Boulogne-Billancourt est fière de son patrimoine des années 30. Une reconnaissance de niveau international vient de  lui être accordée  par le biais du classement au patrimoine mondial de l’Unesco de l’immeuble Molitor, construit par Le Corbusier en 1931.
NDLR Cet article est une réédition de celui mis en ligne en 2011 lors d’une précédente candidature

corbuRéparties dans 6 pays et 3 continents, 19 réalisations de cet architecte réunies au sein de l’Association des sites Le Corbusier ont constitué le dossier de candidature. Il est présenté conjointement par l’Allemagne, l’Argentine, la Belgique, le Japon, la Suisse et la France. 
Parmi les réalisations retenues, on décompte des maisons particulières, des immeubles dont l’immeuble Molitor à Boulogne, de l’architecture religieuse, un musée, une usine, et un ensemble d’équipements sportifs et culturels novateur.
Un comité de soutien créé à l’initiative de l’association des sites Le Corbusier a recueilli les signatures de tous ceux qui souhaitent soutenir la candidature de cette œuvre. La municipalité a ardemment relayé en son temps cette information auprès des Boulonnais.

Il y a fort longtemps, je passais un été du côté de Marseille. C’était la première fois que je quittais l’Algérie. Parmi les impressions que m’a laissées ce séjour en France, il en est une fort vivace : la vision de la Cité Radieuse de Le Corbusier. Je me souviens encore de mon étonnement devant cet immeuble en hauteur, multicolore, à l’intérieur duquel les habitants trouvaient tout ce dont ils avaient besoin, école, boulangerie, libraire, piscine… un « village vertical » au mode de vie différent du mien… Mais qui aurait pu m’être familier, si les quelques voyages de Le Corbusier en Algérie dans les années 30, avaient été couronnés de succès. L’architecte avait en effet présenté le projet d’un immeuble de dix kilomètres de long, courant tout au long de la baie d’Alger… Projet qui fut refusé…

J’habite aujourd’hui Boulogne, et Le Corbusier fait partie de mon univers, tant sa présence dans la ville est forte.

Le Corbusier à Boulogne

La villa Cook a failli être intégrée au dossier de l’UNESCO

On peut tout d’abord, faire sa connaissance au musée des Années 30 où se trouve son buste, œuvre du sculpteur boulonnais Jacques Gestalder. Il lui avait prodigué ses conseils pour construire son atelier, 8 Villa Buzenval, non loin de la Seine.
Puis contempler sa vision de l’architecture, rue des Arts, tout près de Roland Garros, où il a réalisé des résidences-ateliers pour d’autres sculpteurs, Oscar Miestchaninoff et Jacques Lipchitz.
Regretter, non loin de là, rue Denfert Rochereau, de ne pas habiter la Villa Cook, construite pour un architecte milliardaire américain, William Cook ; une « vraie maison cubiste » comme il la définissait lui même…
Rêver à ce qu’auraient pu devenir d’autres lieux de Boulogne, sujets de projets restés dans des cartons : la place de la Mairie, la tête du pont de Saint Cloud près des jardins Albert Kahn, des habitations privées…

Souhaiter bien sûr que, dans un avenir proche, l’immeuble Molitor, 24 rue Nungesser et Coli devienne un « lieu remarquable », classé au Patrimoine mondial de l’Unesco. Le Corbusier, l’ayant conçu, y installa sa résidence-atelier en 1934, aujourd’hui propriété de la Fondation qui porte son nom, et y vécut jusqu’à sa mort en 1965. Boulonnais pendant 31 ans, il estimait en effet que dans cet immeuble, étaient réunies les conditions des « joies essentielles » de la vie dans une ville : le ciel, les arbres, l’acier et le ciment… le ciel et les arbres d’abord… l’acier et le ciment ensuite…

Les conditions de la création

On peut enfin écouter un expert nous parler de l’importance de l’œuvre de Le Corbusier. J’ai donc interviewé l’architecte boulonnais Dominique Châtelet.

