs se plient magnifiquement à ces exigences, ils deviennent signes vivants, « habitent le sens par la danse dans l’espace poétique du jardin », comme le confirme leur professeur. Elle explique que tous ont mené un profond travail pour aboutir à ce résultat ; il s’agissait de développer, par la lecture, l’écoute de musique, la documentation, une véritable affinité avec la mentalité japonaise, inspirée du zen :  « Lors de la séquence sur le haïku de l’automne, celui qui est le vent doit véritablement bouleverser l’air, les feuilles mortes doivent s’envoler et choir pour de bon », précise-t-elle. Pour Madame Racovitza, un bon danseur ne saurait être un simple exécutant, « ce doit être un intellectuel, un être cultivé. Un danseur complet est un artiste » affirme-t-elle.

Cette sensibilité s’est développée tout au long de l’année, au cours du travail en atelier. Les élèves étaient invités à apporter leur contribution à la conception globale, travaillant de concert dans « une ambiance de création ». Les musiciens ne sont pas en reste : les partitions retenues, des grands compositeurs Fuminori Tanada, Ichiro Nodaïra et Yoshihisa Taïra, sont extrêmement difficiles et supposent une grande dextérité technique. A cela s’ajoute tout un pan d’improvisation à développer au rythme de la danse. Jean-Michel Goury et Ruxandra Racovitza travaillent ensemble depuis des années, c’est peut-être ce qui explique la réussite de ces tableaux si ambitieux.

Oeuvre d’Hachiro Kanno, exposée à la galerie Nichido à Paris le mois dernier – CR Galerie Nichido

Mais pour les ballets du mois de mai, il a donc été décidé d’aller plus loin. Si le premier volet du triptyque demeurera un hommage à Kannato, le deuxième volet entraînera les spectateurs dans une autre dimension du rapport au Japon : Rêverie au clair de lune est un ballet conçu par le chorégraphe Gigi Caciuleanu, qui dirige actuellement le Ballet national du Chili. Ce dernier a passé dix jours à Boulogne Billancourt pour monter le ballet, mais, sourit Madame Racovitza, « un ballet monté n’est pas un ballet travaillé ». Surtout celui-là, conjugaison d’un solo et d’un duo sur la réécriture électronique par le compositeur Tomita du célèbre Clair de lune de Debussy, dont l’argument est un marivaudage nippon, un peu à la manière, pourrait-on croire, des Jeux de Nijinski, sur la musique du même Debussy. Il s’agit par là tout à la fois de proposer un autre regard de talent sur la création japonaise, et de mettre en lumière les rapports fructueux entretenus par les artistes japonais à la musique occidentale.
Le dernier volet de ce vertigineux triptyque sera tout aussi audacieux, puisqu’il intègre la voix et la musique de Tokiki Kato à un ballet qui se veut véritable manifeste de danse contemporaine, « de la danse pure », annonce Ruxandra Racovitza.

Au service de ce spectacle original, la créativité d’Alain Mathinier, qui revisite admirablement les costumes traditionnels, ajoutant à l’ensemble le rouge vif de ses robes, et une autre voix, celle de la comédienne Chantal Saragoni, qui lit les haïkus et les fragments de pensée zen du premier volet. Entre autres, retenons celui-ci :

« La beauté n’aura de sens que dans son rapport à l’éphémère« 

Le ballet n’a pas encore eu lieu que déjà l’on aimerait savoir quel sera le thème de l’an prochain. Madame Racovitza sourit : « Orphée », annonce-t-elle. Les enseignants et le directeur, Alain Louvier, en sont au tout début de leur réflexion : il n’est pas impossible que les trois classes de danse – jazz, classique et contemporaine – se retrouvent pour l’occasion, il n’est pas impossible que toutes les partitions d’Orphée à travers les âges soient convoquées et peut-être complètement retraitées… Rien n’est impossible, mais rien n’est encore sûr, pas même le nombre d’élèves à l’œuvre l’an prochain. En effet, sur les 18 étudiants de cette année, 15 quitteront le Conservatoire à la rentrée pour gagner de grandes écoles européennes de danse, après un cycle de trois ans à Boulogne Billancourt. Madame Racovitza s’en réjouit, elle qui met un point d’honneur à adapter sa pédagogie aux élèves, futurs professionnels ou « amateurs passionnés », comme elle les décrit elle-même.

Merci à Christian Briguet et François Latry pour leur aide et leur disponibilité.