L’e-bb a rencontré Cissokho Bakary et Kanouté Demba, délégués des résidents du foyer de travailleurs immigrés de la rue de Meudon.

Alors que les 40 hectares du « Trapèze » abandonnés par les usines Renault se repeuplent peu à peu, s’incorporant à la ville par le tracé de nouvelles voies et la construction d’équipements publics, et qu’une nouvelle dynamique anime le quartier populaire de la place Jules Guesde, nous avions à cœur d’échanger avec les habitants historiques de Billancourt.

Le foyer de la rue de Meudon existe depuis 40 ans

Le foyer de la rue de Meudon existe depuis 40 ans

Dans le foyer du bout d’une rue de Meudon aujourd’hui aux figures d’impasse achoppant sur les chantiers, 328 personnes sont hébergées, uniquement des hommes. « Cela a toujours été le cas, explique Cissokho Bakary, l’un des délégués du foyer, les travailleurs qui avaient une famille étaient hébergés au Pont de Sèvres. » Ce foyer, géré par l’association Coallia (ex-AFTAM) au titre de l’habitat social adapté, existe depuis 40 ans. L’habitat social adapté correspond en l’occurrence à des chambres de 7,5 m² à 9 m², ouvertes aux travailleurs migrants. À plus large échelle, en France, c’est l’ADOMA, organisme créé en 1957 qui a repris les actifs de la Sonacotra, qui administre de semblables foyers. Cette structure propose environ 70 000 logements « très sociaux » ou d’urgence, dont 19 % seulement sont considérés comme autonomes, c’est-à-dire avec douches, W.C et kitchenette. 500 résidences représentent 60 % de l’offre de logement. La redevance mensuelle s’élève en moyenne à 390€, mais les résidents qui ne gagnent pas plus d’un demi-SMIC ne paient qu’environ 30 % de ce loyer (source : rapport de la Cour des Comptes pour la période 2003-2011).

C’est quand on pénètre dans la vaste salle commune que l’on comprend la notion de foyer : dans des chambres si exiguës il n’y a place que pour le sommeil, si bien que la vie s’est transportée ailleurs.
La vie commune, dans cette salle et la cour adjacente, qui accueillent un café (supporter du PSG !) où l’on peut déjeuner de thé et de tartines beurrées, des échoppes vendant des babouches, des fruits, du maïs grillé ou encore du thé, un salon de coiffure et barbier à certaines heures, et des tables où jouer aux cartes, aux dames ou aux dominos. Nous l’avons vue à deux reprises, toujours animée, en semaine et le week-end, où chacun revêt ses habits du dimanche. Les anciens résidents du foyer y reviennent pour retrouver leurs connaissances et y passer un bon moment. Des personnes travaillant temporairement sur la ville mais hébergées beaucoup plus loin connaissent aussi l’adresse, où elles pourront prendre un café et même un repas à petit prix, la solidarité étant le pilier du lieu. « On ne laisse jamais personne dans le besoin, s’il se comporte bien avec la famille. Si vous voyez des gens chercher dans les poubelles, c’est qu’ils ont mal agi. La famille n’aime pas que tu fasses des bêtises » explique Monsieur Cissokho. « Famille » est à entendre de manière élargie, à tout le réseau de relations dont un migrant peut disposer quand il arrive en terre étrangère. C’est toujours par relation que l’on parvient à trouver une place au foyer. À l’ouverture en 1974, la population était à dominante maghrébine. Ce sont ces travailleurs aujourd’hui à la retraite qui reviennent régulièrement. Ils ont laissé la place aux Sénégalais, Maliens et Mauritaniens qui peuplent désormais majoritairement le foyer. Avec le français, la langue commune est le soninké.
Outre cette entraide, les travailleurs sont assistés dans leurs démarches administratives, notamment par le parti socialiste. « Pierre Gaborit, qui est avocat, a toujours été là pour nous aider » précise Monsieur Cissokho.