crush vérae-bb : Pourquoi Le Corbusier a-t-il quitté Paris pour s’installer à Boulogne dans les années 30  ?
Dominique Châtelet : Boulogne offrait un environnement extrêmement foisonnant et dynamique. Il faut s’imaginer en effet tout cet espace, au delà des barrières des Fermiers Généraux, au delà de la ville de Paris. Les jeunes entrepreneurs parisiens de l’époque, en général jeunes gens de bonne famille, y avaient assez de place pour faire leurs expériences. Prenez par exemple Louis Renault ; il installe son atelier à Boulogne, au fond du jardin de la résidence secondaire familiale. C’est là qu’il construit sa boîte de vitesse révolutionnaire ; et de Boulogne, il repart au volant de sa voiture pour remonter la rue Lepic, devant une foule ébahie.

Boulogne était en fait un terrain d’essai, comme pour Henri Farman, constructeur d’avions, qui installa son usine rue de Silly.
Pour les architectes, les terrains n’étaient pas chers, et ils pouvaient y réaliser leurs projets expérimentaux.

Ce qu’il y avait à Boulogne de fantastique à l’époque, c’étaient ces espaces non fixes, flottants, où l’on pouvait « se mettre en condition de création. » Dans ces endroits non définis, pouvaient se produire la rencontre, la connexion des gens entre eux, créateurs de tous domaines et de tous horizons, pour faire apparaître le « nouveau » auquel on ne s’attendait pas.

Boulogne en fait, a été un creuset et un lieu d’innovation, une plaque historique de l’invention, jusqu’à la 2ème guerre mondiale. D’ailleurs la ville elle-même devrait être inscrite au patrimoine de l’Unesco, comme Le Havre.

immeuble Molitor

L’Appartement-atelier de Le Corbusier dans l’immeuble Molitor, rue Nungesser et Coli aujourd’hui – CR FLC/ADAGP/OMG

Le patrimoine de Le Corbusier

e-bb : Le Corbusier a donc bénéficié d’un environnement particulièrement bénéfique. Mais qu’est-ce qui le rend unique  ?
Dominique Châtelet : Il y a bien sûr les pilotis, le toit terrasse, le béton armé, le refus de faire de l’ornement car faire de la décoration empêche de s’intéresser au plus grand nombre.
Mais il y a aussi le fait que c’est un architecte qui travaille comme un artiste. Il est peintre, écrivain (Note de l’e-bb : Le Corbusier a écrit près d’une cinquantaine d’ouvrages), sculpteur. Le matin, il se met en « condition de création » par la peinture et devient architecte l’après midi. Bien sûr, il est un peu pris dans le mouvement des affaires, car c’est l’un des tous premiers architectes à connaître une certaine médiatisation. Mais il ne produit pas une architecture uniquement technique.

corbu2C’est un créateur qui sait se libérer, un surréaliste, au sens où la révolution du surréalisme a été d’intégrer l’inconscient dans l’art. C’est ainsi qu’il crée. Il fait des tas de croquis et se laisse porter. Il prend tous les éléments et à un certain moment, il voit apparaître le « Projet ».
Il y a une anecdote concernant le sculpteur Brancusi, qui illustre bien le processus de création de Le Corbusier. Brancusi se promenait avec un ami dans la campagne ; ce dernier ramasse une pierre et lui dit « Sculpte-moi un ours. » « Impossible » répond l’artiste. L’ami insiste. « Je ne peux pas, répond Brancusi, c’est un chien. »

C’est entre autres pour cela que Le Corbusier est une référence culturelle importante ; quand on regarde son travail, plus jamais on ne voit l’architecture de la même façon.
Il faut rester devant son œuvre ; se poser, attendre, regarder.

L’e-bb remercie Madame Paula de Sa Couto, de la Fondation Le Corbusier, Monsieur Dominique Châtelet, architecte, et Monsieur Benoît Cornu, maire-adjoint de Ronchamp et vice-président de l’association des sites Le Corbusier, pour leur aide et leur disponibilité.

Pour aller plus loin :
 
Fondation Le Corbusier
Archi-mag sur « Le Corbusier en Algérie »
Article consacré à l’immeuble Molitor sur
Archi.fr