Cissokho Bakary et Kanouté Demba, délégués du foyer

Cissokho Bakary et Kanouté Demba, délégués du foyer

Lui est arrivé au foyer en 1980, comme Kanouté Demba qui y avait déjà un frère. Ce dernier nous raconte comment leur père a rejoint les Forces françaises libres par le fleuve, avec d’autres jeunes gens. « Dans les années 90, nous l’avons fait venir en France afin de faire reconnaître ses services. Mais sa parole ne suffisait pas, on lui a demandé des preuves écrites, ce qui l’a beaucoup blessé. Il s’est muré dans le silence et est reparti sans rien. » Un fragment d’histoire dont les résidents sont pleins. Puis on évoque les actuelles tensions au Mali. « Ma famille vit à la campagne, elle est tranquille » nous confie-t-il encore.

Retour dans les années 80 : Bakary Cissokho rappelle qu’il n’y avait pas que Renault à Billancourt, mais une multitude d’activités industrielles. Lui-même travaillait pour Thomson, mais il est formel : entre 1980 et 1986, jamais personne n’aurait cru que Renault Billancourt fermerait. Aujourd’hui, une centaine de résidents travaille encore dans Boulogne. Kanouté Demba a ainsi longtemps travaillé pour une école privée de la ville, avant d’être engagé dans un grand magasin parisien. Cissokho Bakary travaille désormais dans la restauration, et s’est fait élire délégué du personnel. On médite sur ce bouleversement, qui conduit certains à travailler très loin de Boulogne. Monsieur Cissokho balaie cet apitoiement d’un revers de main : « Certains résidents vont travailler jusqu’à Rouen. Comme délégué du personnel dans ma propre entreprise, j’essaie de limiter ces distances de transport pour mes collègues, mais du moment qu’on a fait 6 000km pour venir travailler, la distance ne fait rien. »
Il nous précise que, parmi les travailleurs boulonnais, beaucoup sont employés par la Ville même. « Ils déposent régulièrement des demandes de logement social, que j’appuie, mais sans succès jusqu’à présent. »

L'environnement du foyer : les chantiers et la rue barrée favorisent le stationnement illicite et les dépôts sauvages

L’environnement du foyer : les chantiers et la rue barrée favorisent le stationnement illicite et les dépôts sauvages

On en vient à évoquer les changements de ce quartier dans lequel ils vivent depuis si longtemps. À notre surprise, ils ne semblent pas particulièrement s’en émouvoir, s’inscrivant un peu en situation d’extraterritorialité par rapport à une population dont la sociologie change si rapidement. « En semaine, on travaille. Le dimanche, si on le peut, on part à la campagne. » Ils fréquentent volontiers la nouvelle boulangerie Breadshop, parce que le pain y est bon et Starla accueillante – « Tout le monde ne peut pas être sympa » relève Monsieur Cissokho, simplement -, et regrettent que la pharmacie se soit déplacée. Bien sûr, la fermeture des cafés historiques limite leur vie dans le quartier : « Personne au foyer ne peut mettre dix euros dans un repas » commente-t-il laconiquement.

Comme tout le monde, les habitants sont curieux de voir les immeubles sortir de terre, sans nostalgie excessive. Pris entre les chantiers, ils en subissent tous les désagréments (bruit, circulation bloquée, dépôts sauvages), et se les voient même parfois imputer. Mais leurs préoccupations sont davantage centrées sur le foyer lui-même.
En tout, 6 délégués et 6 suppléants veillent à l’entretien du lieu, et siègent au conseil de concertation, avec des représentants de la direction et de la Ville. La tendance affichée par Coallia est de transformer ces logements en studios de l’ordre de 20m2, se rapprochant plus des logements sociaux. À Boulogne, une telle réfection a eu lieu, avec l’édification d’un nouveau foyer rue Yves Kermen en 2011, à la place d’un antique bâtiment rue du Dôme. Mais la réalisation de l’ensemble de ce programme, au niveau national, coûterait 1 milliard d’euros, ce qui n’est pas dans l’air du temps.

Que va devenir cet « îlot d’immigrés » dans ce quartier en pleine mutation ? Ils l’ignorent et les élus municipaux, auxquels ils ont posé la question, semblent l’ignorer eux-mêmes. La question est cependant importante pour tout le monde, puisque ces travailleurs, qui n’expriment pas de revendications explicites, accomplissent des tâches indispensables, souvent à des niveaux de rémunération tels qu’ils ne pourraient pas se loger ni subsister autrement.

Gilbert et Anne-Sophie

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